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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pour sortir du marais
{L’Ouvrier Communiste}, n°1, Août 1929
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Les grandes luttes et les grandes défaites de la classe ouvrière dans la période de la guerre et de l’après-guerre ont créé une base pour une nouvelle renaissance des forces prolétariennes, pour une élévation de la conscience idéologique et de la capacité de combat du prolétariat. Seulement cette élévation de l’idéologie ouvrière ne se fait qu’aux dépens d’un processus de décomposition des organisations, dans lesquelles la classe ouvrière n’a pu trouver les armes de sa victoire sur le capitalisme, organisations représentées par la social-démocratie et le bolchévisme.
Notre origine à nous, en tant que groupe où l’arme de la critique révolutionnaire ne craint ni les chefs, ni les idoles, est due à ce processus de décomposition, qui a bientôt gagné rapidement le Comintern après la Nep. Mais notre développement, notre libération hors de la fange du marais n’a pas été l’œuvre d’un jour. Il a fallu pour atteindre notre niveau idéologique actuel bien des contrastes. Et si notre position d’aujourd’hui est libre de tout opportunisme cela est dû à une double scission.
Sur le terrain révolutionnaire on ne peut atteindre la clarté qu’à ce prix-là ; il n’y a pas d’autre moyen possible pour garder et répandre les positions qu’on a gagnées au prix de tant d’efforts. Il faut rester un petit nombre, une poignée parfois même rester seul. Sans quoi il ne reste qu’à cacher les positions sous le boisseau du compromis et de la discipline mécanique.
La première scission nous a dégagés du bigotisme disciplinaire, où pataugent encore, centristes piteux, les redresseurs du Comintern. Mais cette première scission dont nous sommes redevables aux éléments de Prométéo et qui nous a permis de regarder un horizon plus large n’était pas suffisante.
Il y avait parmi nous des hérétiques hésitants, que notre tendance iconoclaste effrayait, qui cachaient dans leurs poches des images fanées dans l’espoir qu’elles fussent un jour la source d’un miracle. Il y en avait aussi qui s’en allaient à la dérive dans un courant d’aristocratie ouvrière, définitivement séparé de la révolution. De tous ceux-là nous nous sommes débarrassés sans regret parce que nos idées et nos positions révolutionnaires valaient bien plus que leur compagnie récalcitrante.
Au demeurant la parfaite homogénéité idéologique qui ne peut se réaliser dans une période de décomposition qu’aux dépens de la quantité, est bien préférable à une combinaison plus nombreuse d’éléments hétérogènes. Aujourd’hui la croissance de la qualité se fait par une diminution de la quantité. Les gens qui en présence de cette dure réalité s’accrochent au mythe de l’unité pour défendre leurs fausses positions, n’ont pas compris la nécessité de ce processus. Effrayés de l’isolement actuel, ils se laissent entraîner par le courant, ayant oublié que la réalité historique ne se limite pas à l’heure actuelle, mais est un ensemble compliqué d’où la contingence s’élimine finalement comme un élément négligeable.
Mais qu’importe leur perte à côté de notre délivrance idéologique ! Ne devons-nous pas plutôt nous réjouir d’avoir brisé un lien qui nous aurait peut-être ramené au marais ?
Nous avons commencé notre développement par la négation du mythe de l’unité formelle, parce que nous savions bien que c’est là une force de conservation des organismes contre-révolutionnaires. L’histoire, les faits avaient déjà prouvé, avant nous l’exactitude de cette vérité. Nous n’avons fait que nous en apercevoir, hélas ! un peu tard.
... Trop tard ? Non pas. D’ailleurs, comment cette découverte eut elle été effective plutôt ? Les éléments du subjectif du conscient (ce sont là des expressions de Lénine) ne sont pas un devancement de l’histoire. On ne peut pas bâtir sur le sable. Le subjectif n’est que le réflexe de la continuation, même un aspect de l’objectif lui-même. C’est l’expérience de l’histoire qui développe les nouvelles positions idéologiques, qui forme aux dépens des vieilles organisations surannées Les nouvelles formations de combat.
