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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Appel aux camarades : Pour Miasnikov ! Pour Ghezzi et Petrini !
{L’Ouvrier Communiste}, n°2/3, Octobre 1929
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Des nouvelles nous parviennent, de loin en loin, de la lutte obscure et difficile que l’avant-garde des ouvriers russes continue à mener - à l’usine, en prison ou en exil - contre la bourgeoisie et son instrument déguisé, le gouvernement "ouvrier et paysan" de la social-démocratie soviétique.
Bien entendu celle-ci serre plus ou moins fortement le bâillon sur les bouches de nos camarades de Russie selon la vigueur même de leur critique du régime. C’est ainsi que l’opposition trotskiste, qui se proclame elle-même loyale et réformiste, n’est en fait qu’incomplètement illégale : par exemple les déportés eux-mêmes ont pu poursuivre sous l’œil du Guépéou une correspondance politique qui leur assure une certaine vie de fraction. Non seulement des nouvelles et des documents ont pu être fréquemment répandus hors de Russie, mais Staline n’a pas craint de transporter Trotski à Constantinople dans une situation d’où sa voix peut être entendue chaque jour du monde entier, se contentant de conserver comme otages les débris non capitulards de la fraction trotskiste russe. Quant aux oppositionnels décistes (Smirnov, Sapronov etc.), quant aux camarades du Groupe Ouvrier (Miasnikov [1], Kouznetsov etc.), quant aux lutteurs dispersés des Oppositions Ouvrières de 1921, le silence de mort qui pèse continuellement sur leur sort pourrait faire croire à leur disparition fatale, si de temps en temps n’arrivait avec l’écho des grèves, des manifestations et des révoltes des exploités, celui des arrestations, des mises au secret, des grèves de la faim et probablement même des exécutions sans jugement qui sont le partage des militants révolutionnaires ouvriers en Russie.
À de rares intervalles ont été publiés, en Allemagne principalement, des appels résumant les positions politiques des vrais combattants prolétariens de la Russie, leurs luttes désespérées, leurs souffrances et leur écrasement. Nous nous efforcerons de réunir, de traduire et de publier cette documentation au fur et à mesure de nos possibilités. On en trouvera déjà quelques éléments dans le prochain numéro, sous la forme d’une Lettre ouverte aux délégations ouvrières, qui fut lancée lors de la préparation du 10 anniversaire d’Octobre
Aujourd’hui, des faits irréfutables viennent éclairer la situation des lutteurs ouvriers aux prises avec le bonapartisme de la bureaucratie stalinienne. Des réfugiés politiques italiens, arrachés par la solidarité prolétarienne aux mains du fascisme, les anarchistes Ghezzi et Petrini, ont été arrêtés pour le seul fait d’avoir manifesté leurs sympathies envers le mouvement de défense des ouvriers russes. Ghezzi, dont Jacques Mesnil soulignait dernièrement les affinités pour l’Opposition Ouvrière (Révolution Prolétarienne n° 88) n’était évidemment pas d’accord avec l’incorporation fasciste (oui, camarade Trotski !) des syndicats dans l’état russe, et leur utilisation comme instrument d’oppression vis-à-vis des masses exploitées. II a été arrêté sous l’inculpation fantaisiste de relations avec Makhno (Makhno est en France depuis des années, et tout à fait isolé) ; son emprisonnement arbitraire vient s’ajouter, avec celui de Petrini, à la longue liste des coups de force policiers exécutés depuis la NEP contre la classe ouvrière. Quant à Miasnikov, c’est à sa double évasion et à son arrivés en Turquie que nous devons d’être renseignés sur son sort après les années d’emprisonnement qu’il a passé dans un isolement absolu, sans aucun contact avec le dehors. Voici la biographie succincte de Miasnikov, telle qu’elle est relatée dans l’appel du Comité Miasnikov de Berlin :

