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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Faut-il conquérir les syndicats ou les détruire ? (fin)
{L’Ouvrier Communiste}, n°4/5, Novembre 1929
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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L’origine du mouvement syndical est caractérisé comme suit par Karl Marx : "La tendance générale de la production capitaliste ne se traduit pas par la hausse, mais par la baisse du salaire normal moyen".
Pour se défendre contre "l’agression du capital" dirigée contre le niveau d’existence de la classe ouvrière, le prolétariat est porté à opposer une résistance à la tendance générale du capitalisme.
Pour Marx, en 1864, cette résistance économique du prolétariat menait à des résultats positifs, en ce sens que le relèvement des salaires ne modifie pas dans son ensemble le prix des marchandises, et correspond par conséquent à une réduction générale des profits capitalistes. Marx, en effet, a combattu la thèse de l’anglais Weston selon laquelle les salaires règlent le prix des marchandises (si les salaires montent, les prix montent, disait Weston), en constatant que cette thèse se réduit à une tautologie et en lui opposant sa théorie de la valeur d’échange. Il est évident que ceci est pleinement valable pour un marché "libre".
Mais si Marx avait raison en 1864 quand le monopole n’était qu’une simple tendance, il n’en est pas moins vrai que le capitalisme monopoliste et trustifié (qui n’est pas le capitalisme sans concurrence de Boukharine) a entre ses mains le moyen de s’opposer à la baisse des prix, ou de s’opposer par leur hausse à une diminution du profit en cas de hausse des salaires nominaux. En fait l’augmentation des salaires réels n’existe plus depuis de longues années pour l’ensemble des couches ouvrières. La lutte pour les tarifs a cessé de représenter un objectif positif commun à tous les ouvriers. Elle ne donne de résultats que pour des couches ouvrières limitées, et cela dans la mesure même où elle n’entraîne pas, par la généralisation du succès, la réaction du capitalisme sous la forme de la hausse des prix… (coalition, inflation)…
Pour le prolétariat, comme classe, le mouvement syndical est une impasse dans l’état actuel du capitalisme. Alors que les syndicats au siècle dernier représentaient les organes d’unification du prolétariat dans la résistance à la baisse des salaires, ils représentent, aujourd’hui, des organismes par lesquels s’introduit une inégalité de conditions et de situations dans la classe prolétarienne. Pour le grand nombre ils sont un instrument inutile, pour d’autres, un moyen pour se constituer des privilèges et les sauvegarder par des compromis de classe…
En lui-même le mouvement syndical ne peut être ni toute "la lutte de classe", ni toute "l’école du socialisme". Cela a été signalé par Marx lui-même dans l’ouvrage déjà cité : les syndicats "manquent à leur but général, car ils se limitent à une guérilla contre les effets immédiats du système actuel, au lieu de travailler à son renversement, au lieu d’employer à son émancipation définitive, c’est-à-dire à la suppression du salariat, la force organisée de la classe ouvrière". Aujourd’hui que l’évolution de la situation a fait des syndicats des organismes dont on ne peut voiler le rôle réactionnaire en face de la révolution mondiale, les droitiers se raccrochent à une explication portant sur la nature même du fait syndical, comme mouvement "élémentaire" des masses ouvrières. Au lieu de considérer que les formes idéologiques d’une époque ne sont valables que pour elle, et deviennent ensuite contre-révolutionnaires – et que tel est le cas du syndicalisme qui a subi une régression continuelle depuis sa légalisation à la fin du siècle dernier – ils prétendent faire de la faillite des syndicats la faillite de l’initiative et de la spontanéité ouvrière, ils identifient l’économique au spontané, la structure archibureaucratique des syndicats à une création autonome du prolétariat… Ils prétendent avec Lénine que "la classe ouvrière livrée à ses seules forces ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste."
Ainsi donc le prolétariat ne serait sensible qu’à une des faces de la réalité, il ne réagirait qu’à certains éléments de sa propre condition, il ne systématiserait ses réactions que d’une manière si incomplète qu’elle impliquerait une impuissance définitive, n’était l’intervention providentielle du "révolutionnaire professionnel".
Dans Que faire ? Lénine sépare l’idéologie politique communiste du développement historique du prolétariat. Pour lui, la conscience révolutionnaire du prolétariat est un reflet de l’idéologie socialiste, qui est "le résultat naturel et fatal du développement de la pensée chez les intellectuels socialistes-révolutionnaires". Pour Lénine le socialisme est donc "un élément importé du dehors et non quelque chose qui en surgit spontanément".
