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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Autonomie ou fédéralisme libertaire - Le choix doit être clair !
{Le Monde Libertaire}, 31 mai 1979, p. 4.
Article mis en ligne le 18 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Printemps 1968 ! À travers le groupe du 22 mars et de quelques autres, une mode est née, celle d’être contre ! On était alors contre les organisations existantes, y compris la Fédération Anarchiste, bien sûr ! Au nom de la liberté... même si pour combattre les organisations existantes et défendre la liberté... on constituait des organisations de même facture, qu’on dotait de titres tapageurs... avec à leur tête des personnages qui n’étaient pas des "chefs", qui "refusaient la tribune" mais qui traînaient sur toutes les radios et les télévisions, faisaient la une des quotidiens avec photos à l’appui, encombrant même d’échos les colonnes de journaux friands de leurs aventures particulières. Personnages pour qui défendre la liberté avec efficacité consistait à casser des carreaux, barbouiller des murs et dresser des barricades de carton-pâte jamais défendues !
De l’aveu même des protagonistes, un immense ras-le-bol, une fête somptueuse, le défoulement d’une jeunesse qui ne croyait plus aux idées ni aux hommes en place, c’est certain ! La belle époque, quoi !... où on réclamait tout et tout de suite, sans avoir la moindre idée de ce que cela représentait d’efforts, de renoncement aux plaisirs quotidiens, de patience et de continuité dans la lutte et dans la réflexion ! Oui ce fut une joyeuse cavalcade sur les tréteaux d’un théâtre d’amateurs où seul le décor demeure, prêts à accueillir de nouvelles farandoles qui ne dureront qu’une instant, celui de la fête aux bulles de couleurs flamboyantes mais qui, au petit jour, laisse derrière elle, jonchant les planches, les fleurs fanées, les banderoles frippées, un peu d’amertume dans la bouche des héros fatigués d’avoir, l’espace d’un instant, dans une carmagnole dérisoire.

