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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La crise du capitalisme et du Comintern
{L’Ouvrier Communiste}, n°6, Janvier 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Une phase aiguë dans la crise permanente, le retour aggravé du manque de débouchés, du chômage, de la misère et de la guerre, voilà ce qu’annonce comme conséquences probables, le krach financier américain.
L’Europe de l’Est et du Sud connaît une situation économique très précaire, le marasme anglais et même allemand se prolonge ; en France la prospérité relative fait place à un ralentissement des affaires. Tout porte à croire que c’est sur les points les plus faibles du monde capitaliste que s’exercera l’effet destructeur de l’ébranlement économique général, et en particulier sur les pays déjà actuellement les plus atteints par des difficultés économiques permanentes, mais en même temps que les dégâts ne seront pas limités aux nations "les plus malades", qu’ils se généraliseront à l’échelle mondiale.
Un développement catastrophique de la crise est donc à envisager avec toutes ses conséquences.
Les mesures prises par les divers gouvernements pour renforcer le dispositif de l’oppression capitaliste et du militarisme impérialiste peuvent être considérées comme un signe avant-coureur des orages prochains.
Un autre signe avant-coureur, c’est la dislocation déjà commencée des organisations appartenant au mouvement de la III° Internationale, c’est-à-dire à la période précédente de convulsions révolutionnaires, celles dont la phase aiguë a pris place en 1919-1921. Une telle accélération dans l’évolution de formes idéologiques et organisatoires récentes ne doit pas surprendre si l’on considère d’une part les profondes transformations sociales qui sont intervenues durant les dix dernières années, d’autre part le fait que la III° Internationale n’a pas été l’expression vraiment originale de la situation révolutionnaire d’après-guerre, mais un compromis organisé par les dirigeants bolchéviks entre le mouvement libérateur des masses prolétariennes occidentales et les méthodes contre-révolutionnaires de la social-démocratie. Au lieu d’accélérer la maturité des masses révolutionnaires en pratiquant la propagande par l’exemple et en renversant impitoyablement les traditions réformistes, les léninistes ont préféré subordonner le mouvement occidental à la sécurité immédiate de la révolution russe, en passant par l’intermédiaire des chefs et des organisations trade-unionistes pour conquérir la direction des masses. Ils ont ainsi usé de leur influence pour maintenir le prolétariat dans des organisations dégénérées et sous la conduite de traîtres avérés, alors que tout dépendait du passage du prolétariat comme classe à l’activité propre, dans les formes d’organisation dictées par la situation révolutionnaire , et sous l’influence émancipatrice des ouvriers communistes.
Bientôt, suivant sa logique particulière qui la subordonnait à l’Etat soviétique embourgeoisé et aux traditions opportunistes du réformisme occidental, l’Internationale joua un rôle non seulement retardataire, mais réactionnaire, en s’efforçant de construire des organisations de conquête des "masses" dans une phase de recul, en pratiquant la stabilisation organisatoire de la classe ouvrière sur des positions de défaite. Cette ligne de recul "stratégique", caractérisée par la démagogie confusionniste du front unique, de l’unité ouvrière, de l’autonomie syndicale, de l’appel aux petits-bourgeois, de la révolution par étapes, etc. conduisit aux massacres et au découragement les éléments les plus révolutionnaires du communisme et ouvrit largement la porte à la lâcheté opportuniste et à l’arrivisme bureaucratique. Le parti était devenu l’équivalent idéologique et organisatoire de la social-démocratie d’avant 1914 - celle qui prétendait arrêter la bourgeoisie au seuil de la guerre par la menace d’une révolution qu’elle était bien décidée à ne pas faire, qui mesurait sa puissance à sa pesanteur bureaucratique.
Les expériences sanglantes d’Allemagne, de Chine et d’Autriche montrèrent le parti si impuissant en face de la bourgeoisie, si profondément incapable d’utiliser les explosions spontanées de la conscience des masses, et de mener une politique qui ne soit pas désespérément national-petite-bourgeoise, que le bolchévisme devint rapidement, comme le socialisme d’avant-guerre, un objet de dérision pour les bourgeois européens conscients. Dans ces conditions la III° Internationale cessait même d’être entre les mains de la bureaucratie bolchévique un moyen suffisant de tenir en respect les convoitises impérialistes excitées par la renaissance du marché capitaliste en Russie, et de sauvegarder l’autonomie économique relative de la "patrie socialiste". Le mouvement de la III° Internationale se montrait isolé des réalités révolutionnaires, et ses liens avec les masses petites-bourgeoises et réformistes la faisaient prisonnière du piège national et bourgeois précisément à la veille d’une nouvelle "radicalisation" des couches profondes du prolétariat.
