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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Notre point de vue sur la chose
Supplément à {Front Libertaire des Lutte de classe}, n°107, 24 Mars 1979, p. 2-3.
Article mis en ligne le 18 décembre 2013

par ArchivesAutonomies

Depuis le début de la crise et jusqu’en mars 1978, l’échéance institutionnelle que représentaient les élections et une éventuelle victoire du Programme commun avait permis aux syndicats et aux partis d’organiser la passivité et la résignation chez les travailleurs en leur faisant miroiter des lendemains qui chantent. Les luttes étaient bloquées, freinées ou menées à l’impasse. De ce point de vue la liquidation des grandes grèves des banques et des P.T.T. en 1974 est caractéristique, comme l’est l’enterrement des luttes dans les entreprises condamnées par la restructuration capitaliste, dans des occupations sans fin qui ne gêne en rien le patronat qui de toute manière souhaitait voir ces usines fermer.

Les grandes grèves bradées

À l’automne 74, les PTT connaissent une grève nationale sans précédent. Partie des centres de tri parisiens, elle s’étend très vite dans toute la France, elle durera dans certains centres plus de 7 semaines. Cependant c’est un échec, le début de la fin pour la lutte des postiers, rappelez-vous c’est la grève nationale et la grande manif parisienne du 19 novembre. Vers la fin du mouvement certains postiers proposent de nouvelles formes d’actions pour relancer la lutte, vidage des centres de tri parallèles, développement de la popularisation, les initiatives sont bloquées par les confédérations syndicales. Un exemple parmi d’autres : la CFDT PARIS 5 propose d’associer les usagers à la lutte en assurant que les postiers achemineront à la même vitesse tous les courriers quel que soit l’affranchissement, ce qui permet à l’usager une substantielle économie. Le conseil départemental CFDT PTT dénonce cette proposition et la fait avorter. Un mois après on s’aperçoit que la majorité des sections étaient pour la proposition de PARIS 5, trop tard la dynamique est tombée.

Occupations

Un exemple parmi tant d’autres, en 75 à Vitry mairie communiste de la banlieue parisienne, l’imprimerie Chauffour compte 300 employés, elle est mise en liquidation. Occupation gérée par la FF TL - CGT, sous l’étroit contrôle du PC à travers la municipalité qui s’occupe de tout : lits de camps pour les occupants, repas gratuits, etc. Les tentatives d’élargissement : reprise de la production par les travailleurs, liaison horizontale avec les autres boîtes occupées, etc. sont bloqués par les staliniens. 2 ans après ils ne sont plus que trente à occuper, à part les gars du PC tous les travailleurs sont partis écoeurés, les licenciements sont effectifs, un patron se propose et réembauche les rescapés de la lutte. Le PC peut gueuler : On a gagné.
Un autre exemple : quand en 75 toutes une série de boîtes occupées à majorité CFDT dont LIP, et qui ont repris la production cherchent à se coordonner, la confédération CFDT dénonce ces liaisons extra-syndicales et sabote le mouvement.

Le mirage de l’Union de la gauche et l’échec des élections ont entraîné à la fois une désillusion mais aussi un désarroi en l’absence de nouvelles perspectives. C’est ainsi que de nombreux travailleurs se réfugient dans les solutions de résistance individuelles, comme l’absentéisme, forme de refus du travail. Ce n’est donc pas par hasard si les seules luttes collectives importantes qui ont lieu avant et immédiatement après les élections de mars 1978 sont le fait de travailleurs immigrés (Renault en juin 1978, grève des loyers dans les foyers de travailleurs immigrés, en particulier Sonacotra) ; c’est bien parce qu’ils ne sont pas concernés par les élections (ils ne votent pas).
Il faut aussi se rappeler que dans une partie de la jeunesse, plus sensibilisée à d’autres problèmes qu’à ceux de la production, rejetant la logique institutionnelle électorale des formes de révoltes radicales étaient déjà apparues (Malville : manifestation de Croissant et l’assassinat de prisonniers politiques en Allemagne, St Lazare).

