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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Faut-il conquérir les syndicats ou les détruire ? (à suivre)
{L’Ouvrier Communiste}, n°2/3, Octobre 1929
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Pour trancher le problème de la nécessité de détruire les syndicats, pour mettre en relief l’importance et la signification historique du conflit entre syndicats et conseils révolutionnaires, il n’est pas inutile de se rendre compte de l’énorme influence qui fut exercée par le mouvement des conseils d’usine sur les courants idéologiques d’Allemagne.
Reconnaissons d’abord que, même avant la guerre, Rosa Luxembourg avait déjà envisagé le conflit entre la lutte pour le morceau de pain et la lutte pour la révolution (en particulier dans la brochure Sozialreform oder Revolution). Seulement la théorie n’a pas le pouvoir de réaliser les problèmes à priori et Luxembourg ne pouvait prévoir les formes concrètes de cette lutte. Au contraire les conseils en se développant dans les usines comme les organes de la lutte révolutionnaire apportaient la solution historique, et cela, non parce qu’ils étaient tout simplement des organismes préférables aux syndicats par leur structure organisatoire, mais parce qu’ils étaient le produit d’un niveau élevé de conscience historique.
On méconnaît ou l’on ignore en France l’influence que le mouvement des conseils exerça sur les meilleurs théoriciens et combattants révolutionnaires, sur Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht. Nous lisons dans le Discours sur le Programme, prononcé le 30 décembre 1918 par Rosa au Congrès de fondation du Spartacusbund, et dont on trouvera la traduction dans les numéros 11 et 12 de la Lutte de Classes, l’appréciation suivante du mouvement des conseils révolutionnaires :
"Camarades, c’est là un champ énorme à labourer. Il faut préparer d’en bas aux conseils d’ouvriers et soldats un tel pouvoir, que quand le gouvernement Ebert-Scheidemann ou n’importe quel gouvernement semblable sera renversé, ce ne sera que le dernier acte.
Nous devons prendre le pouvoir, nous devons poser la question de la prise du pouvoir de cette manière : que fait, que peut faire, que doit faire chaque conseil d’ouvriers et de soldats dans toute l’Allemagne ?
(…) La direction des luttes économiques et l’amplification de ces luttes dans des voies de plus en plus larges doit être entre les mains des conseils ouvriers."
En attribuant aux conseils d’usine même la direction de la lutte économique, Rosa Luxembourg ne niait-elle pas le rôle des syndicats dans la lutte de classe, ne tirait-elle pas la leçon de la grande guerre et de la collaboration ouverte des syndicats avec le gouvernement, de leurs déclarations "pas de lutte de classe en temps de guerre" ? Ne voyait-elle pas dans les conseils l’expression directe de l’universalité de la classe ouvrière guidée par ses éléments les plus exploités et les plus révolutionnaires, se substituant comme organisme de classe à la représentation par un appareil de bonzes syndicaux alimentés par les privilèges corporatifs ? Et Karl Liebknecht n’était-il pas d’accord avec elle lorsqu’il s’écriait :
"La social-démocratie et les syndicats allemands se sont souillés dans leurs chefs depuis la tête jusqu’aux pieds… Ils ont anéanti l’édifice, jadis si superbe, des organisations ouvrières. Ils ont placé le mouvement prolétarien en face de la nécessité d’une lutte intestine meurtrière qui durera des années… Une lutte qui ne paralysera pas les forces révolutionnaires du prolétariat, qui ne les affaiblira pas non plus, car les forces des éléments révoltés, délivrés du fétiche disciplinaire et de l’organisation bureaucratique forceront la marche vers la révolution…"
Et plus tard, à la veille de sa mort, le héros prolétarien, flétrissant dans les Annotations politiques les réformistes Legien et Kirdorf, écrivait ceci : "Unité de l’esprit de lutte – oui, et pour toujours - unité de la forme morte, qui tuerait l’esprit de lutte, jamais. La destruction d’une organisation qui représente une chaîne pour la classe ouvrière (il s’agit de la Confédération allemande du Travail) aboutit à rendre à la classe ouvrière sa force de combat. Conserver et renforcer cette chaîne, aboutit à précipiter la classe ouvrière dans le malheur." Ici, la pensée de Karl Liebknecht ne proclame pas seulement la nécessité de la destruction des syndicats réformistes, elle frappe par avance les partisans de la conquête.