L’erreur formidable de Lénine, qui inconsciemment était en lui ; le réflexe d’une situation où l’élément prolétarien n’était le seul à jouer un rôle important a été justement cette tendance aux constructions artificielles, à la stratégie qui, voulant devancer par un plan préétabli les limites de la réalité, finit par tronquer les pousses du spontané.
Bordiga dans sa lettre à Korsch publiée par Prometeo a remarqué cette faute de Lénine. Ce qu’il a oublié de remarquer, c’est que c’est la faute de tous ceux qui ont suivi Lénine dans l’expérience du Comintern, Bordiga compris, nous autres compris. Ce manque d’objectivité mène à oublier le mérite de ceux qui n’ont pas suivi Lénine dans sa tentative. Et la responsabilité augmente si des éléments comme Bordiga et tant d’autres, sachant que la ligne léniniste mènerait à la faillite de la III° Internationale, ne l’ont pas dit avec toute la clarté nécessaire.
Aujourd’hui encore il est pénible de constater que les représentants de la ligne de Bordiga font mine de considérer cette ligne comme tendance originale et spécifique de la gauche dans l’Internationale, alors qu’elle est bien plutôt une branche retardataire de la véritable gauche marxiste, celle dont en 1919 et 1920, les représentants étaient Pankhurst en Angleterre et en Hollande les Tribunistes Gorter et Pannekoek.
Le Soviet, organe de la fraction abstentionniste dans le Parti Socialiste Italien, a pourtant publié une brochure de Pannekoek ! Celle enfin qui trouvait son expression en Allemagne dans le Parti Communiste Ouvrier, contre lequel sont dirigées presque toutes les attaques de la Maladie Infantile de Lénine.
Il n’y a pas à le cacher, seuls les Tribunistes et les extrémistes allemands se refusèrent à suivre la ligne de Lénine. C’est Herman Gorter dans sa lettre ouverte à Lénine, écrite pour lui et pour le parti communiste allemand qui dénonça la fausse ligne de Lénine.
Déjà la "vieille taupe" a exécuté son jugement. Gorter avait raison et Lénine tort. La ligne léniniste a mené aux pires défaites, la constitution des partis de masse a formé par-dessus le marché un nouveau rempart opportuniste et contre-révolutionnaire dans le camp du prolétariat. La révolution mondiale a trouvé dans ces partis des saboteurs et non des guides.
La ligne de Lénine était celle de l’unité, la ligne de Gorter celle de la scission. Or quelle a été le résultat de la tactique de l’unité ? La défaite et ensuite la décomposition.
Aujourd’hui, l’expérience accomplie, il ne s’agit plus de sauver le Comintern, en s’accrochant désespérément au léninisme, comme le fait presque toute l’opposition, il s’agit de condamner à la lumière de l’expérience historique ce même léninisme. Et par là nous entendons l’opportunisme tactique, qui ne peut créer artificiellement l’unité, mais retarde le processus spontané de l’unification révolutionnaire. Et en même temps il faut se tourner vers la ligne de gauche vers le "radicalisme infantile", qui en 1920 avait déjà condamné Lénine.
Cela peut sembler un paradoxe mais la "vieille taupe" s’est chargée de prouver que ce n’était pas l’extrémisme qui était la maladie infantile du communisme. C’était au contraire le léninisme. Les rapports des forces sociales en Russie, qui ’étaient bien moins avancés que dans l’Europe Occidentale et l’Amérique ont formé la base de l’infantilisme léniniste. C’est ainsi que Lénine et les léninistes ont cru pouvoir appliquer la même stratégie qu’en Russie dans les autres pays, qui n’avaient plus une révolution bourgeoise à faire. Le léninisme qui n’a pas su tirer de l’expérience occidentale les éléments de maturation s’est transformé en despotisme et en réaction aussi bien en Russie que sur le terrain international. Et c’est ainsi que le prolétariat a vu augmenter le nombre de ses ennemis. Il n’a plus affaire seulement avec la démocratie et la social-démocratie bourgeoise, il a affaire aussi avec cette contrefaçon du communisme qu’est le bolchevisme.