Attentats

Autonomes = Attentats = Brigades Rouges.
Le pouvoir, la presse, les partis de l’extrême gauche, y compris certains libertaires dénoncent la violence des autonomes et agitent le spectre des attentats et du terrorisme international ; (brigades rouges). Ils amalgament facilement la violence de masse et les attentats. Sur le problème des attentats il faut quand même préciser un ou deux points. C’est vrai que des gens du mouvement autonome ont pratiqué et pratique parfois l’attentat, mais pas n’importe lequel. Il est significatif de voir qu’en France, les attentats revendiqués par des groupes autonomes ne se sont jamais attaqués à des personnes mais toujours à des lieux, des instruments ou des symboles du pouvoir et du fric : Nucléaire EDF, épicerie pour milliardaires Fauchon, casernes de CRS, tribunaux, etc. Il est tout aussi significatif de voir que ces attentats sont à chaque fois revendiqués par des groupes différents non spécialisés dans ce genre de choses, groupe qui savent manier l’humour et la dérision tant dans l’explication de leurs actions que dans leur signature (smicards en pétard, Noël noir pour les riches, etc.). Rien à voir avec une organisation permanente et hiérarchisée, dont les dirigeants viennent du P.C. et reproduisent un discours stalinien comme les Brigades Rouges. L’esprit libertaire de Mai 68 à servi à quelque chose.

Depuis novembre, on assiste à l’accroissement de la résistance ouvrière face à l’offensive du patronat. Offensive qui se traduit dans les faits par une vague de licenciements sans précédent, notamment dans la sidérurgie, en Lorraine et dans le Nord, mais aussi par la refus intransigeant de répondre aux revendications pour l’emploi, la réduction du temps de travail, le maintien et l’augmentation du pouvoir d’achat. Face à cette nouvelle phase du processus de restructuration, à cette intransigeance patronale et gouvernementale, véritable provocation à l’émeute, les travailleurs réagissent.
La violence de masse réapparaît un peu partout ; ouvriers à Saint-Nazaire, à Saint-Chamond ; ouvriers et jeunes chômeurs à Caen ; sidérurgistes, chômeurs et loubards à Longwy, Denain, Sedan ; jeunes des C.E.T. et lycées à Marseille ; antifascistes à Lyon ; chômeurs et anti-nucléaires à Nantes ; pompiers à Grenoble. Dans le même temps les grèves se multiplient : P.T.T., banques, assurances, S.F.P., S.N.C.F. Dans toutes ces grèves même si elles ne débouchent pas sur la violence, les syndicats sont contestés, débordés : occupation de la Bourse par les employés de banques ; coordination extra-syndicale des centres de tri P.T.T. de la banlieue parisienne à Bobigny ; tentative d’occupation dans les sièges des compagnies d’assurance ; piratage à la télé.
C’est dans ce contexte qu’arrive l’organisation par la C.G.T. de la manif du vendredi 23 mars.
Pourquoi la C.G.T. organise-t-elle cette marche ?
Il faut bien comprendre qu’après l’échec de l’Union de la gauche, le mécontentement populaire ne pouvant plus être canalisé vers un éventuel changement de gouvernement, les partis passent au second plan et les syndicats prennent la relève. La C.F.D.T. se "recentre" vers une position "réaliste" et donc accepter de discuter la restructuration dans le cadre défini par le pouvoir à condition d’obtenir des compensations "suffisantes" au niveau social, et montrer ainsi son efficacité, elle se heurte en cela aux traditions radicales d’une bonne partie de sa base militante ce qui se traduit par une certaine volonté d’indépendance des sections, U.L., et syndicats durs, une épuration dans de nombreux secteurs ce qui ne se fait pas sans problèmes : apparitions de syndicats plus radicaux et indépendants (P.T.T. Lyon, B.N.P. et autres banques parisiennes en particulier).

Qui a oublié que le CNPF fut trop heureux de trouver en face de lui, à la fin du mois de mai 68, les représentants des organisations syndicales et de négocier sur nombre de points à propos desquels les discussions avaient parfois traîné pendant des années sans progrès réels" (Syndicalisme-Hebdo, journal de la CFDT du 12.8.76).
"Je suis le premier à reconnaître que, au mois de mai, ce sont les syndicats qui, avec un courage, un sang-froid et une détermination admirable ont empêché que les mouvements ne débouchent sur le domaine politique, et Dieu sait combien nous avons été inquiets pour ce pays au moment où nous avons cru que les troupes leur échappaient, emmenées par je ne sais quels enragés" (Daily, CNPF).

