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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les autonomes vus par Christophe Bourseiller
Article mis en ligne le 18 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Incontrôlés ou autonomes ?

On les désigne à la vindicte sous des sobriquets divers : "casseurs", "incontrôlés", "pillards", "provocateurs"... Ils représentent un des phénomènes les plus spectaculaires de cette époque troublée. Dans les années qui suivent le mois des barricades, on assiste à la répétition invariable d’un troublant phénomène. Étudiants, lycéens ou salarués convoquent une manifestation. Le cortège se forme sagement sous al surveillance sourcilleuse de son service d’ordre, puis s’ébranle doucement sur un large boulevard. Devant la tête de la manifestation, on voit soudain grandir une meute informelle, constituée de bandes peu identifiables. Il y a des loubards, des intellectuels, des militants, des infiltrés de tout poil. Certains sont coiffés de caques, armés de matraques ou de barres de fer. À peine la démonstration syndicale a-t-elle démarré qu’ils se ruent sur les vitrines des magasins, se livrent au pillage et attaquent les cordons de CRS dans le but de provoquer un affrontement généralisé. Les incontrôlés deviennent la bête noire des services d’ordre. Celui de la CGT s’emploie systématiquement à les traquer.
Qui sont les mystérieux pillards, dont le nombre varie entre quelques dizaines et plusieurs milliers, en fonction de la taille des manifestations qu’ils perturbent ? On trouve de tout, dans cette faune bigarrée. Mais les mots d’ordre qui reviennent le plus souvent proviennent, d’une part, de l’"ultra-gauche", de l’autre, du communisme libertaire. Car les "casseurs" ne se contentent pas de charger la police. Ils diffusent en parallèle une prose abondante, sous la forme de tracts anonymes, dispersés à la barbe des services d’ordre : "Vive la provoc !!" clame un libelle jaune, diffusé en 1974 : "Bas les masques ! Gauchistes, vous nous faites vieillir !! [...] Le détournement, le sabotage sont des armes efficaces. [...] La meilleure critique de l’école est celle de l’allumette [...] Ah ! Qu’il est bon de détruire tout ce qui nous a empêchés de vivre ! Plus rien ne nous arrêtera !"
Les "casseurs" usent souvent d’un vocabulaire hérité des situationnistes. Un autre tract, diffusé en bordure d’une manifestation étudiante, revient sur l’affaire Puig Antich : "[...] la meilleure critique du monde de la marchandise, c’est donc pas le pillage ? - On l’a produit, on nous l’a volé, on le reprend -. C’est pas d’étrangler l’épicier ? La réponse, les gauchistes l’ont prise dans les dents." [1]
Les affrontements avec les services d’ordre trotskistes de la Ligue communiste et de l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS) sont fréquents : "Camarades, dénonçons les agents de la contre-révolution trotskiste, s’exclame un tract répandu en 1973 : "L’amour, l’orgasme, le bonheur, ça n’a rien à voir avec la virilité fasciste de l’AJS."
La plupart des pillards rejettent volontairement toute forme d’organisation et sont rejetés par les groupes politiques en raison de leur caractère "discréditant". Beaucoup d’entre eux participent cependant en parallèle à des groupes "ultra-gauche" ou communistes libertaires.
À partir de 1973, on voit éclore une presse "incontrôlée", qui défend le pillage et la provocation. C’est le cas des journaux Insoumission totale et Enragez-vous, qu’édite de la Groupe insoumission totale (GIT). Né dans la mouvance anarchiste, le GIT prône le refus absolu du service militaire et engage ses membres à déserter. Dans Insoumission totale n°1, il appelle au débordement : "L’armée pue, les service d’ordre aussi [...]. Les services d’ordre gauchistes ont pris la place des services d’ordre de la police." En mars 1973 sort le premier numéro du Voyou, organe de provocation et d’affirmation communiste, qui recommande la lecture du bulletin Mouvement communiste, d’Invariance et de Négation.