L’aspect fondamental de la maladie infantile léniniste était le compromis. Le compromis a été donc appliqué dans la formation des partis de la III° Internationale. En 1919 et 1920 les éléments extrémistes ou ultra-gauches tendaient tous à l’antiparlementarisme total ; le léninisme engagea une lutte contre ces éléments, qui ou bien se laissèrent plier ou bien furent chassés des rangs du Communisme officiel. L’antiparlementarisme dans son aspect radical était une manifestation générale du degré de conscience que le prolétariat avait atteint par l’expérience de la guerre dans les pays capitalistes avancés. Par cela même il n’y avait pas à confondre, comme Lénine l’a fait, cette manifestation du développement révolutionnaire des pays les plus avancés avec l’otzovisme russe. Mais le système de l’analogie est un des procédés (pas toujours dialectique) de l’idéologie léninienne. On a accepté dans les rangs de l’Internationale des démagogues parlementaires, qui grouillaient dans le Parti Socialiste Indépendant, dans la gauche des SFIO en France, dans le Parti Socialiste en Italie. C’est ainsi qu’on donna des « chefs » aux masses du Comintern.
D’un côté l’extrémisme fut combattu et chassé, de l’autre on permit à l’opportunisme parlementaire de s’installer dans les rangs de l’avant-garde prolétarienne. C’est ainsi que l’antiparlementarisme des extrémistes justifié historiquement par le conflit entre le parlement, organe politique du capitalisme, et les conseils, organes politiques du prolétariat, fut condamné par le léninisme et n’eut pas de place dans le Comintern.
Il est bien clair que le premier pas du bolchévisme vers le compromis, devait le détacher des meilleurs éléments révolutionnaires et par cela même de la véritable réalité révolutionnaire. A la lumière de l’expérience historique nous pouvons dire aujourd’hui que la question parlementaire n’était pas du tout une question secondaire, car elle manifestait dans son interprétation différente de la tactique communiste la différence fondamentale entre la révolution russe et la révolution occidentale. Aujourd’hui que la stratégie léninienne a fait faillite et a mené le Comintern dans les rangs de la contre-révolution il apparaît clairement que si la III° Internationale avait pu avoir dans sa base idéologique la force de l’antiparlementarisme radical, cet épouvantail des opportunistes, le processus de dégénérescence de la III° Internationale n’aurait pas été si facile et cet organisme aurait au moins gardé au prolétariat international ses positions révolutionnaires.
On ne s’est pas contenté d’appliquer le compromis sur le terrain des partis de masses et du parlementarisme. Après l’introduction de la Nep ce fut dans la théorie et la pratique du front unique le compromis avec la social-démocratie internationale. On a essayé par une formulation diplomatique de cacher le véritable sens opportuniste de cette tactique, qui reflétait sur le terrain international la dégénérescence initiale de la dictature prolétarienne en Russie.
Miasnikov polémiquant en 1922 avec Lénine a justement remarqué qu’on essayait vainement de cacher la nature nettement social-démocratique de cette tactique sous des formules nouvelles (la corde et le pendu, etc.). Cette tactique qui fut appliquée en même temps que le lancement du mot d’ordre du gouvernement ouvrier et paysan (mot d’ordre dénué de sens dans les pays capitalistes avancés) décela au cours de peu d’années la nature opportuniste de la nouvelle Internationale. Elle mena du reste en peu de temps le Comintern sur les positions mêmes où la social-démocratie avait fait faillite en 1914.
En 1923 le Parti Communiste Allemand sous la direction de l’Exécutif de Moscou n’appliqua pas seulement la tactique du front unique avec la social-démocratie : il essaya de l’appliquer même avec les éléments fascistes d’Allemagne. II exalta dans ce but la Nation et soutint en même temps que seul le prolétariat affilié avec tous les éléments sains du peuple pouvait défendre et sauver la patrie en danger. C’était la trahison ouverte des principes internationalistes.
