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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La répression touche la fédération anarchiste
{Le Monde Libertaire}, 19 avril 1979, p. 1 et 7.
Article mis en ligne le 18 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Le pouvoir à la recherche d’alibis pour masquer l’échec de sa politique

Douze militants de la Fédération anarchiste devant la 23e Chambre Correctionnelle.

Voilà une bien étrange opération de police ! Les faits vous les connaissez par la grande presse. Rappelons-les brièvement. Vendredi 23 mars, un certain nombre de militants de la Fédération Anarchiste quittent leur local pour rejoindre la manifestation contre les licenciements. Il s’agit d’encadrer et de protéger les vendeurs du Monde Libertaire et les manifestants libertaires qui, traditionnellement et comme les autres organisations d’extrême-gauche, se placent en queue de cortège. Tout autour de la place de la République, et pour trier les groupes qui s’y rendent, les CRS ont installés des barrages. Nos camarades franchissent un barrage, au second ils sont interceptés. Ils finiront la manif au commissariat. Rien d’extraordinaire direz-vous. Somme toute, il s’agit d’une arrestation préventive, de la routine quoi ! Détrompez vous ! SI certains d’entre eux sont relâchés, douze vont être gardés à vue puis présentés au Parquet. Ils sont inculpés de port d’arme ! Leurs armes ? Les hampes des drapeaux noirs qu’ils portaient pour manifester, plus la possession d’une certain nombre d’objets hétéroclites qu’ils portaient sur eux au moment de leur arrestation.

