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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Un manifeste historique de la gauche : la lettre ouverte de Gorter à Lénine
{L’Ouvrier Communiste}, n°2/3, Octobre 1929
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

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INTRODUCTION

En 1920 Révolution Russe et Léninisme étaient parvenus à leur apothéose : la succès de la tactique bolchévique dans la révolution d’octobre avait ébloui l’esprit des élites révolutionnaires dans les pays occidentaux, qui regardaient vers l’orient avec une foi presque aveugle. Une grande vague révolutionnaire ébranlait l’Europe, l’armée rouge de Toukhatchevski menaçait Varsovie, le prolétariat allemand était prêt à s’élancer dans la mêlée, le prolétariat italien occupait les usines, partout la classe ouvrière était en ébullition. Les espoirs, la certitude presque de la victoire révolutionnaire éclairaient l’horizon de l’idéologie communiste. Ce fut dans ce milieu historique, où l’esprit d’analyse était forcément affaibli par la splendeur de la lumière orientale, que Herman Gorter, théoricien et poète du communisme, s’empara de l’arme de la critique.
Lénine, devenu homme d’état, d’un état qui devait dans la suite devenir l’état de la néo-bourgeoisie russe, avait écrit un mauvais livre : L’extrémisme, maladie infantile du Communisme. La pointe de cette brochure, qu’aujourd’hui, nous pouvons à bon droit qualifier de nettement contre-révolutionnaire, étant dirigée principalement contre les ultra-gauches allemands, c’est-à-dire contre le Parti Communiste Ouvrier.
Cette élite de révolutionnaires marxistes qui conserva et conserve encore au prolétariat allemand et international la tradition révolutionnaire du Groupe International et du Spartacusbund, préconisait au sein de la classe ouvrière d’Allemagne une tactique, une méthode d’action, inspirées par les dernières expériences de la lutte de classe en occident : elle préconisait la lutte sans compromis du prolétariat contre la bourgeoisie, le boycottage du parlement, organe essentiel de la dictature bourgeoise, la nécessité de la destruction des syndicats en même temps que de tout l’appareil étatique du capitalisme, la nécessité de la dictature du prolétariat dans la forme des conseils d’usines. Cette manifestation idéologique particulière du prolétariat allemand ne se localisait pas en Allemagne. Des manifestations analogues prenaient forme en Hollande avec les Tribunistes, en Angleterre avec les fondateurs du Parti Communiste Anglais, en Italie avec la fraction anti-parlementariste de Bordiga et même avec celle de l’Ordine Nuovo de Turin, qui était aussi anti-parlementariste. Le livre de Lénine et l’action subséquente du Léninisme visaient à la destruction de ce développement idéologique, légitimé par les expériences de la lutte de classe dans l’Europe occidentale.
En fait l’offensive contre la gauche donna des résultats favorables en Italie et en Angleterre, où Bordiga et Pankhurst rentrèrent dans les rangs du Léninisme. Les tribunistes hollandais, Gorter et Pannekoek, les éléments du Parti Communiste allemand (K.A.P.D.) restèrent seuls sur la brèche de l’Internationale marxiste. Gorter au nom du Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne répondit à la La Maladie infantile de Lénine par sa Lettre ouverte  [1] qui malheureusement ne fut pas en son temps placée devant tout le prolétariat international. Cette lettre est bien connue en Allemagne, mais le prolétariat français en ignore même l’existence. Et comme depuis neuf années ce document n’a rien perdu de son intérêt, qu’il a au contraire acquis une valeur historique et révolutionnaire encore plus grande, nous allons faire tous nos effort pour qu’il soit connu au moins de l’avant-garde du mouvement ouvrier en France.