Il y a des gens qui ont voulu faire passer la trahison de 1923 en Allemagne comme une simple faute - Ce sont, en effet, les mêmes gens qui aujourd’hui veulent entreprendre le redressement du Comintern. Mais personne ne devrait ignorer le discours de Radek sur Schlageter, les discours de Boukharine et de Zetkin sur la position du Comintern vis-à-vis de l’Allemagne en 1923 ; personne ne devrait ignorer qu’on a, à cette époque, envisagé la collaboration entre l’Armée Rouge et la Reichswehr. Personne, dans les rangs révolutionnaires ne devrait cacher le fait, qu’on n’a su jamais démentir : la Russie Soviétique a armé en 1922 et 23 la Reichswehr, contre laquelle luttait héroïquement le prolétariat allemand.
L’application du compromis poussée jusqu’à la trahison trouve ses bases théoriques dans la Maladie Infantile de Lénine et même dans Contre le Courant de Lénine et Zinoviev. On a dit : Lénine n’en serait pas arrivé là. Mais quand nous faisons la critique du léninisme nous ne pouvons pas prendre en considération cet argument (dont on trouvera d’ailleurs la condamnation dans le premier chapitre du 1848 en Allemagne de Karl Marx). Ce qui importe c’est que le léninisme en est arrivé là. Dans Contre le Courant Lénine prend des positions contradictoires sur la question nationale. Sa pensée oscille entre une position internationaliste très juste et des réserves de tactiques fausses (ainsi il va chercher des "forces révolutionnaires" historiquement mortes dans les guerres nationales, dans l’autonomie des peuples, etc.) offrent une large base théorique à la trahison de 1923.
Talheimer, l’âme jumelle de Brandler (dont Souvarine s’est fait en France l’apologétiste) s’est fort bien servi de la position équivoque de Lénine pour justifier, dans un article paru dans le Rote Fahne de 1923, le national-bolchévisme du PCA.
Dans ce cas encore la nature de l’idéologie léninienne se révèle sous la forme d’un compromis, ancien style social-démocratique, en plein contraste avec l’idéologie de la gauche marxiste.
C’est ce que releva si justement Rosa Luxembourg, qui manifesta avec la gauche hollandaise et polonaise les tendances objectives de la révolution occidentale, et sut discerner dans les déviations léniniennes de Contre le Courant les premières manifestations du national-bolchévisme de 1923.
Le compromis hâtif qui créa dans un moment d’enthousiasme la III° Internationale, cacha sous le boisseau ces différences dont l’importance se révéla plus tard. Et c’est avec un sens d’admiration qu’on lit la critique que Rosa Luxembourg fit de la Révolution Bolchévique et de sa fausse stratégie nationale, critique seulement ébauchée avant la mort de la grande théoricienne marxiste. L’enthousiasme, et ensuite la complicité, qui ont fait taire la pléiade des chefs du Comintern, n’avait pas troublé l’objectivité de l’héroïne prolétarienne, fort heureusement pour elle, elle n’a trouvé ni apologétiste ni adorateurs dans l’Ecole lénino-boukharinienne.
Mais là encore le compromis léniniste a essuyé une défaite de plus et là encore il faut le condamner.
Pourtant la leçon plus profonde infligée au léninisme par les faits est encore l’échec de la conquête des syndicats. Sur ce terrain le Bordiguisme, le Brandlérisme, toutes les nuances, les tendances de la III° Internationale ont suivi la même ligne. Et c’est dans ce but que tous ont soutenu la nécessité de rester dans les syndicats même réformistes pour combattre le réformisme et pour remplacer les chefs réformistes par les chefs communistes, afin de révolutionner les syndicats. Jusqu’à hier nous avons été les "conquéreurs", nous avons cru à l’utopie de la conquête syndicale. Il nous a fallu bien réfléchir, voir triompher l’arbitrage, il nous a fallu fouiller dans l’expérience allemande, italienne, même russe pour nous apercevoir que même là le Léninisme avait été infantile. Il avait oublié, en mauvais dialecticien, que les formes de la lutte des classes ne sont pas toujours les mêmes, que les organes originairement naturels peuvent être dénaturés et devenir surannés et réactionnaires. Aujourd’hui les "conquéreurs" échouent sur l’écueil de l’arbitrage obligatoire. Quels fruits amers cette erreur n’a-t-elle pas portés pour le prolétariat.