Devant la montée des luttes, la C.G.T. quand à elle choisit une autre voie, pour éviter les débordements elle veut se donner une image plus dure et tout en développant un discours ultra nationaliste copié sur celui du P.C., laisse sa base s’exprimer : sabotage du gazoduc de Hollande à Longwy, saccage de locaux patronaux, mise en place d’une radio-libre à Longwy.
La perspective des Cantonales pousse la C.G.T. à prendre une initiative centrale sur Paris entre les deux tours, elle cherche à présenter cette marche comme le seul débouché pour les luttes dans toute la France et permet du même coup au P.C. de faire une bonne opération électorale.
Elle veut aussi montrer son efficacité et ses capacités de mobilisation.
C’est vrai que le ministre du Travail Boulin vient de rappeler que les syndicats sont là pour empêcher les débordements, ça rappelle drôlement mai 1968.
La campagne pour la marche est significative de la volonté de durcir sur les mots pour éviter le durcissement des luttes, pour cette manif promenade les affiches sont étrangement radicales, dans tout Paris sur les murs et dans le métro on voit l’affiche C.G.T. qui copie, ce n’est pas un hasard une fameuse affiche de 68 ; sur des affichettes ce slogan peu orthodoxe à la C.G.T. : "brisons les cadences pour créer des emplois".
Mais la C.G.T. s’est surestimée et elle a sousestimé le ras-le-bol. Car cette manif c’est aussi l’occasion pour toute une frange radicalisée aussi bien à Denain, Longwy qu’à Paris de se rencontrer et de s’exprimer. C’est l’occasion pour les sidérurgistes de venir à Paris montrer leur force et leur détermination, pas forcément celles de l’appareil syndical. Et de fait on peut parler de jonction sur le terrain entre toutes ces composantes radicales ce qui a permis le caractère de masse des affrontements de vendredi 23.
Pour nous l’objectif était clair : on est là, on ne déclenche rien si les sidérurgistes ne font rien, mais on est là pour les soutenir et on est prêts au cas où... Notre position là dessus est claire : personne ne doit agir à la place des premiers concernés. Et de fait dans les affrontements on a pu voir mêlés sidérurgistes, ouvriers et employés parisiens, étudiants, lycéens, apprentis, chômeurs... nous nous sommes battus côte-à-côte conte les flics et parfois le S.O. C.G.T. : autonomes, inorganisés, communistes libertaires, syndiqués C.F.D.T. ou C.G.T., non syndiqués, voire même des militants d’extrême-gauche, bref des incontrôlés unis pour manifester leur solidarité et leur haine des flics et du pouvoir.

LES FANTÔMES
Personne n’a parlé de l’extrême gauche à l’occasion de la manif du 23. Elle y était pourtant parait-il. Nous avons voulu connaître sa position ; la LCR organisait un meeting le 28, nous y fûmes. Au lieu des 5 000 participants habituels, environ 700 fantômes écoutaient la messe des orateurs ? Trois mots seulement sur les affrontements du vendredi précédent : "Autonomes = Flics = Idiots". Les fantômes ont décidément de la merde dans les yeux... C’est peut-être pour ça qu’ils sont morts.