Décidément, le ridicule ne tue plus ! Pour ma part, j’ignorais que le code Napoléon ait calibré la hampe des drapeaux promenés dans les défilés et je ne suis d’ailleurs pas sûr que celles que transportent les anciens combattants lorsqu’ils se rendent à l’Arc de Triomphe, ne soient pas d’un calibre encore plus respectable ! Il paraît que c’est la loi anticasseurs, la dernières de nos lois scélérates, qui le veut ainsi. Mais alors je suppose que de tenir la clé de son appartement dans sa main pour, suivant la tactique du coup de poing américain, frapper l’adversaire, est également une arme possible et dans ce cas c’est une centaine de milliers de délinquants que l’honorable président de la 23e chambre aurait dû faire comparaître à la barre. Soyons sérieux et examinons de près cette opération de police.
Oui étrange opération de police en vérité, qui visait les autonomes, où aucun des autonomes n’a été arrêté et je m’en félicite ! Opération qui aboutit à un amalgame contre nature composé de chapardeurs, d’étudiants en colère, de passants curieux, d’étrangers éberlués de faire la connaissance de notre vieux palais de justice. Cohorte disparate qui était, par son contenu, un aveu même de l’impuissance de la police à coincer les autonomes, et à laquelle on a ajouté au parquet quelques douze anarchistes pour faire le poids, en supplément en quelque sorte, et pour conférer un peu de sérieux à une opération aux résultats dérisoires et qui allait faire hurler la petite bourgeoisie attachée à l’ordre mais surtout à la propriété. Il s’agit d’une "précipitation" du parquet et ce vin tiré de façon ridicule, l’appareil judiciaire va bien être obligé de le boire !
Étranges également ces manifestations d’autonomes ! Réunis par petits paquets, ils se regroupent rapidement, agissent, se disloquent, laissent les loubards, les jeunes gens énervés et les passants curieux essuyer les plâtres et fournir le matériau à une répression qui rassurera la bourgeoisie. Je ne critique pas, c’est leur affaire, je constate simplement en mettant en garde nos militants pour qu’ils ne soient pas les ratons de la fable qui tirent pour d’autres les marrons du feu. Quelle que soit notre opinion sur cette tactique, on est bien obligé de reconnaître qu’elle fournit des arguments à ceux qui parlent de provocation, et les communistes, pour dégager leurs "responsabilité" devant le bon peuple et affermir leur réputation d’hommes d’ordre aptes à gouverner les foules, n’ont pas manqué de se servir d’un accident banal, un flic en civil dans la manifestation pour accréditer ce thème qui leur est cher et qui consiste à accuser tous leurs opposants d’extrême-gauche d’être des provocateurs. Il est vrai qu’ils en ont tellement, eux, dans leurs rangs, et au plus haut niveau, celui de leur bureau politique et de leur secrétariat, qu’on les comprend .../
À l’audience lundi dernier, le contraste entre les "manifestants" arrêtés et les douze militants de la Fédération Anarchiste, était évident, et la presse, même celui qui ne déborde pas de sympathie pour nous, a bien été obligée de l’admettre. Dix d’entre eux ont été remis en liberté provisoire en attendant d’être jugé sur le fond la semaine suivante. Les deux autres ont été gardés à la disposition de la justice. Les avocats de la Fédération Anarchiste et de la Ligue des Droits de l’Homme avaient clairement posé le problème : "Vous pouvez les accuser d’être des anarchistes, mais vous ne pouvez pas les condamner car ils n’ont commis aucun délit". L’accusation de port d’arme est ridicule ! Tous les services d’ordre, y compris celui de la CGT qui paraît jouir d’une certaine estime auprès des pouvoirs publics, prend quelques précautions élémentaires pour canaliser une manifestation où des gens mal intentionnés peuvent se glisser. Est-ce à dire que tout danger est écarté pour nos camarades ? Je ne le crois pas et j’attire l’attention de nos amis. Dans ce procès où la montagne risque bien d’accoucher d’une souris, l’accusation fera tout pour obtenir une condamnation qui la dédouane et qui permette au parquet de masquer sa légèreté ! Et là est le véritable danger !
Au moment ou j’écris ces lignes, je ne connais pas encore l’issue du procès, mais les menaces du gouvernement comme l’aigreur de la presse contre les "casseurs", formule commode qui servira à englober tous les gêneurs, doivent attirer notre attention. Pour reconvertir son économie, ce qui laissera des plaies profondes dans la classe ouvrière, le pouvoir va continuer à dramatiser les luttes ouvrières et il le fera en s’attaquant de préférence à l’extrême-gauche révolutionnaire qui a moins de surface et surtout de surface électorale, pour résister aux assauts de la flicaille. Déjà on essaie de saisir la Fédération Anarchiste à la gorge. Des poursuites sont engagées contre nos organisations, on nous attribue des textes, des affiches dont nous ignorions l’existence. La police munie d’une commission rogatoire, a perquisitionné dans nos locaux, en pure perte d’ailleurs ! Il semble bien que pour donner satisfaction à la bourgeoisie inquiète, le gouvernement est résolu à faire des exemples !
Pour notre part nous ne sommes pas décidés à nous laisser faire ! Nous alertons toutes les organisations ouvrières. Celles-ci savent bien qu’on jette à la foule des imbéciles quelques têtes d’extrême-gauche... pour voir ! Et lorsque l’essai est concluant, alors ce sont toutes les organisations ouvrières qui à leur tour passent dans le laminoir. C’est ainsi que cela a commencé d’abord en Italie puis en Allemagne il y a une cinquantaine d’années.
Nous appelons tous les travailleurs à se dresser contre la répression, pas seulement celle qui frappe la Fédération Anarchiste et douze de ses militants, mais contre toutes les répressions, qu’elle que soit l’organisation qu’elles agressent. S’il est un terrain où les différences doivent s’effacer, c’est le terrain de la solidarité de classe.
Nous sommes attentifs à la situation difficile que nous traversons et nous n’hésiterons pas au besoin à appeler les travailleurs à des manifestations, interdites ou pas, qui ne seront plus de simples promenades dominicales mais des lignes de combats sur lesquelles il faudra combattre ou subir.

Maurice Joyeux




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