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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les conditions historiques de la révolution russe
{L’Ouvrier Communiste}, n°1, Août 1929
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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En Russie, il y avait avant la révolution de 1917 un prolétariat industriel de 6 millions d’ouvriers réellement impliqués dans le processus de production. Multiplions ce chiffre par 2 1/2 pour obtenir le chiffre exact du prolétariat industriel tout entier, et nous obtenons 15 millions. Cela représente 8 % de la population russe de l’époque (180 millions). Ce tout petit groupe, en 1917, a renversé le tsarisme et le capitalisme, dépossédé le capital et les propriétaires fonciers et introduit le communisme dans l’industrie, les transports et le commerce. Comment cela fut-il possible ? Comment une si petite puissance put-elle se manifester par de si grands effets ? Seulement à cause des conditions de production et des rapports de classes particuliers à la Russie.
Le capitalisme était peu développé et, de plus presque exclusivement par le capital étranger. Le tsarisme, la classe des propriétaires fonciers et la bureaucratie étaient (de même que le capitalisme faible) complètement ébranlés par la guerre. Mais avant tout : il existait une classe qui venait au secours du prolétariat : les paysans pauvres. Cette classe, extrêmement nombreuse en Russie (on cite le chiffre de 20 à 25 millions d’hommes) était l’héritage du servage. Elle voulait déposséder les propriétaires fonciers et partager leurs terres entre ses membres. Un seul parti avait la volonté de les aider : les bolchéviks. C’est à cause de cela qu’elle les soutenait. C’est seulement par l’aide des paysans pauvres, que les ouvriers industriels en petit nombre réussirent à mettre en pratique ce qui paraissait impossible : la construction du communisme. La révolution d’Octobre fut même facile et vite faite.
Si donc les rapports de classes expliquent la révolution elle-même, ils n’expliquent pas moins la forme de la révolution.
En Russie, les ouvriers étaient encore intellectuellement peu développés, l’analphabétisme était presque général. Les paysans pauvres se trouvaient à un échelon encore plus bas, intellectuellement que les ouvriers. A cause de cela, à cause de cette situation de classe particulière, il ne pouvait pas être question d’une dictature de classe des ouvriers et des paysans pauvres. Seule la dictature d’un parti (les bolchéviks) pouvait conduire la révolution, réfréner la contre-révolution, prendre le commandement des ouvriers et des paysans pauvres, tenir son rôle vis-à-vis de l’étranger, édifier le communisme.
Il n’en aurait pu être autrement. Les rapports de classe en Russie rendaient absolument nécessaire la dictature du parti et avec cela aussi dans une large mesure la dictature des chefs.
La dictature du parti et des chefs et l’entraînement de grandes masse non développées étaient considérées comme quelque chose de naturel, dans la pensée des russes, comme quelque chose qui se produit naturellement.
Mais les rapports de classes ont eu bientôt une autre conséquence encore.
Lorsque se déclencha la contre-révolution, tandis que la révolution en Europe tardait encore, et que la misère s’accroissait dans les terribles guerres contre la réaction et l’étranger (en dépit des victoires remportées sur ces puissances), alors apparut ce fait : ce communisme, édifié par une petite classe ouvrière et par une dictature de parti avec l’aide des grandes masses paysannes, n’était pour une bonne part qu’apparence. La masse des paysans, auxquels les bolcheviks avaient donné la terre, et qui étaient par cela devenus des propriétaires privés et non des communistes, exigèrent alors la liberté du commerce. Les communistes durent l’accorder, faire des concessions au capital étranger, s’aider des mines, des puits de pétrole, des forêts, réintroduire en partie le capitalisme. Ces mêmes rapports de classes (en premier lieu la prépondérance de la petite paysannerie) qui avaient permis à un prolétariat restreint d’édifier le communisme, le forcèrent bientôt à l’abandonner en partie. Non seulement les rapports russes de classes, mais aussi les rapports mondiaux de classes, l’y contraignirent. Comme le prolétariat mondial ne venait pas à la rescousse par l’insurrection, la Russie restait seule. Et il se démontrait que le communisme ne peut pas subsister dans un seul pays.
Donc, les rapports de classes russes et mondiaux l’emportèrent sur le communisme russe. Le soutien d’une classe peu nombreuse, la dictature du parti et des chefs ne suffirent plus.
Si le prolétariat mondial ne vient pas maintenant en aide au prolétariat russe en faisant la révolution, si la révolution mondiale n’a pas lieu, la révolution russe périra.
Ainsi l’influence, la puissance des forces productives serait démontrée de nouveau d’une manière formidable, sans pareille.
On verrait la révolution prolétarienne de 1917 (elle fut communiste pour une bonne part, malgré le rôle joué par les paysans) ne faire par sa victoire sur le tsarisme et la noblesse féodale que pousser au pouvoir la bourgeoisie russe et sa démocratie. Elle serait donc au fond une révolution bourgeoise. Sans doute, les fruits qu’elle aurait portés pour le prolétariat resteraient inappréciables. Car elle a montré au prolétariat mondial les voies et les moyens pour la prise du pouvoir : les conseils ouvriers et la dictature du prolétariat.
Mais ce sont les conditions de production et les forces productives : l’étroitesse du prolétariat, grandes entreprises industrielles en faible nombre, prédominance de l’agriculture, nombre énorme des paysans pauvres et non communistes qui l’auraient emporté dans l’économie russe, malgré les tentatives gigantesques du prolétariat russe, et qui lui auraient fait suivre le chemin ordinaire du féodalisme au capitalisme moderne et à la démocratie bourgeoise pour n’aboutir au communisme qu’après cette étape seulement.
Alors que jadis le prolétariat fut utilisé comme auxiliaire par la bourgeoisie dans les révolutions bourgeoises pour renverser le féodalisme et construire l’Etat bourgeois, cette fois c’est le prolétariat lui-même, de son propre mouvement, qui aurait édifié l’Etat bourgeois.
Cela arriverait si le prolétariat mondial ne venait pas en aide au prolétariat russe pendant qu’il est temps encore. Mais la puissance des forces productives et des conditions de production, dominant le tout, serait alors prouvée d’une façon inouïe.
Et par cela, se vérifierait l’exactitude incontestable du matérialisme historique.

H. Gorter, décembre 1921.




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