"Gabriel Illitch Miasnikov appartient au noyau le plus ancien du parti bolchévik russe et a dû subir à deux reprises sous le tsarisme de longues années de détention dans les bagnes de la Katorga. Il prit une part remarquable à la révolution d’Octobre. Lorsque commença la bureaucratisation de la révolution, il fut un des premiers chez les bolchéviks à défendre le maintien de la démocratie ouvrière. Lénine eut à ce moment avec Miasnikov toute une discussion par correspondance.
Quand les différences d’opinions s’aiguisaient, pendant les années de Nep qui suivirent, Miasnikov fut d’abord envoyé en Allemagne. Là, il ne renonça pas à sa lutte pour la défense de la démocratie ouvrière dans le parti bolchévik et en Russie Soviétique et publia en allemand le Manifeste du groupe ouvrier dans le P.C. russe. On l’attira alors en Russie avec la promesse qu’il y serait libre de ses mouvements et après quelques jours on le jeta en prison sans aucun jugement.
Ce furent alors les longues années de souffrance dont le public a été informé plusieurs fois par divers documents (voir la lettre écrite par Miasnikov de la prison de Tomsk et publiée dans la brochure Acte d’accusation, ainsi que la Lettre ouverte aux délégations ouvrières qui a été lancée par les amis de Miasnikov au début de 1927).
Entre temps Miasnikov avait été transféré successivement de Moscou à Tomsk (Sibérie) et à Wiatka, et livré là à des tortures inhumaines contre lesquelles il n’avait d’autres recours que la grève de la faim. Durant toute cette période, il resta entièrement isolé de ses amis et de sa famille, femme et enfants, également exilés.
En avril 1928, il fut enfin tiré de la prison de Wiatka, mais seulement pour être immédiatement déporté avec sa famille dans un nouveau lieu d’exil, à Erivan en Arménie Soviétique. Là, tout en étant employé dans l’organisation financière au service de l’Etat soviétique, il fut maintenu continuellement sous une surveillance policière impitoyable en raison de son attachement à ses opinions politiques.
Cependant le 27 novembre 28, il réussissait à s’enfuir au prix des plus grands efforts et des plus grands dangers, et à franchir la frontière perse.
Aussitôt arrivé en Perse, Miasnikov est arrêté. On l’amène à Téhéran le 19 mars 1929. Les représentants diplomatiques russes Dawtian et Loganowski exigent son extradition et sa remise à ses persécuteurs, mais leurs prétextes sont si transparents que la police perse elle-même n’ose pas commettre cet attentat évident aux droits des gens : l’extradition d’un réfugié politique. Par contre, elle s’efforce par toutes sortes de détours de l’obliger à une rentrée "volontaire" en Russie.
Miasnikov passe six mois d’attente cruelle, rebuté et berné par tous les consulats auxquels il s’adresse pour obtenir un visa, privé de toute relation avec ses amis d’Europe qu’il n’a pu prévenir de sa fuite que par un court télégramme. Finalement il parvint à s’évader de nouveau et à gagner Karakeus en Turquie. Là il trouve, pour la première fois depuis le début de mai 29, la possibilité de donner de ses nouvelles.
Cependant les mêmes vexations subies en Perse reprennent en territoire turc. Il ne peut aller à Constantinople, mais il est relégué dans un coin perdu, à Amassia (Asie Mineure), où il se trouve encore aujourd’hui prisonnier de fait de la police turque malgré tous les efforts faits pour sa liberté."