Malgré cette sarabande effrénée, la bonne fée anarchie n’est pas venue de sa baguette transforme l’eau de la fontaine St-Michel en nectar. Les jeunes qui constituaient ces organisations de jeunes gens en colère ont disâru, happés par la vie, dévorés par le système. Les "dirigeants" qui ne voulaient pas de tribunes, eux, se sont recasés dans les journaux, dans les partis politiques sur lesquels ils crachaient, dans des sinécures intellectuelles que l’État bon garçon réserve à ceux qui rejoignent la mine contrite, le giron ! En nous laissant à nous, les militants révolutionnaires, le soin d’assumer les séquelles.
Les groupes autonomes, qui font la "une" des journaux aujourd’hui, ne sont rien d’autre qu’une séquelle de cette période de faste, après bien d’autres qui l’avaient précédée dans cette voie, et qui sur le fond, n’ont rien à voir avec l’autonomie telle que le conçoit le dictionnaire ! Ces groupes captent pour un temps la turbulence des naïfs, le temps de mettre sur orbite ces petits Rastignac de pacotille que l’on retrouvera plus tard bien au chaud dans le système et autre part qu’à l’usine.
Depuis dix ans, en avons-nous connu de ces organisations de circonstances, dont les sigles ont emprunté toutes les lettres de l’alphabet, qui naturellement se réclament de l’anarchie, qui disparaissent puis reparaissent suivant les modes du moment. Toutes sont contre l’organisation, toutes sont pour la liberté... liberté mon cul, comme dirait Zazie ! Grattez un peu, essayez de les sortir des deux-trois slogans imbéciles qu’ils braillent aux manifs et vous verrez apparaitre le marxien. Oh, c’est entendu, ils ne sont pas plus marxiens qu’anarchistes, mais se proclamer anarchiste rassure, et se servir des formulations marxistes sert, lorsque le travail de "préparation révolutionnaire" (sic) est terminé, à se recaser dans les jobs bien juteux, les revues, les journaux, les partis, les sinécures "intellectuelles" où à leur tour ils abrutiront la jeunesse.
Ces groupes autonomes font illusion ! Ils sont contre ! Contre quoi ? Contre tout et en particulier contre ce qui pourrait les maintenir dans le rang ! Ils se servent des imbéciles comme marche-pieds. Leur vie est courte : deux, trois ans, ils disparaissent après avoir planqué aux bonnes places "ceux qui refusent les tribunes". D’autres se constitueront ! Et nous voyons arriver dans les milieux anarchistes des jeunes gens armés du dernier slogan propagé par Charlie-Hebdo, cette usine à vent, qui elle aussi a fabriqué quelques petits Rastignac ayant réussi dans la grande presse, pour essayer de nous les imposer, au nom de leur anarchie à eux, une anarchie autonome (sic). Or l’anarchie n’a rien à voir avec l’autonomie ! Aucun des anarchistes qui passent pour des théoriciens se sont proclamés autonomes, pas même Stirner dont certains se réclament sans en avoir lu un traître mot.
Touts les anarchistes, sous certains conditions, sont pour l’organisation. Et le lien de l’organisation anarchiste c’est le fédéralisme. Le fédéralisme est le contraire de l’autonomie, la vrai, pas celle des petits malins qui s’en servent ! Le fédéralisme c’est le contrat pour un temps délimité et sur un sujet, entre des hommes décidés à abandonner une fraction de leur liberté pour joindre leurs efforts. Il n’existe pas et il n’a jamais existé d’organisation anarchiste qui se soit réclamé de l’autonomie. Tous ceux qui se disent autonomes et se réclament de l’anarchie mentent et font le jeu de la bourgeoisie pour qui l’anarchie s’oppose à l’organisation et à l’ordre. Un groupe anarchiste n’est pas autonome, même s’il emploie ce terme pour suivre la mode, car il est fédéré dans la fédération avec d’autres groupes et ce sont les congrès qui déterminent les attitudes communes, ce qui est le contraire de l’autonomie. Un militant de la fédération anarchiste n’est pas autonome, car il est fédéré avec ses camarades de groupe. L’autonomie n’a rien à voir avec la Fédération anarchiste qui prend ses décisions en congrès, après avoir confronté les opinions de tous. On est fédéraliste ou on est autonome, on n’est pas les deux à la fois, à moins de ressentir une certaine fatigue intellectuelle.
Les personnages qui drivent les groupes dits autonomes et qui commencent à être connus, ne font rien d’autre que de la démagogie à la jeunesse, en flattant ses dispositions à être contre, sans trop de discernement et à partir d’idéologies informelles et à l’abri de la "clandestinité" qui permet toutes les dictatures sur l’organisation et la mise en sommeil de la liberté sous prétexte de "sécurité". Ça marche un moment ! Jusqu’à ce que ces jeunes gens dégouté se replongent dans le système, sans naturellement s’arrêter à la Fédération anarchiste, qui est fédéraliste, mais que ces politiciens de l’autonomie, qui ont transformé le geste révolutionnaire en cassage de carreaux, s’emploient à démolir afin d’avoir le champ libre.
Et nous verrons encore des jeunes gens se réclamant de l’anarchie, répandre dans nos milieux des slogans qui puent le marxisme. Nous avons connu cela, avant la grande mode de l’"autonomie" ! Du situationisme au marxisme anarchiste, en avons-nous connu de ces groupes qui sont passé comme des météores et qui ont disparu aussi vite qu’ils étaient nés, emportant avec eux les espoirs qu’ils avaient fait naître ?
Il faut être clair ! On est autonome ou fédéraliste ! À la Fédération anarchiste nous sommes évidemment, et notre titre dit bien ce qu’il veut dire, des fédéralistes à partir de l’enseignement que nous ont laissé Proudhon, Stirner, Bakounine, Kropotkine et quelques autres. Nous savons bien qu’ils existe deux types d’autonomes, les mélancoliques qui se coupent de la vie collective et les malins qui exploitent la candeur de ceux qui en ont marre du jacobinisme révolutionnaire. Ni les uns ni les autres ne sont des anarchistes, car les anarchistes les plus individualistes savent bien que l’association est la sauvegarde de l’individu et rend l’effort d’une organisation comme celui d’une société moins pénible !
Depuis près de cinquante ans que j’appartiens à une organisation anarchiste, je n’en ai jamais connu une se réclamant de l’autonomie. Toutes furent des organisations fédéralistes. Il faut choisir entre le fédéralisme qui est un lien entre toutes les activités humaines et l’autonomie qui passera rapidement, comme sont passées avant elle les organisations bidons qui croyaient pouvoir exploiter l’anarchie

Maurice Joyeux




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