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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le conflit Sino-Russe dans l’Opposition
{L’Ouvrier Communiste}, n°2/3, Octobre 1929
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Une confusion des plus ridicules sévit actuellement dans la fraction internationale Lénino-Trotskiste, à la première occasion qui lui a été donnée d’appliquer à un cas concret sa théorie de la question nationale. Cela est d’autant plus piteux pour les redresseurs du Komintern qu’une telle théorie est le seul critère qui puisse faire présumer de ce que serait l’attitude d’un groupe quelconque en face la guerre. Or la théorie Lénino-Trostkiste est tellement abstraite, formelle et dénuée de rapports avec la réalité, en un mot tellement réactionnaire, qu’à la première tentative d’application elle se résout en conclusions pratiques absolument contradictoires.
Il est à peine besoin d’ajouter que la théorie Lénino-Trotskiste de la question nationale ne diffère en rien de l’orthodoxie officielle dans la 3° Internationale, mais celle-ci, en raison de sa parfaite dépendance vis-à-vis de l’Etat soviétique n’a que faire d’appliquer une théorie quelconque. Cette situation privilégiée lui évite donc d’être, comme l’opposition, le théâtre d’une guerre intestine entre "Russes" et "Chinois".
La théorie nationale Léniniste, comme on sait, se résume dans les affirmations suivantes :

  • 1. La lutte pour l’indépendance nationale est un phénomène révolutionnaire de l’époque impérialiste.
  • 2. Les révolutions nationales sont susceptibles de triompher par le front unique national contre l’impérialisme.
  • 3. Elles offrent une base immédiate de développement pour la dictature démocratique des ouvriers et des paysans et pour le passage au socialisme.
  • 4. Le triomphe de la Révolution mondiale des travailleurs est un produit de la solidarité anti-impérialiste des prolétaires et des populations opprimées.