Le contraste subjectif des deux documents La Maladie infantile du Communisme de Lénine et la Lettre ouverte de Gorter trouve sa base dans la différence objective entre la révolution russe et la révolution occidentale. Cette différence fondamentale est mise en évidence par l’auteur de la Lettre ouverte d’une façon si efficace que nous n’estimons pas utile d’insister. Le mérite d’avoir relevé cette différence dans le sens révolutionnaire revient à Pannekoek ; probablement sur ce point il y aura des gens qui s’écrieront : "Mais c’est là du Kautskisme, de l’Austro Marxisme !" A ces gens nous pouvons répondre dès maintenant que si Kautsky, si Bauer ont pour leur part mis en relief une différence entre le mouvement révolutionnaire russe et le mouvement prolétarien occidental, ils l’ont fait seulement dans le but de condamner tout mouvement révolutionnaire en occident, et de canaliser la poussée révolutionnaire dans la voie de la démocratie bourgeoise. Chez Kautsky et Bauer la différence objective se résout en une différence subjective, entre dictature et démocratie. Chez Gorter et Pannekoek cette différence objective se résout en une différence subjective entre Gouvernement-Ouvrier-et-Paysan et Dictature prolétarienne pure. Chez Bauer et Kautsky cette différence objective mène à une négation de la méthode révolutionnaire en général dans les pays occidentaux, tandis que chez Pannekoek et Gorter elle aboutit à un dépassement de la tactique révolutionnaire russe. Il est évident qu’aucune confusion n’est possible à ce sujet entre l’Austro-Marxisme et le radicalisme des deux Tribunistes hollandais.
Cette démarcation de la différence objective entre la Révolution d’octobre et la révolution en occident se trouve employée aussi sous une forme différente dans un discours de Bordiga prononcé au VII° exécutif élargi de la 3° Internationale. Il s’agit chez lui de la simple constatation d’un défaut constitutionnel du Komintern.
Aucune solution objective n’est donnée à ce défaut que Gorter avait signalé en 1920, comme la source de tous les maux et l’expression rhétorique : "remettre la pyramide renversée sur sa base" ne nous dit rien, s’appliquant à un Komintern en voie de complète putréfaction. Au contraire la notion de cette différence objective donne à l’ouvrage de Gorter un sens prophétique très aigu. Il voit clairement que si Léninisme triomphe dans le mouvement prolétarien occidental, la révolution prolétarienne en occident sera poussée aux pires défaites.
Cette hypothèse s’est réalisée. Le Léninisme dans l’ivresse du succès sur le radicalisme, a coupé les pousses révolutionnaires en occident et les pires défaites sont venues l’une après l’autre sans trêve. L’arme de la critique a permis à Gorter de prévoir aussi le rapide déclin de la révolution russe vers la solution bourgeoise. Une fois corrompu le mouvement occidental, absorbés les pires opportunistes des rangs réformistes et social-traîtres, les seules forces qui pouvait opposer une certaine résistance dans le Komintern à la dégénérescence russe, les seules forces qui pouvaient collaborer avec les forces prolétariennes de Russie dans leur lutte révolutionnaire, leur guerre civile et révolutionnaire contre le capitalisme mondial, se trouvaient réduites à l’impuissance, et finalement éliminées.
Ainsi Gorter, par sa critique, condamnait la méthode Léniniste, prévoyait l’échec prolétarien, mais en même temps sauvait la base théorique du marxisme, lui gardait une base indestructible. Cela lui permettait, peu de temps après avoir dans son Matérialisme historique que l’évolution de la Révolution Russe vers les positions bourgeoises ne faisait que confirmer l’exactitude du marxisme.
Mais cette critique objective, même dans la polémique, ne l’empêchait pas de voir le côté positif de la révolution russe dont les fruits, même en cas de défaite resteraient inappréciables pour le prolétariat.
On voit donc que le seul souci qui animait Herman Gorter n’était pas la critique pour la critique, mais la volonté révolutionnaire de sauver et d’élargir la base théorique du mouvement révolutionnaire du prolétariat.