Nous ne doutons pas qu’après la lecture du document que nous avons tenu à mettre sous leurs yeux, les lecteurs de L’Ouvrier Communiste ne commencent à comprendre qui est Miasnikov et pourquoi nous nous consacrons à sa défense.
Qu’ils prennent en main cette cause. De la solidarité des révolutionnaires pour Miasnikov, pour Ghezzi et pour Petrini dépend le salut de ces courageux combattants de la cause prolétarienne de leur salut, de leur liberté, dépend la possibilité pour l’avant-garde ouvrière de tous les pays de recueillir des enseignements qui seront pour elle une arme dans la lutte.
Le salut de Miasnikov, son arrachement à l’étouffement où on le maintient, même après deux évasions, le complot des gouvernements turc, allemand, soviétique, etc., cela signifie pour nous bien davantage qu’une oeuvre de fraternité pour un homme dont nous admirons l’inébranlable résolution ; cela signifie la tradition et l’expérience des groupes ouvriers communistes russes parvenant pour la première fois librement jusqu’au prolétariat occidental, cela signifie une possibilité nouvelle pour l’élévation de sa conscience de classe. Voilà pourquoi nous désirons faire tout notre possible pour sauver et libérer notre camarade Miasnikov et avec lui les militants ouvriers Petrini et Ghezzi.
En ce qui concerne Ghezzi et Petrini, nous ne pouvons pour l’instant que joindre notre voix à celles qui se sont élevées déjà pour réclamer la libération de ces camarades. Pour Miasnikov, une tâche plus impérieuse encore s’impose à tous les vrais révolutionnaires : malgré les déclarations du Secours International Trotsky (sic, ndr), du Léninbund, etc., rien ou presque rien n’a été fait pour aider ce camarade dont l’isolement, dans une misère aggravée par la maladie, est resté complet. Le Comité Miasnikov de Berlin, fondé par Karl Korsch n’a pu grouper qu’une somme notoirement insuffisante. De notre côté nous avons essayé de réunir entre nous et autour de nous quelque argent ; la souscription ouverte dans le dernier numéro se continuera autant qu’il sera nécessaire, et nous invitons nos lecteurs à faire leur devoir en ce sens. Nous avons obtenu de Chambelland (Ligue Syndicaliste) la promesse de faire une collecte dans son organisation. Nous avons fait parvenir une circulaire à tous les groupes et organes oppositionnels pour les engager à envoyer comme nous leurs souscriptions au Comité Miasnikov. Nous publierons ultérieurement les résultats donnés par ces initiatives diverses.
Un dernier mot est nécessaire pour relever le communiqué inexact et incomplet, publié par le n° 1 de La Vérité. Inexact, car il présente l’évasion de Miasnikov hors de Perse comme une expulsion opérée par la police persane... Incomplet et tendancieusement incomplet car il passe sous silence les persécutions menées contre Miasnikov et ses camarades avec la complicité de la fraction trotskyste, les arrestations et les condamnations sans jugement en 1924, le guet-apens de Zinoviev, quatre ans de détention dans les conditions les plus barbares, trois grèves de la faim, en un mot toute l’histoire qui s’étend entre l’exclusion de Miasnikov en 1922 et son évasion de Russie en 1928, période pendant laquelle les trotskystes n’ont pas songé une seule fois à élever la voix en sa faveur. "Les idées de Miasnikov ne sont point les nôtres", conclut La Vérité. Qu’il nous soit permis de déclarer que la vérité de La Vérité n’est point la nôtre.
En tout cas ce que nous demandons, ce que nous exigeons des oppositionnels français, ce ne sont pas des déclarations indignées accompagnées de restrictions mentales, ce sont des actes, et pour le moment des actes sonnants et trébuchants. A vos poches pour Miasnikov, camarades ! Faites la preuve de votre sincérité !

Notes :

[1(NDR) Nous signalons aux lecteurs qui voudraient avoir plus d’informations sur Miasnikov et le groupe ouvrier du parti communiste russe l’existence de deux publications de Michel Olivier : Le Groupe ouvrier du Parti communiste russe, 1922-1937 et La Gauche bolchevik et le pouvoir ouvrier 1919-1927. On peut se procurer ces textes en écrivant à Michel Olivier : Collectif d’édition Smolny / 47, route d’Espagne – Bât. La Pastourelle / 31000 Toulouse




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