Sur cette base théorique on comprend très bien pourquoi Lénine est arrivé en 1919 à la théorie de la conquête. Il a voulu introduire du dehors dans les syndicats l’idéologie, la conscience socialiste. Lénine ne voit donc pas de degrés de la conscience révolutionnaire. Cette conscience est un a priori, qui n’évolue pas au fur et à mesure que la lutte de classe évolue. Dans sa substance l’idéologie socialiste reste quelque chose d’immobile. En effet, si Lénine avait simplement envisagé les deux processus de l’idéologie socialiste et de la lutte de classe comme séparés (ce serait là une erreur aussi), évoluant parallèlement, il n’aurait pas pu parler d’un élément importé du dehors. Comment peut-on imposer un élément du dehors s’il n’est pas précis, s’il revient toujours ? Mais on voit clairement que chez Lénine la pensée socialiste est déjà quelque chose de complet, une science exacte à laquelle le prolétariat ne contribue d’aucune manière. Le degré de conscience révolutionnaire est donc écarté chez les masses. Celles-ci auraient simplement la possibilité d’absorber en degrés la conscience socialiste qui plane sur leur tête. Lénine n’a pas vu qu’il y a un rapport entre le développement de la lutte de classe et l’idéologie socialiste, qui a justement des degrés, de la conscience prolétarienne qui évolue et qui influe sur le développement de l’idéologie socialiste.
Lénine tombe ainsi dans la métaphysique et dans les vérités absolues. C’est là du reste le fond de sa pensée philosophique ! Dans son livre L’Empirio-Criticisme où il avance des arguments très justes contre le Machisme, il ignore la relativité de la réalité actuelle dans le subjectif et l’objectif. Il peut seulement sembler contradictoire que dans ce livre c’est surtout l’objectif qui est condamné à l’immobilité. Il en est de même dans Que faire ?. L’erreur fondamentale de la théorie de la conquête est là. Elle découle de cette rigidité métaphysique de la pensée de Lénine qui, à son tour, résulte des conditions objectives de la Russie, où la révolution ne pouvait être purement prolétarienne. Ce sont là des traces évidentes de la nature équivoque de l’idéologie de Lénine, semi-bourgeoise et semi-prolétarienne.
La base marxiste n’a que ceci de définitif : la liquidation du définitif, de l’immobilité métaphysique. Elle n’envisage pas une conquête par en haut de la masse prolétarienne. Elle étudie les formes de la lutte de classe et en tire des conclusions, qui n’ont rien à faire avec la soi-disant stratégie a priori du léninisme. Elle ne nous impose pas des formules dogmatiques, qui deviennent ensuite des armes de réaction. Au demeurant, pour Marx, la classe ouvrière ne peut briser ses chaînes que par sa propre initiative et par sa seule force. Il est évident que Marx identifiait le développement de l’idéologie prolétarienne à cette force. L’idéologie communiste n’est pas une simple tradition d’intellectuels bourgeois, qui ont analysé et condamné la structure économique et politique de la société bourgeoise, mais une force qui se développe toujours, qui s’enrichit toujours de nouveaux éléments. Ces progrès de l’idéologie révolutionnaire sont subordonnés au développement de la lutte de classe. Il n’est pas vrai que la classe ouvrière livrée à ses propres forces ne puisse arriver qu’à la conscience trade-unioniste. L’exemple italien où toutes les forces politiques qui se réclamaient de la classe ouvrière jouèrent un rôle contre-révolutionnaire, prouve que la spontanéité de la classe ouvrière a dépassé dans l’action tous les éléments idéologiques. En Allemagne, en Russie même, les conseils en sont une preuve frappante. Et la constitution artificielle de partis communistes en France et ailleurs n’a d’aucune sorte élevé le niveau idéologique du prolétariat. L’idéologie subit les influences de la lutte prolétarienne, elle est conditionnée par la dialectique des forces antagonistes. Que la classe prolétarienne soit agressive, que ses attaques deviennent de plus en plus furieuses et on assistera à un nouvel épanouissement de l’idéologie socialiste. Certes la force, le dynamisme des masses se fait encore ressentir dans la période de reflux des forces révolutionnaires où l’arme de la critique continue son investigation incessante. Mais si le reflux devient une longue période de stagnation, nous assistons à une décomposition de plus en plus accentuée dans les organisations politiques, à un effritement de celles-ci.
Mais pourquoi, si l’idéologie, si les formes politiques de la lutte de classe, sont une simple partie du développement révolutionnaire, le prolétariat n’a-t-il pas vaincu dans sa dernière offensive contre le capitalisme ? Nous avons déjà répondu ailleurs à cette question. Parce que le prolétariat n’avait pas atteint un degré suffisant d’expérience, de conscience révolutionnaire. Ce n’est pas parce qu’un parti vraiment révolutionnaire manquait, mais c’est justement parce qu’il manquait les prémisses de ce parti. Faut-il admettre comme impossible la formation d’une conscience politique au sein de la classe ouvrière ? Rosa Luxembourg envisage ce problème dans un article écrit avant la guerre et répond négativement : il n’est pas possible que le prolétariat puisse atteindre comme classe le niveau idéologique atteint par la bourgeoisie française avant la révolution. Le prolétariat n’a pas les moyens économiques pour y arriver. Certes, le prolétariat n’a pas encore les moyens matériels pour arriver à développer la science ainsi que l’a fait la bourgeoisie avant la révolution, il n’a pas la possibilité d’épanouir ses forces intellectuelles jusqu’au point à en faire un levier pour un nouveau bouleversement technique et social de la société. Mais cette constatation ne doit pas nous mener à une négation totale des forces spirituelles du prolétariat qui ont déjà donné la preuve de leur puissance. Déjà, dans son discours sur le programme, Rosa Luxembourg commence à voir clairement que les énergies révolutionnaires trouvent leur racine dans la masse vivante du prolétariat. Elle a condamné aussi la "conquête".