Gorter sentait même dans l’enthousiasme de l’heure historique la réalité telle qu’elle était. Le Léninisme était en dehors de cette réalité. Gorter prévoyait une lutte très dure, d’une simplicité farouche ; Lénine, une lutte très compliquée, mais d’ailleurs très facile. C’est pour cela que Gorter soulignait la nécessité de la propagande, tandis que Lénine ne voyait que l’agitation. Gorter voyait la masse prolétarienne comme une force que l’expérience historique animait d’une conscience politique ; il voulait donc faciliter ce processus par l’élévation de l’esprit prolétarien. Lénine voyait dans la masse prolétarienne l’élément de manœuvre, de stratégie. Il pensait même parfois pouvoir animer cette masse ou en augmenter la puissance par la méthode d’agitation. Il faut remarquer que dans le style de la Lettre ouverte Gorter a rendu sa pensée, avec extrême simplicité, qui peut même paraître exagérée. On a l’impression que pour lui l’élément de propagande était le seul important. De fait, ce n’est qu’en ces moments de remous révolutionnaires que l’esprit prolétarien est susceptible de s’élever à un degré supérieur de conscience classiste. Et il voyait que le Komintern aurait pu développer d’une base très restreinte d’abord, mais pure, une révolution qui aurait vivifié le cerveau ouvrier désorienté et parfois corrompu de l’influence séculaire bourgeoise, tout en ébranlant la sous-structure de l’édifice capitaliste frappé par la crise formidable d’après-guerre. Et si le Komintern avait seulement pu opérer cette "préparation idéale" de la révolution, si elle avait pu suivre la ligne tracée par Gorter, aujourd’hui nous aurions dans le plus mauvais des cas une organisation prolétarienne et révolutionnaire jouissant d’une grande influence au sein de la classe ouvrière, une organisation qui ne serait pas infectée et corrompue, et qui pourrait résister vaillamment à la réaction politique et économique du capitalisme. La préférence que le Léninisme donnait à l’agitation, à la stratégie, à la manœuvre opportuniste, a semé le désarroi idéologique au sein de le masse ouvrière, a désorienté les esprits au moyen d’un éclectisme compliqué et confusionniste. Chez Gorter d’ailleurs le développement de la conscience révolutionnaire du prolétariat n’était pas le produit de la simple propagande, comme on pourrait croire après une lecture superficielle de la Lettre ouverte. Les manifestations d’un degré supérieur de cette conscience étaient pour lui un produit de l’expérience historique. La lecture des brochures La Révolution Mondiale et le Matérialisme historique prouvent largement que Gorter n’est pas un idéaliste pour qui "les idées descendent du ciel" mais un dialecticien, qui voit parfaitement la liaison vivante entre les facteurs objectifs et subjectifs du processus historique, qui voit dans toute son unité le complexe des rapports entre l’économique et l’idéologique.
Et il voit cette réalité qui devient dans l’esprit prolétarien, cette conscience révolutionnaire qui trouve ses formes dans les conseils, qui dépasse les limites de la pure lutte économique. Dans la La Révolution Mondiale Gorter montre au début de la première guerre mondiale comment cette conscience ressort de la réalité historique : c’est l’expérience, la propagande de fait qui la crée, qui en fait une des conditions pour la victoire prolétarienne. "Si après la première guerre mondiale" s’écrie-t-il "le prolétariat n’accède pas à sa conscience révolutionnaire, une 2° guerre mondiale sera la conséquence de sa défaite et la prémisse de sa victoire". Dans le Matérialisme historique, critiquant la révolution allemande de 1918 il se demande "comment les ouvriers, qui avaient le pouvoir en main, n’ont pas su profiter de leur situation pour briser la dictature capitaliste" ; ici sa pensée coïncide évidemment avec la pensée de Rosa Luxembourg, qui dans son Discours sur le programme du Spartacusbund affirmait qu’il fallait regarder en bas, dans la masse prolétarienne. Le problème était là, dans l’élévation de cette masse à sa conscience révolutionnaire, à la capacité de gérer l’état-classe et la production. Et le défaut de cette révolution consistait justement dans le manque de cette conscience révolutionnaire achevée des masses prolétariennes.