Lorsque Lénine raillait d’un air méprisant "l’Infantilisme" allemand, c’est aussi sur Liebknecht et sur Rosa que tombaient ces railleries, destinées aux représentants les plus clairvoyants et les plus courageux de la partie la plus consciente du prolétariat mondial. L’histoire a déjà fait justice dans son développement inexorable. Ce sont les Léninistes eux-mêmes, qui à la dernière session de l’Exécutif du Komintern ont dû reconnaître la faillite de la conquête. Ils admettent aujourd’hui que les syndicats réformistes sont entièrement soudés avec l’appareil étatique de la bourgeoisie, que les millions d’adhérents de la Confédération allemande du Travail sont sous la domination absolue, numérique et idéologique, de l’aristocratie ouvrière. Les léninistes de la III° Internationale reconnaissent cela non parce qu’ils sont des révolutionnaire sincères en train de reconnaître leurs erreurs, mais parce que l’Etat bonapartiste russe ne peut chercher un terrain d’influence dans la classe ouvrière internationale que parmi les éléments qui ne sont pas liés par leur situation et leur organisation aux divers Etats nationaux des autres bourgeoisies d’une manière profonde et renforcée, comme c’est le cas pour les aristocrates ouvriers et la bureaucratie réformiste. Le Stalinisme abandonne des positions sur lesquelles il n’avait plus aucune possibilité de manœuvre ; ce n’est pas la dernière des surprises que le néo-capitalisme russe nous prépare, que ce cours à gauche dans lequel il est réservé à la bureaucratie soviétique de liquider le léninisme, dont elle se réclame, comme une tactique définitivement dépassée par les événements sur le terrain de l’Europe occidentale.
Aujourd’hui les théoriciens et les apologistes de la conquête, les défenseurs de la tradition et de l’unité syndicale ont pour base le mécontentement des éléments aristocratisés et réformistes des sections occidentales de la III° Internationale, leur aspiration à une collaboration plus fructueuse que celle qui les enchaîne à Moscou, à une collaboration avec leur propre bourgeoisie et leur propre gouvernement. Les droitiers de tous les pays, guidés par les bureaucrates dégommés du léninisme, exaltent la neutralité syndicale, aspirent au travaillisme.
Cela nous vaut la bonne fortune de retrouver dans l’opposition de droite, à la dernière étape d’une longue dégénérescence, l’ancien gauchiste Paul Frölich qui proclamait en 1919 dans la Correspondance Communiste des Conseils (n° 11) : "Les syndicats n’ont ni aujourd’hui, ni demain, le moindre rôle à remplir. Ils sont devenus une entrave à la révolution par conséquent il ne reste qu’à les détruire… L’organisation nécessaire pour la lutte révolutionnaire c’est l’organisation sur la base d’usine, que le PC allemand devra édifier."
Il est absolument impossible de ne pas reconnaître que la situation en Allemagne en 1919 exigeait une rupture complète avec la Confédération Générale du Travail et un travail révolutionnaire sur la base des conseils d’usine. Telle fut en effet l’orientation primitive du Spartacusbund et du Parti Communiste. Dans le 3° Bulletin de Combat du Parti (6 mai 1920), il était proclamé que les Conseils d’Ouvriers ne pouvaient maintenir de lien avec les organisations (la Confédération générale) qui servent le patronat contre la classe ouvrière révolutionnaire.
A la réunion plénière des conseils d’usines de la banlieue berlinoise (octobre 1920), il fut voté à l’unanimité et sous l’influence prépondérante du Parti Communiste une résolution affirmant entre autres "qu’aucune place ne pouvait être accordée aux organisations qui n’étaient pas fondées sur la base du pur système des conseils d’usines."