On a caché sous le boisseau de la théorie de la conquête le conflit historique entre les conseils d’usine et les syndicats, entre la révolution et la contre-révolution. On a bercé l’esprit des ouvriers dans l’illusion qu’en remplaçant des hommes avec des hommes, des fonctionnaires avec des fonctionnaires, on pouvait révolutionner des organes que l’histoire avait condamnés pendant la guerre et lors de la poussée révolutionnaire. Le Léninisme contre qui justement le réformisme soutint la nécessité de briser l’Etat, n’a pas compris que les syndicats qui s’étaient intégrés avec l’Etat, étaient aussi à briser. En Allemagne on a essayé de conquérir et on s’est laissé conquérir, en Russie les syndicats sont comme en Italie des corporations, ils forment l’étau qui serre dans ses mâchoires la classe ouvrière.
Et les organes syndicaux, qui, en dehors de l’Internationale d’Amsterdam, prétendent conserver la tradition de la lutte de classe sont poussés fatalement dans la même direction que les organisations jaunes. Leur nature réformiste l’emportera et même l’emporte déjà sur leur phraséologie révolutionnaire. D’un côté l’influence anti-prolétarienne de l’Etat russe, qui en fait le jouet d’une politique contre-révolutionnaire, de l’autre leur essence, qui les enferme dans les limites restreintes des revendications partielles, développant en eux des organes de colportation de classe, des entraves au développement de la conscience révolutionnaire du prolétariat. Pour ces raisons nous refusons de voir plus longtemps en eux des formes révolutionnaires de la lutte de classe. Quant aux organisations, qui en dehors de la Section Internationale d’Amsterdam et de l’Internationale Syndicale Rouge de Moscou, cherchent la solution de la lutte de classe sur le même terrain, c’est-à-dire dans la même forme où les autres ont déjà révélé ou sont en train de révéler leur impuissance, elles sont destinées à faire la même fin. Que ce soit en Allemagne, où elles ont choisi le terrain de la scission, ou en France où elles s’accrochent à la théorie de la conquête, (il suffit de donner un coup d’œil à l’action et à la théorie de la Ligue Syndicaliste pour s’apercevoir que celle-ci est déjà dans l’ornière de la collaboration de classe), elles ne font que démontrer plus complètement cette réalité.
On ne peut conquérir les syndicats à la révolution, on ne peut créer des syndicats révolutionnaires. La contradiction entre la lutte pour le bout de pain et la lutte pour la révolution, elle s’est résolue historiquement dans les conseils d’usine, les conseils révolutionnaires, qui briseront l’appareil d’Etat de la bourgeoisie et avec ce dernier les syndicats eux-mêmes.
Nous n’avons pu dans nos considérations développer intégralement notre critique. Nous avons dû nous contenter d’esquisser seulement le côté critique de notre pensée. Pour donner une base solide à notre critique il faut une analyse profonde du développement de la lutte de classe dans les années d’après- guerre. Ce qui est sûr, c’est que les éléments de cette analyse, que nous essayerons de développer dans notre activité ultérieure, existent. Nous pouvons par conséquent tirer dès maintenant les conclusions générales. Ces conclusions ne nous mènent pas simplement à condamner le Léninisme, en tant qu’idéologie et action. Elles nous mènent sur des positions, qu’il faudra consolider, mais qui, étant une donnée de la base objective de la lutte prolétarienne sur le terrain international, ont une valeur durable. Elles ne se rapportent pas à la pure contingence, mais à toute la période de préparation et développement de la révolution prolétarienne.