Il y a des gens qui diront que cette conscience est une réalité post-révolutionnaire. Aujourd’hui si nous donnons un coup d’œil à la révolution russe nous verrons immédiatement que ce manque de conscience révolutionnaire a provoqué la liquidation réelle, sinon formelle des conseils d’usines et par cela même le déclin rapide de la dictature prolétarienne en Russie. Mais cette conscience s’écrieront encore les dogmatisants – est dans l’élément subjectif, dans le parti. Qu’il n’y a pas "le parti", mais des partis, qui expriment les différents degrés de développement de la classe ouvrière, il y a des formes politiques qui peuvent devenir périmées et réactionnaires aussitôt que la conscience révolutionnaire de la classe ouvrière a fait un nouveau pas en avant. Le subjectif ne saurait d’aucune façon dépasser l’objectif, puisque le premier n’est dans le fond qu’une forme du dernier. "Les idées ne descendent pas du ciel" et les partis ne sont pas un accident historique, ni le miracle d’un chef. La formation, le développement de cette conscience de classe n’est pas le produit d’une simple impulsion économique immédiate. Une situation révolutionnaire, un bouleversement économique peut provoquer un mouvement de la masse, mais cette masse n’est pas la matière inanimée qu’on peut mouler comme de l’argile, c’est l’élément où vivent encore les effets d’autres impulsions et d’autres expériences. C’est peut-être une matière endormie qu’on éveille, mais pas une matière morte, qu’on ressuscite. Et elle a un esprit collectif dynamique qui vit et s’augmente. Les élites ont ce rôle spécial de l’alimenter, d’en conserver les dernières conquêtes. La foi profonde de Gorter dans le développement de la conscience prolétarienne est légitimée encore aujourd’hui après la défaite de tant de révolutions. Les facteurs objectifs, la crise terrible était là et pourtant elle n’a pas donné la victoire : la masse prolétarienne avait encore besoin d’expérience et en cela sa conscience révolutionnaire n’était encore parvenue à son degré de maturité. Mais les faits préparent une revanche, et si l’expérience passée peut être utilisée comme point de départ, il n’y a pas de doute qu’elle soit décisive.
La grande importance que Gorter attribuait à la conscience prolétarienne, au problème de l’élévation de l’esprit prolétarien le poussait à condamner la politique des chefs, qui avait dominé et dominait les partis de la 2° Internationale. Cette politique avait permis à des hommes, sur lesquels reposait entière la confiance des militants, de trahir au moment donné la masse dont ils étaient les mandataires dans les parlements et d’autres organes de la bourgeoisie. Cette politique l’a emporté aussi et a fait des ravages irrémédiables dans la 3° Internationale. La masse des militants ne pense pas, ne discute pas, n’a pas la conscience des problèmes révolutionnaires, qui deviennent ainsi le monopole de quelques hommes, de quelques chefs, d’une catégorie des fonctionnaires ou professionnels de la révolution. Cette catégorie de personnes, libre de tout contrôle joue avec la masse incapable d’opposer une réaction sérieuse, saute de droite à gauche et de gauche à droite, prend l’initiative de tous les compromis, de toutes les manœuvres les plus opportunistes. L’autorité, l’impunité dont elle jouit, lui permet de glisser, sans que personne s’y oppose, dans le marais de la contre-révolution. La politique des chefs de la 2° Internationale a gagné et corrompu complètement les rangs de la 3° Internationale.