    Voyons maintenant comment l’opposition Lénino-Trotskiste pouvait tenter de faire cadrer sa théorie avec les faits.
    La première proposition aboutit à poser en principe le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire à la reconnaissance d’unités qui n’ont jamais eu ou n’ont aucune réalité ethnique, économique, linguistique ou géographique, aucune autre base que la tendance des bourgeois à constituer des états nationaux et de l’impérialisme à utiliser ces états et les divisions qu’ils établissent entre les travailleurs. Comme il est impossible de reconnaître l’existence d’un "peuple", d’une unité nationale mongole, chinoise ou mandchoue (à déterminer par plébiscite ?), force est de prendre pour base les frontières et les traités établis par l’impérialisme lui-même, ce que fait Kurt Landau en déclarant que "tout droit codifié ou écrit est du côté de l’U.R.S.S.". A quoi Paz répond en bon avocat qu’il n’y a là qu’une question de fait, et que la question de droit doit être réglée au nom des "règles éthiques et juridiques" propres à la dictature prolétarienne. Comme les dites règles ou lois n’existent pas et que selon Lénine lui-même, elles ne peuvent pas exister  [1], il y a lieu d’appliquer l’axiome "possession vaut titre", et le premier possesseur est évidemment l’empire chinois, dont Chang-Kai-Chek est l’héritier de fait, avec quelques autres Toukiouns de même acabit.
    On peut se demander dans tout cela ce que deviennent les ouvriers et même les paysans russes et chinois, qui devront évidemment payer tous les frais de l’affaire. Mais n’oublions pas que leur rôle dans le front uni anti-impérialiste leur impose un loyalisme national inconditionnel pour autant qu’il s’agit d’une lutte pour l’indépendance. C’est ce qui amène Louzon à les négliger tout à fait lorsqu’il donne raison à la bourgeoisie nationale chinoise, laquelle lutte contre les traités inégaux et pour les principes de Sun Yat-Sen. De sont côté Trotsky, considérant la Russie Staliniste comme "Patrie" plus ou moins "Socialiste", et au pis aller comme nation en lutte contre l’impérialisme mondial avec la caste bureaucratique qui l’exploite et l’opprime, afin de châtier en Chang-Kai-Chek l’agent des anglais et des japonais.
    Par contre, l’un comme l’autre s’obstine à voir dans l’indépendance de la Chine, dans l’intégrité du patrimoine économique de la Russie, etc. la base essentielle pour le développement ou la reprise de la dictature prolétarienne et pour l’acheminement vers le socialisme. La seule différence est que l’un envisage les possibilités socialistes en Mandchourie (où la civilisation chinoise fait des merveilles) et l’autre en Mongolie extérieure. En fait cela revient à dire que Louzon préfère voir la Mandchourie exploitée par les Anglo-Japonais tandis que Trotsky préfère la conserver comme débouché pour les capitalistes Germano-Américains, colonisateurs de la Russie et maîtres d’école de la Néo-Bourgeoisie soviétique.
    Comme on le voit, la question sino-russe pose devant les Léninistes de l’opposition des problèmes qui pour être purement scholastiques, (par la manière dont ils sont posés par eux), n’en sont pas moins épineux. En effet le conflit sino-russe représente un différend entre deux pays également classés comme anti-impérialistes (ou ce qui revient au même également suspects d’impérialisme). C’est là un cas que Lénine n’avait pas prévu en constituant l’internationale des nationalisme (+ le prolétariat des pays impérialistes). Et c’est malheureusement un cas trop général, car le monde entier étant intégré dans les sphères d’hégémonie impérialiste, et l’impérialisme se présentant comme une hiérarchie d’exploiteurs, il est évident que presque tous les pays sont à la fois oppresseurs et opprimés, colonisateurs et colonisés, impérialistes et anti-impérialistes, à des degrés divers. Le seul moyen de débrouiller cet écheveau serait de recourir à l‘analyse marxiste et de se placer sous l’angle de la lutte de classe, en abandonnant la haute politique internationale et de la diplomatie d’état. Mais il est nécessaire de suivant les conceptions anti-marxistes des épigones de Lénine, en déterminer dans quel sens doit fonctionner la solidarité prolétarienne avec le nationalisme c’est-à-dire contre l’impérialisme. Il ne reste plus alors qu’à déterminer par des contingences. Ou bien encore on peut s’en remettre au sort, en attendant pour désigner le coupable de voir qui attaquera l’autre et refusera l’arbitrage (système S.D.N.. Ou encore qui envahira l’autre : l’invasion étant une atteinte au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes révèle automatiquement l’impérialiste (système Prometeo). Prometeo pousse ce système jusqu’à la négation de l’internationalisme prolétarien. Chacun doit faire sa révolution chez soi, sans entrer chez le voisin, ce qui serait un signe certain de Bonapartisme  [2].
    Si demain Chine et Russie en venaient sérieusement aux mains, on verrait sans doute leurs parrains impérialistes entrer aussi dans la bagarre, et le monde se diviser en deux camps. Ceci poserait la question de la conduite à tenir vis-à-vis des impérialistes alliés à un état réputé anti-impérialiste. Cette conduite constitue à nos yeux le carrefour qui sépare le chemin du prolétariat de celui de la bourgeoisie, l’internationalisme élémentaire du social-patriotisme avoué. Que ferait l’opposition léniniste ? Trotsky et Louzon, les disciples de Trotsky et ceux de Louzon étendraient-ils jusqu’aux alliés de Staline ou de Chang-Kai-Chek leur soutien sympathique ? Etendraient-ils jusqu’à Wall Street et jusqu’à la City, jusqu’à Berlin, Paris ou Rome leur conception de l’union sacrée nationale pour la défense du socialisme passé, présent et futur ? Ou bien auraient-ils l’inconséquence de saboter par la guerre civile le succès de leur camp favori ?.
    Les positions disputées en Mandchourie sont évidemment secondaires. Si pourtant la guerre mondiale qui couve perpétuellement à cette époque de crise chronique devait sortir du conflit sino-russe, le seul mot d’ordre prolétarien, celui que devrait proclamer coûte que coûte chaque révolutionnaire sous peine d’être réputé comme traître, celui pour lequel nous aurons tous un jour à faire l’épreuve de notre résolution de communistes, serait celui-ci :
    "Contre tous les gouvernements capitalistes et bonapartistes et toutes les bourgeoisies du monde, pour la révolution mondiale des ouvriers…"

Notes :

[1"La dictature révolutionnaire du prolétariat est un pouvoir conquis et maintenu par la force employée par le prolétariat contre la bourgeoisie, pouvoir qui n’est soumis à aucune loi" (Lénine, La Révolution Prolétarienne, page 16).

[2On pourrait croire que Trotsky, qui se réfère à la Géorgie ne partage point cette manière de voir. Mais il suffit de lire la thèse géorgienne de Trotsky (Entre impérialisme et révolution) pour constater que Trotsky n’admet pas la guerre révolutionnaire. Il justifie l’intervention en Géorgie par l’intervention de l’Impérialisme anglais. Dès lors la présence de l’armée rouge devenait nécessaire pour permettre à la Géorgie pour qu’elle puisse "disposer d’elle-même"… Devant cette attitude équivoque, et de celle de Trotsky en 1920 contre l’offensive révolutionnaire sur la Pologne, on peut affirmer carrément que l’attitude "Clémentiste" de Trotsky en 1929 est purement de défense nationale, et non pas inspirée par le désir d’exporter la révolution en Chine. Il se place donc exactement sur le même terrain que Louzon.

P.S. :

À propos du conflit sino-russe dans l’opposition, on peut lire les 2 numéros du journal la Révolution prolétarienne n° 85 et n° 87 disponible sur le site Gallica. Dans le journal Contre le Courant, organe de l’Opposition Communiste, 1927-1929 sont exposés les différents points de vue sur cette question : celui de la rédaction de ce journal, de Trotsky, de Kurt Landau, de Louzon, de W. Van Overstraeten. Pour lire ces articles voir le site de l’Association RADAR.




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