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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les syndicalistes et les autonomes : deux mondes qui s’ignorent !
{Le Monde Libertaire}, 5 avril 1979, p. 1 et 12.
Article mis en ligne le 18 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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A propos de la manifestation contre les licenciements

Ne discutons pas sur les chiffres ! 60 000 ou 100 000 manifestants, il y avait du monde vendredi dernier entre la place de la République et l’Opéra. Moins de monde qu’ils apparaissait au premier abord, car la dispersion des rassemblements initiaux à divers portes de Paris saupoudrait la moitié de la ville d’une foule éparpillée et le cortège étiré dans sa première partie ne devenait compacte que sur sa queue. Cortège disparate où les mineurs du nord se mêlaient aux cadres de la CGT et du Parti Communiste qui avaient réussi à entraîner dans la grève un certain nombre de travailleurs.
Sur les trottoirs noyés par les badauds qui contemplaient le défilé, des groupes de jeunes circulaient dans un mouvement incessant, par petits paquets, jamais bien loin les uns des autres. Des autonomes attendant leur heure ! Beaucoup d’écharpes tricolores pour nous rappeler, si nous l’avions oublié, que le second tour des élections cantonales n’était pas éloigné.

La CGT, c’est incontestable, dominait le cortège. Si les pancartes de la CFDT, de la FEN ou de FO, annoncées dans les communiqués, étaient absentes, par contre le Parti Communiste était partout présent et ses hauts-parleurs hurlaient des slogans appropriés. Mais ce qui frappait le plus observateur, c’est la tristesse de ce défilé que certains ont trouvé bon enfant mais que j’ai pour ma part trouvé morne, sans vrai enthousiasme, aux mots d’ordre rares, courts, sans imagination, litanies traditionnelles destinées à exorciser les démons auxquels personne ne croit, mais qu’on invoque quand même à tout hasard, en priant Dieu pour que ça réussisse ! Mais comme la mélancolie n’est pas ennemie du ridicule, on pouvait remarquer au carrefour Richelieu-Drouot, une poignée d’élus socialistes, la bedaine bardée de tricolore, qui essayaient de s’introduire dans le cortège sous l’oeil goguenard des syndicalistes hurlant dans leurs oreilles "Unité, unité, camarades". Ils finirent par pénétrer dans le défilé, otages d’un parti qui prendre dans la rue sa revanche dans les urnes.
C’est en remontant le trottoir vers la place de la République, à contre-sens du cortège, que j’ai recontré les autonomes. Ils venaient de mettre le feu sur la place et ils fuyaient devant les flics, renversant tout sur leur passage. Dois-je le dire, mon coeur se serra. Ceux-là, d’une manière ou d’une autre, enfants perdus du marxisme gauchiste ou de l’anarchisme informel, ils sont des nôtres, ou du moins ils sont des miens. Je ne leur ai jamais fait de cadeau dans ce journal, chacun le sait, mais ces enfants perdus de la révolution, qui, comme les fleurs, ne dureront qu’une saison avant d’aller se perdre dans la grande masse des abrutis, ils représentent dans cette société veule où chacun marche dans les clous qu’il a lui même posé, la tradition de cette révolte folle que, depuis François Villon, les bourgeois rejettent avec horreur lorsqu’elle les menace, quitte à se l’approprier lorsqu’elle n’est plus que de l’histoire dont elle peut se parer pour se faire croire, et faire croire aux autres, que sa lâcheté proverbiale n’est que circonstancielle !