Il faudrait aussi signaler le regroupement qui s’effectue autour du journal Marge, dont le numéro 1 paraît en juin 1974. Marge veut servir de porte-voix à tous les en-dehors : "Ces marginaux, ce sont des gens qui se trouvent au bord de quelque chose, en bordure ou à la périphérie des villes, à la lisière des bois et des forêts, sur les chemins et les routes de cette terre, ces grands nomades qui regardent de très loin le spectacle de ces sociétés." [2]
La mouvance des incontrôlés joue un rôle déterminant dans les actions de soutien à l’ex-MIL. Les "gangster de Barcelone" ne sont-ils pas eux-mêmes des "incontrôlés" ibériques ? Diffusé en bordure d’une manifestation étudiante de 1974, le tract Le Suaire enchanté insiste sur le refus des étiquettes : "Un "libertaire", Salvador ? Je t’en foutrais, du libertaire ! Pour le MIL, le joyeux pillage du Quartier latin en 1971 fut un acte révolutionnaire, et non pas une "provocation policière", comme l’ont dit les gauchistes, avec leurs faux témoignages."
En marge du gauchisme et de l’anarchisme traditionnel, la meute plaide d’instinct pour un certain dépassement des clivages usuels. Dès 1975, elle prend le visage de l’autonomie.
Historiquement, les "autonomes" proviennent de l’évolution du mouvement maoïste italien, qui a progressivement troqué les référents idéologiques contre un activisme débridé. Beaucoup d’autonomes français citent l’exemple du mouvement maoïste Pouvoir ouvrier, éditant le journal Potere Operaio, qui s’est autodissous pour passer à la lutte armée.
En France, la revue Camarades, animée par Yann Moulier-Boutang, sert de caisse de résonance aux thèses italiennes à partir d’avril-mai 1974. Le groupe Matériaux pour l’intervention lorgne également sur la péninsule.
En France, le mouvement autonome voit converger plusieurs sensibilités : des maoïstes, des libertaires, des "ultra-gauche", des inorganisés. Encore ne représente-t-il jamais un phénomène organisé. Il s’agit d’assemblée générales, informelles et "magouillées", dans lesquelles grouillent des éléments de toutes sortes. Quelques journaux surgissent : L’Officiel de l’autonomie, Autonomie prolétarienne, Autonomie et autodéfense... L’autonomie n’est en fin de compte qu’une nouvelle étiquette, derrière laquelle se cachent les incontrôlés.
Il apparaît qu’une majorité d’autonomes est favorable à la lutte armée. lorsque les fondateurs de la Fraction armée rouge, Andreas Baader, Ulrike Meinhof, Gudrun Ensslin et Jan Carl Raspe, sont retrouvés morts dans la prison de Stammhein, à Stuttgart, le 18 octobre 1977, une Assemblée parisienne des groupes autonomes vote à main levée l’occupation du journal Libération, accusé d’avoir propagé de "fausses nouvelles". Les militants regroupés autour de Camarades et ceux de l’Organisation communiste libertaire (ex-ORA) jouent un rôle déterminant dans les actions de soutien à la "Bande à Baader".
Dans cette période troublée, les opérations "militaires" sont légion : attentats à la bombe sans gravité, cocktails Molotov contre les commissariats et autres "petites" incartades. Seuls les Noyaux armés pour l’autonomie populaire (NAPAP) et les Brigades internationales (BI) signent des attentats sanglants, mais ils ’agit de groupes d’origine maoïste.
Quoi qu’il en soit, la constitution de l’organisation "politco-militaire" Action directe en 1979 marque un tournant. On trouve à Action directe des communistes libertaires, autrefois proches du MIL et qui ont fait leurs classes dans les GARI (tel Jean-Marc Rouillan), et des maoïstes issus de la Gauche prolétarienne (comme André Olivier).
Dans les années quantre-vingt, l’autonomie se désagrège et disparaît progressivement.

BOURSEILLER Christophe, Histoire générale de l’"ultra-gauche", Paris, Édition Denoël, 2003, p495-498.

Notes :

[1Le Suaire enchanté, 1974

[2"Pourquoi Marge ?", dans Marge n°1, juin 1974.




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