Gorter qui avait milité dans la 2° Internationale et qui avait même appliqué la méthode radicale de la scission dans la section hollandaise de la Social-démocratie, connaissait à fond les effets funestes de cette politique. D’ailleurs il se rendait compte qu’historiquement les grands chefs n’avait plus de place dans le développement de la révolution en occident. Le grand chef suppose une masse de manœuvre, plus ou moins inconsciente, poussée simplement par des forces, dont elle ignore la nature. Dans cette masse le chef trouve la matière pour réaliser son œuvre. Les conditions de la masse permet au chef de remplir, les circonstances historiques aidant, une tâche énorme dans les révolutions, les guerres et tous les mouvements politiques de son époque. Ces conditions objectives particulières qui créent en même temps le rôle du héros ou du génie, donnent aux Taine et aux Carlisle l’illusion que l’histoire est faite par ces grands chefs, que la masse est une simple matière brute, qu’ils éveillent avec l’étincelle de leur génie. Les conditions particulières, où la masse brute de la paysannerie est une base de manœuvre pour le bolchévisme, expliquent aussi le rôle particulier de Lénine et l’exagération semi-idéaliste où mène chez les révolutionnaires orientaux et occidentaux la surestimation du rôle du chef. En Italie le théoricien ordinoviste  [2] Antonio Gramsci en arrivait en 1924 à expliquer la défaite du prolétariat italien par l’absence d’un grand chef. Sa conception était un résultat de ce courant de fanatisme idéaliste, que la Révolution Russe avait créé en Europe. Personne ne s’était rendu compte que lorsque ces conditions objectives, cette masse de manœuvre en sont plus là, le rôle du chef, ou des grands chefs dans le mouvement révolutionnaire occidental est remarqué avec sa fine raillerie par le poète communiste hollandais. Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ne furent pas des chefs, ils ne manœuvraient aucune masse. Ils furent des combattants, qui éclairèrent les masses, qui en préconisèrent l’élévation spirituelle.
La constatation de Gorter ne peut pas nous mener à admettre la concession qu’il fait à Lénine de vouloir former des nouveaux chefs. C’est là une contradiction du théoricien hollandais. Si les nouvelles conditions objectives de la masse, si les progrès de sa conscience révolutionnaire avait éliminé le rôle du grand chef, des grands chefs révolutionnaires, mais imposaient une politique différente, où les hommes ayant des postes de confiance seraient toujours contrôlés par la base, même pendant l’action ; pourquoi voulait-il créer, ce que dans ces prémisses il niait ? La note de nos camarades allemands dans ce point très important est parfaitement justifiée. Les hommes, soit même de génie, auxquels la masse confie un rôle absolutiste, illimité, n’ont plus de place dans un véritable mouvement révolutionnaire. L’ère des grands chefs est terminée avec la dernière expérience du Léninisme.
Ne perdant jamais de vue l’horizon historique, Gorter découvre avec Luxembourg et Liebknecht les nouvelles formes de la lutte de classe. Les anciennes formes, les syndicats sont périmées, corrompues. Elles sont désormais soudées avec l’appareil étatique de la bourgeoisie. Elles ont collaboré avec la bourgeoisie pendant la guerre et l’aident encore de se tirer d’embarras après la guerre. Quelles conclusions faut-il tirer de cette constatation ? Les réformistes ont-ils raison ? La lutte de classe devient-elle, comme le voulais jadis le professeur Sombart, la collaboration de classe ? La dialectique n’a-t-elle donc plus de place dans l’histoire. Que non ! Les nouvelles formes sont là pour signaler que la dynamique des forces prolétariennes est toujours une réalité, que la lutte entre les deux forces hégémoniques de la société capitaliste devient toujours inexorablement plus intense, qu’elle a même atteint un degré supérieur de conscience. La conscience révolutionnaire du prolétariat est toujours à la base de toute l’idéologie Gortérienne.
Les conseils sont la manifestation du progrès de la conscience prolétarienne. Il n’y a pas que l’estomac qui compte, il n’y a pas que la lutte pour le bout de pain. Il y a la force de l’esprit collectif du prolétariat, la conscience de son rôle historique qui impose, avant, la lutte pour la liberté et pour la liberté de la société. Et les conseils sont la forme de cette nouvelle étape de la lutte de classe, la forme révolutionnaire, dans laquelle la simple impulsion originaire de l’économique est dépassée, dans laquelle le prolétariat atteindra comme classe son unité et sa dictature. Il faut remarquer que chez Gorter les conseils d’usines ont une valeur exclusivement révolutionnaire et leur rôle, même pendant une époque de transition et d’accalmie c’est de combattre et détruire les syndicats, jamais les concurrencer.
Ici encore la pensée de Gorter saisit la réalité son complexus (sic, NDR), le devenir dans son mouvement. Ici encore le Marxisme, le matérialisme dialectique sont pour lui une arme qui ne se brise pas avec le temps et les évènements, comme l’arme antidialectique de la conquête s’est brisée dans les mains du Léninisme.