Si nous avions choisi de nous regrouper auprès de la C.F.D.T Longwy ce n’est pas par hasard. Les militants de Longwy ont ces derniers mois montré leurs capacités de lutte et de réflexion. Face aux licenciements ils ont évité le piège de la grève et de l’occupation, quand une usine risque la fermeture ça ne sert à rien de s’enfermer soi-même dedans on ne fait que le jeu du patron. Mais ils ont trouvé d’autres formes de lutte à travers l’action directe dans la rue et en s’attaquant aux lieux du pouvoir patronal et étatique, popularisant ainsi leur action. Manifs ou occupations des locaux directoriaux d’Usinor à Longwy, Valenciennes, Paris ; attaque du commissariat de Longwy puis de Denain, occupation de l’émetteur de télé de Longwy, occupation de la sous-préfecture de Briey, occupation du siège de la Familiale filiale indirecte d’USINOR et propriétaire de la majorité des logements de Longwy, manif à la préfecture de Nancy. Quant aux actions sur le terrain de la production elles obéissaient au principe de faire payer le plus cher possible au patron pour le minimum de coût pour les ouvriers. Cependant le pouvoir à opérer une savante retraite lors de la grève de la sidérurgie du 16 février il était absent à Longwy comme à Denain, les flics étaient invisibles, c’est à Sedan que l’affrontement eu lieu. Depuis les émeutes de Denain c’est clair, les zones sidérurgiques en lutte sont laissées en paix, mais le pouvoir n’est pas là. Il est à Paris, et nous pensons que si les sidérurgistes venaient en nombre à Paris, beaucoup auraient dans l’idée de faire ici ce qu’ils faisaient chez eux c’est pourquoi nous étions à leur côtés.
L’affrontement eut lieu, avec les flics CGT qui voulaient tout décider, tout contrôler, tout réglementer, avec les flics de l’État qui provoquèrent, grenadèrent, matraquèrent. Mais au delà de la haine commune des flics et du pouvoir, au-delà du dégoût commun pour les bureaucrates et les gros bras de la CGT, les motivations ne sont pas les mêmes : sauvegarde de leur emploi et de leur région pour les sidérurgistes, ras le bol du flicage quotidien et de l’étalage du luxe des bourgeois pour les parisiens qui vivent dans une des villes les plus fliquées et les plus friquées du monde, souvenir des luttes bradées ou étouffées pour les travailleurs, misère pour les jeunes chômeurs ou lycéens.
Ces motivations différentes expliquent les comportements différents dans les affrontements, la difficulté pour les provinciaux de comprendre les cassages et les pillages des magasins de luxe du quartier de l’Opéra par les parisiens.

ÉCHOS DE LONGWY
Au téléphone des camarades de Longwy nous ont expliqué les réactions et la situation sur place après la manif : les gars sont assez découragés, ils ont été surpris par le niveau de violence des flics. Ils sont écoeurés, y compris la base cégétiste par la collaboration du S.O. CGT et des flics. Ils n’ont pas du tout apprécié les cassages de vitrines et dans ce sens ils critiquent beaucoup les autonomes en les qualifiant d’irresponsables. Quand on a appris les arrestations de gars de Longwy, la colère est montée. L’undi soir, les jeunes voulaient monter au commissariat, mais les dirigeants syndicaux les ont calmés. La CFDT a décidé le lundi d’occuper la centrale à oxygène et de bloquer l’alimentation en oxygène des aciéries. Après la libération de Mazzucatil, l’occupation a été maintenue mais la production a repris. En ce moment les gens sont assez énervés par l’hélicoptère qui brouille les émissions de la radio "Lorraine coeur d’acier". Les gars de la CGT sont montés à l’émetteur télé pour le débrancher, les jeunes cégétistes voulaient tout casser. Par rapport aux inculpations des parisiens pour le 23, y a pas de position pour l’instant.

Mais ce que nous devons affirmer c’est l’unité qui s’est réalisée sur le terrain malgré les contradictions, l’unité entre provinciaux et parisiens, entre ouvriers, chômeurs et lycéens. En eux-même ces affrontements ne sont pas un débouché, même s’ils sont les plus violents et les plus massifs que PARIS ait connu depuis 68. Mais soyons clairs, la manif traîne savate que nous promettait la CGT n’était pas non plus un débouché, nous le savons tous, nous en avons déjà trop fait des manifs de ce genre, sans lendemains. Seulement alors qu’une manif classique n’aurait fait que renforcer le contrôle syndicale sur les luttes et donc leur étouffement, les affrontements ont ouvert une autre perspective. C’est la rencontre, la coordination, l’unification de toutes les luttes qui se mènent actuellement dans tous les secteurs et qui de plus en plus n’ont pas de solution dans ce système. C’est l’échange, la confrontation, le débat entre toutes ces luttes. La solidarité effective.
Ce qu’il s’agit de construire c’est un mouvement de masse clairement anti-capitaliste et anti-autoritaire dans tout le pays. Pour celà il faut être capable de débattre entre des réaliés souvent contradictoire, mais c’est à ce prix que nous vaincrons.