Il faudra d’ailleurs propager parmi les prolétaires le contenu de ces positions et cela non par les méthodes de l’agitation bolchevique, mais par une propagande communiste, qui n’a pas de buts immédiats, mais un seul but : la révolution prolétarienne.
Préparer d’une base très restreinte, d’une élite consciente l’esprit de la masse ouvrière à la révolution, ou pour être plus précis par notre propagande l’expérience historique d’où le prolétariat reçoit son maximum d’éducation, sa conscience de classe pour mener à bout son rôle de bouleversement et de transformation économique et sociale : c’est là notre position fondamentale.
On ne peut pas garder cette position par une stratégie de chef. Au contraire on ne peut la consolider qu’en condamnant la politique des chefs (il est à remarquer qu’on ne saurait pas appeler les représentants de la classe prolétarienne contrôlés avant et pendant l’action révolutionnaire, c’est-à-dire les membres des conseils et des autres organes révolutionnaires, qui sont des simples instruments de l’action prolétarienne ) ont trouvé et trouvent encore aujourd’hui leur refuge dans les organisations où la masse de base n’a aucune conscience des problèmes révolutionnaires. C’est pourquoi nous ne sommes pas pressés de fonder un nouveau parti, d’élargir hâtivement notre base d’organisation. Nous ne voulons pas répéter les fautes commises, nous ne voulons pas avec nous de ce qui ne nous a pas encore compris. En adoptant ce système, nous serons préservés contre la restauration de la politique des chefs dans nos rangs. Nous avons comme but de former un parti vraiment révolutionnaire et c’est dans ce but que nous préférons demeurer encore pour longtemps, s’il le faut, une secte.
Et encore pour garder cette position, pour conserver son rempart à la révolution, il ne suffira pas de développer la conscience prolétarienne par la propagande, de la séparer de la politique des chefs. Pour l’arracher à l’influence séculaire de la culture, du milieu bourgeois il faudra rompre avec toute la tradition bourgeoise. Il faudra entrer en lutte ouverte contre les formes qui tendent à conserver et à répandre les racine de l’influence bourgeoise parmi la classe ouvrière. Il faudra rompre avec les formes parlementaires et syndicales, il faudra en préparer la destruction. Il faudra inviter la classe ouvrière à boycotter le parlement et à préparer la destruction de ce dernier. Il faudra dire au prolétariat que la lutte pour les revendications partielles ne peut pas avoir comme résultat l’amélioration de la classe ouvrière, qu’elle peut avoir une valeur rien que comme un élément de préparation à la lutte révolutionnaire, qui devra nous conduire à l’instauration de la dictature du prolétariat ; que les syndicats ne peuvent pas être l’expression de cette lutte révolutionnaire, qu’ils mènent à la collaboration de classe, c’est-à-dire à un plus grand esclavage de la classe ouvrière.
Il va sans dire que l’expérience, la propagande de ce fait a une valeur énorme et fondamentale dans le développement de la conscience prolétarienne. Mais quand notre propagande au lieu de seconder cette propagande de fait, au lieu de seconder les "leçons de l’histoire" se met en travers de la réalité historique, notre activité devient contre-révolutionnaire, quand le Léninisme nie l’existence d’un degré supérieur de la conscience prolétarienne et le fait passer pour une maladie infantile, il se met à travers de l’histoire, il devient contre-révolutionnaire. Nous ne voulons pas la poignée de héros, qui par leurs gestes éveillent les révolutions et créent des nouvelles bases sociales.
Seulement, en conservant les positions que pendant la période révolutionnaire d’après guerre le prolétariat a gagné même au prix de mille défaites nous remplissons notre rôle modeste mais nécessaire.
Et pour garder et élargir ces positions nous lutterons avec acharnement contre tous les ennemis de la révolution, contre la bourgeoisie et ses affiliés, contre la social-démocratie occidentale et contre la social-démocratie de Moscou.




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