C’est du processus historique lui-même que Gorter tire les prémisses de la thèse antiparlementaire. Le parlementarisme est en Angleterre, en France surtout une institution bourgeoise séculaire, un organe de dictature classiste qui a des racines profondes dans le milieu social dominé par le capitalisme. Il a corrompu la politique ouvrière, il a attiré dans son sillage, vers la collaboration directe avec la bourgeoisie la partie la plus privilégiée du prolétariat. En Allemagne et en Italie aussi son influence est énorme. Et pourtant en 1919 l’élite révolutionnaire du prolétariat se dresse contre cette institution qui a dominé si longtemps.
Fallait-il arrêter ce mouvement qui réclamait le boycottage du parlement ? Fallait-il briser ce courant international, qui montrait pour la première fois à la masse prolétarienne l’antagonisme absolu entre les formes bourgeoises et les formes prolétariennes ? La révolte des masses frondait, l’échafaudage capitaliste craquait sous la poussée de la vague montante. Les idées nouvelles jaillissaient de cette tempête sociale. Elles portaient l’empreinte de l’expérience séculaire de la lutte de classe, elles étaient le produit de mille batailles et de milles défaites, aboutissant à une grande catastrophe, la guerre mondiale.
Poussée de l’avant par les rafales de la tempête révolutionnaire, elles ne se seraient pas arrêtées, elles auraient progressé jusqu’à entraîner les larges masses du prolétariat réveillé. Mais le Léninisme entre en scène et la vague idéologique d’occident est paralysée par la souple méthode bolchévique. On renvoie au parlement le prolétariat qui voulait en sortir. On appelle même infantile un mouvement qui avait employé un siècle pour prendre une forme historique. Le livre de Lénine sur le Radicalisme était paru !
Gorter avec Pannekoek voyait clairement que la lutte contre le Parlement ne pouvait donner de résultats que sur un terrain sans équivoque. On ne pouvait pas abattre des organismes pareils, on ne pouvait pas faire comprendre aux masses qu’il fallait abattre en participant à leur activité. Et c’est évidemment une incohérence de la pensée de Gorter, le fait qu’il pense que la participation au parlement puisse avoir dans des moments particuliers une certaine utilité. C’est peut-être une concession personnelle que le poète hollandais faisait à l’homme d’état russe. Nous ne pouvons pas partager cette erreur qui détruirait dans son application tous les effets d’une longue campagne pour le boycottage du parlement. Si c’est vrai que l’influence parlementaire de la soi-disant démocratie est forte, il en ressort cette conclusion impérieuse : seule une ligne politique sans contradictions et sans concessions peut permettre d’extirper cette influence.
L’Internationale Communiste de Lénine est aujourd’hui dans sa phase de complète putréfaction. Elle a accumulé défaites sur défaites dans le camp du prolétariat, elle a détruit idées et forces sans s’arrêter une minute ; son déclin a été plus rapide que celui de la 2° Internationale et comme celle-ci elle est devenue une arme dans les mains du capitalisme. Cette réalité douloureuse mais indéniable commence à se faire jour. Demain elle aura gagné bien des hésitants. C’est justement en ce moment que la La lettre ouverte d’Herman Gorter prend une valeur prophétique, qui étonnera plus d’un lecteur. Cette traduction servira, nous en sommes sûrs à donner aux ouvriers français une large base de réflexion. Elle n’est pas d’ailleurs un point d’arrêt. Elle n’est pas un complément théorique du Marxisme comme le Léninisme. C’est plutôt une étape très avancée de l’idéologie prolétarienne, que l’arme de la critique a aussi le droit d’analyser et de dépasser. Car le développement de la conscience prolétarienne ne s’arrête pas.

Les Groupes Ouvriers-Communistes.

Notes :

[1(NDR) Nous pouvons trouver cette Lettre ouverte à Lénine sur le site : www.marxists.org/francais/gorter/index.htm

[2Du nom de la revue qui servait d’organe à cette tendance L’Ordine Nuovo.




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