C’est qu’un siècle de lutte économique nous a donné une base d’expérience suffisante pour comprendre que cette méthode, étant donné le développement international du capitalisme, n’offre pas en elle-même une solution, que les organisations basées sur cette méthode ne peuvent qu’aboutir à la collaboration de classe.
En dehors des organisations réformistes définitivement liées à la politique bourgeoise, existent encore des organisations qui se placent sur le même terrain de la lutte économique. Ce sont des syndicats rouges, des organisations ou unions industrielles (en Allemagne par exemple) qui tentent de reprendre la forme de lutte qui est abandonnée complètement par les syndicats réformistes. Ils s’écrient qu’une dégénérescence de leur tactique est impossible parce que, dans la situation actuelle, la lutte pour les revendications partielles en dehors des milites de l’arbitrage obligatoire devient une lutte révolutionnaire. Et ils conçoivent le développement des organisations d’usine et d’industrie comme une réaction à la collaboration réformiste. Par cela même ils ne voient pas la nécessité du développement révolutionnaire pour que les conseils, les formes nouvelles d’organisation du prolétariat puissent surgir.
Les camarades de l’Union Générale Ouvrière allemande (A.A.U) envisagent le problème de cette manière particulière. Ainsi ils font des organisations d’usine non plus des formes supérieures de la lutte de classe, des formes qui résolvent en elles-mêmes le contraste entre la lutte pour le bout de pain et la lutte pour la révolution, mais des formes qui remplacent le syndicat classique lorsque ceux-ci, à travers leur tactique sont parvenus à la collaboration de classe.
Un nouvel aspect de structure n’est pas une sauvegarde éternelle contre le glissement dans l’opportunisme. Si du reste ces organismes se proposent en effet de transformer les luttes économiques du prolétariat, en mouvement révolutionnaire, que ne le font-ils sans conduire le prolétariat au compromis avec le patronat. La participation à toute lutte partielle du prolétariat est indéniablement nécessaire, mais la constitution d’organismes permanents basés sur les formes inférieures de la conscience et de la lutte classistes n’a plus de raison d’être en un temps où la révolution doit pouvoir surgir d’un moment à l’autre. Tout organe qui cherche dans une voie trompeuse le salut de la classe ouvrière, à l’heure où celui-ci ne peut être trouvé que dans la prise du pouvoir, est, par cela même, un agent de la contre-révolution.
C’est justement pourquoi la méthode léniniste qui consiste à se tromper avec les masses, à les aider à se tromper, pour obtenir d’elles une confiance (bien mal placée) et se mettre à leur tête, est une méthode réactionnaire, enchaînant la conscience ouvrière aux erreurs du passé, et fournissant des remparts à la contre-révolution.
Nous savons bien qu’on nous objectera que même le réformisme syndical est en avant des masses, que les masses sont passives et ne peuvent être amenées directement sur le terrain de la lutte politique. C’est supposer que les masses ne peuvent pas s’ébranler d’elles-mêmes pour l’assaut, sous le choc des événements. Car alors les remparts qu’on bâtit "en avant des masses" ne seront que des obstacles sous leurs pas, à l’heure de la révolution.
Si les partis politiques et les syndicats actuels ont surtout pour contenu la partie du prolétariat qui peut obtenir actuellement quelque chose du capitalisme, ou qui se figure pouvoir l’obtenir, pourquoi les couches inférieures et profondes de la classe ouvrière, qui n’ont rien à espérer, et qui le sentent obscurément, viendraient-elles aujourd’hui à l’organisation ? Pour qu’elles y viennent, il faut qu’on leur mente, qu’on leur fasse croire qu’elles attraperont quelque chose en luttant dans le sens réformiste, d’une façon conciliante, ou même d’une façon agressive. Pourquoi ne pas leur dire tout de suite la vérité ?
Pourquoi ne pas leur dire que les syndicats sont les organes de l’aristocratie ouvrière, que les partis sont corrompus par leur adaptation au régime qu’ils se proposent d’abolir, que la classe prolétarienne pendant la crise mortelle du capitalisme, doit concrétiser dans les organisations d’usines les résultats de son expérience, prendre conscience par elle-même des développements historique accélérés qui la mettent en face de sa tâche ou de son suicide, et se lancer à corps perdu dans une mêlée où les prolétaires "ont un monde à gagner, et tout au plus des chaînes à perdre".




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