Les autonomes ont attaqué, à l’Opéra, à la gare de l’Est ! Plusieurs centaines nous ont dis les médias ! Nous ne sommes plus devant une poignée de loubards ou de casseurs. Plusieurs centaines ? Ils sont diablement bien organisés ces autonomes, qui ne sont pas si autonomes qu’ils veulent bien nous le dire, et parmi lesquels il doit bien s’en trouver quelques uns qui nous ont reproché de trop organiser l’anarchie ! Casser pour casser, voler pour voler, le but est dérisoire ! Mais s’opposer à la flicaille, avec tenacité, avec courage, pour démontrer que la rue n’appartient pas seulement aux masses moutonnières ou à la garde prétorienne, il faut le faire ! Et après tout, les bavures de la Commune n’ont rien effacé du magnifique idéal qu’elle a représenté pour le mouvement ouvrier. Pourtant rien ne semblait pouvoir relier ces deux mondes, des syndicalistes défilant sagement pour arracher quelques bribes au système qui l’opprime, et ces jeunes barbares qui rêvent de l’absolu !
Le vieux mouvement syndical est vieux, fatigué, à bout de souffle et d’imagination. Il ne s’est pas remis des saignées que les politiciens lui ont infligées pour fortifier leur propre corps. L’électoralisme lui a retiré tout raison d’exister sous sa forme révolutionnaire. Tous les quatre ans, il espère en de bonnes élections, et entre ces périodes il livre des combats d’arrière-garde pour diminuer les sacrifices que les évolutions exigent des plus déshérités. Le monde se transforme et se forme en dehors de lui. "Giscard des sous !"... mais les sous, le Capital les garde dans la Bastille, et la Bastille il faut la prendre ! Les hommes que je voyais défiler devant moi, avec lesquels depuis cinquante ans je mène le même combat, me semblaient plus près de l’Hôtel des Invalides que de l’Hôtel de Ville, bastion des révolutions triomphantes. De toute façon, Marie et Bergeron ont raisons, ces journées nationales sans lendemain relèvent du folklore, mais n’est-ce pas la manifestation comme moyen de lutte qui est aujourd’hui dépassé et nos autonomes, qui la méprisent sur le fond et qui la suivent dans l’indifférence, attentifs seulement aux affrontements qu’elle peut susciter, ont-ils raison ou pas ?
La manifestation fut un instant important du mouvement ouvrier. Elle était symbolique (le 1er Mai) ou de circonstance (la diminution des salaires) ! Le peuple sortait rarement des usines pour gagner la rue, mais il en sortait à bon escient, pour des revendications essentielles. Aujourd’hui, les manifs se sont multipliées pour tout ou pour rien. Seul le clan qui les organise se sent concerné et on voit quotidiennement se promener derrière un morceau de drapeau et une pancarte déchirée une poignée de farfelus censés représenter les foules et qui braillent dans l’indifférence générale. La manifestation, la vraie rassemblait elle, en plus des militants, un population pour une fois concernée et qui venait de tous les horizons se placer derrière l’organisation ouvrière... pour que ça change !
Oui, c’est bien un peu du passé que j’ai vu se perdre vers l’Opéra, et ce qui lui faisait cortège la rage au coeur, la mine farouche, n’est pas sûrement l’avenir car les jacqueries ont dans l’histoire creusé les fossés qui ont englouti des révoltes en conduisant les hommes, comme les flûtistes conduisait les rats de la ville envahie par la peste, vers un gouffre sans fin.
La vérité n’est ni la procession ni la casse ! La vérité c’est la lutte farouche, physique, intellectuelle, sous toutes ses formes, syndicales ou autres, mais conduites par la raison. Il ne faut pas se tromper d’adversaires, les vitrines ça se remplace et l’État paiera ! C’est ce que nous, les militants de la Fédération Anarchiste, nous avons compris depuis longtemps. Il ne faut pas non plus se tromper de refuge une fois rejetée la gourme qui envahit le coeur. L’alternative ce n’est pas l’autonomie à 20 ans ou la bourgeoisie à 30, l’alternative, c’est l’autorité sous toutes ses formes ou l’anarchie ! Et l’anarchie c’est l’ordre disait Reclus... nous aussi. Les autonomes feraient bien d’y réfléchir sérieusement avant d’aller grossir la cohorte des enfants perdus mécontents de tout le monde et d’eux-même.

Maurice Joyeux




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