Utilisant contre ce courant spontané de la conscience révolutionnaire en Allemagne l’autorité des héros d’Octobre, les hésitations des masses, l’appui des ralliés social-démocrates, et surtout le prestige illimité de la Révolution russe, l’Internationale, sous la direction de Lénine, imposa au Parti Communiste Allemand un complet changement de route. On entre dans l’organisation réformiste pour la conquérir, et l’on déserta les conseils comme base d’action. Le divorce entre le mouvement des conseils et le Parti Communiste, le rattachement des conseils au mouvement réformiste et à l’Etat avec la complicité des communistes officiels, l’isolement des noyaux de résistance révolutionnaire et prolétarienne qui subsistèrent et se prolongent encore actuellement sur la base des usines, tout cela déroula à partir de 1921 une phase de dégénérescence d’où les conseils ouvriers sortirent légalisés, syndicalisés, vidés de leur contenu révolutionnaire originel. La démonstration fut faite une fois de plus qu’aucune organisation ne saurait être garantie contre la dégénérescence par la nature de son origine ou de sa structure. Les syndicats ont eu, eux aussi leur époque de travail sain et utile, mais tandis qu’ils furent protégés artificiellement contre la montée révolutionnaire des masses par les dirigeants communistes eux-mêmes, les conseils au contraire ont été, en Allemagne, artificiellement conduits à la dégénérescence par ces mêmes communistes.
La naissance du mouvement pour les conseils révolutionnaires n’est pas encore vieille de douze années, et a été un trait caractéristique de l’ascension et de la culminance révolutionnaire en Europe occidentale. Rien n’autorise à nier que ce même mouvement sous des formes différentes, mais analogues, ne soit pas destiné à réaliser dans un avenir rapproché la tâche révolutionnaire qu’il s’était fixé en 1919 : destruction des syndicats et prise du pouvoir sous la forme de la dictature directe de la classe ouvrière.
C’est pour préparer les voies au prochain élan de la classe ouvrière européenne que l’élite des lutteurs prolétariens allemands, groupés dans le Parti Communiste Ouvrier et dans quelques autres organisations comme l’Union Générale Ouvrière (qui ont malheureusement, semble-t-il, abdiqué une part de leur intransigeance), continuent la lutte depuis dix ans, face au léninisme, sur la base des organismes d’usines et sur le terrain du Marxisme révolutionnaire.
Quant à nous, nous ne revendiquons pour notre position aucune originalité : nous avons participé à une expérience révolutionnaire moins complète que celle de nos camarades allemands, et il nous a naturellement été particulièrement difficile de nous assimiler les conclusions de l’histoire dans la mesure où elles ne s’étaient pas imposées à nous par la pratique, et en particulier de nous dégager de l’autorité et de la discipline des chefs. Ancrés à la tradition bordiguiste, il nous a fallu de longs efforts pour chasser de notre pensée le système de préjugés qui nous cachait encore cette réalité, puisée directement dans la lutte de nos camarades allemands. C’est une grande joie pour nous d’y être parvenus.
Comme nous l’avons fait entrevoir précédemment, le développement révolutionnaire en Italie s’est manifesté sur la base d’un conflit entre syndicat et usine, mais n’a pas trouvé d’expression énergique dans le mouvement idéologique. En Allemagne, il a dépassé les limites du pur objectif ou spontané et s’est reflété dans l’idéologie avec une particulière énergie. Le conseil ouvrier domine et dans la lutte révolutionnaire et dans la pensée des idéologues prolétariens. Il n’y a chez ces derniers aucun dogmatisme, aucun aspect de stabilité définitive, ces évolutions de la pensée marxiste étant précisément le reflet d’une réalité révolutionnaire et prolétarienne pure qui explique précisément le conflit avec l’éclectisme léniniste.




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