C’est à la première étape de cette radicalisation que nous assistons aujourd’hui.
C’est l’entrecroisement de deux courants contraires - l’un , mouvement de reflux, de retour au réformisme, d’utilisation des positions corporatives comme ligne soi-disant défensive, l’autre de lutte exacerbée, de grèves sauvages, de manifestations sans espoir, de fermentation révolutionnaire des masses poussées vers la misère et développant une mentalité d’offensive - qui a créé la base sociale dont on ne peut séparer la crise actuelle de la III°Internationale.
Ni l’aggravation des menaces de crise planant depuis de nombreux mois déjà sur l’Europe occidentale, ni la première étape, ni, peut-être, la deuxième de la crise, ne fourniront sans doute les conditions d’un regroupement de la classe ouvrière, mais accentueront au contraire la scission entre les hommes de métier et les travailleurs au rabais. Peu importe que les premiers fournissent pas mal d’éléments individuels aux partis révolutionnaires, pendant que les autres, en tant qu’unités sont trop fréquemment pris en remorque par les organisations du fascisme ou du social-fascisme. Le fait général est que les couches supérieures du prolétariat, en tant qu’ensemble, jouent et joueront devant la menace économique le jeu du compromis et du réformisme corporatif, tandis que les masses profondes, impuissantes sur ce terrain, constituent virtuellement l’armée de réserve de la guerre civile, et s’expriment par avance par la bouche de la faible minorité pour laquelle la révolution est à la fois la question vitale des masses ouvrières et leur programme minimum.
Ceci rend tout à fait illusoires les criailleries des "communistes" de droite et de gauche, des "syndicalistes révolutionnaires" de droite et de gauche qui s’accusent mutuellement de scission. La scission n’est pas le fait des bureaucrates d’un camp ou de l’autre, mais seulement le reflet, dans la sphère bureaucratique des syndicats et des organismes bolchéviks, des profondes tendances qui divisent la classe des travailleurs.
Ceci ne signifie nullement que l’Internationale qui a mis son principal enjeu sur la ligne de gauche, soit devenue plus forte, plus efficacement combative, plus révolutionnaire. Cela signifie seulement que le frottement des réalités ayant usé jusqu’à la corde le rideau du monolithisme, du centrisme, et de l’unitarisme, il a fallu renoncer à conquérir par les mêmes moyens et sous le même drapeau, dans des couches sociales de plus en plus divergentes, cette influence diplomatique que le gouvernement de l’U.R.S.S. continue à fonder sur l’attachement des travailleurs et des petites-gens à la "patrie" du socialisme pacifique. Cela signifie aussi qu’avec l’intégration plus ou moins définitive dans le camp capitaliste et étatique national des éléments petits-bourgeois et bourgeois-ouvriers, arrive une période où le bolchévisme ne peut plus guère utiliser à des fins russes la réaction des "petits" contre les "gros". Il lui faut pratiquer des alliances et des compromis directs avec la bourgeoisie dirigeante de tel ou tel pays, de tel ou tel clan impérialiste, et utiliser pour sa défense et son chantage, la force motrice des couches les plus misérables, les plus désespérées du prolétariat.
Naturellement, ce double jeu ne permet pas de garder sous la direction du parti les partisans d’une sage pression revendicatrice, d’une action qui rapporte à la classe ouvrière (ou plus exactement à ses corporations les plus favorisées par le sort) tout ce que la bourgeoisie est capable d’accorder à ces ennemis... lorsqu’elle veut en faire ses auxiliaires. Non ! Mais il est possible de conserver sur les dissidents assez d’influence, d’utiliser assez habilement auprès d’eux le mythe du socialisme russe, pour conserver dans la scission une direction plus effective que dans l’unité.
A ce point de vue, il serait aussi faux de dire que le réveil de l’Internationale "deux trois quarts" par les soins de Sellier, Brandler et autres, marque la fin de la domination staliniste, qu’il l’eût été d’acclamer l’Internationale deux et demi comme le fossoyeur de la social-démocratie.
Tout au plus pouvons nous nous réjouir en voyant la social-démocratie bolchévique acculée dès l’aube de la nouvelle journée révolutionnaire à l’utilisation d’une manœuvre que la social-démocratie n° 2 avait su réserver pour le tournant décisif de la révolution en Europe Centrale. Si les masses ouvrières étaient mises à même de tirer la leçon de la dualité d’organisation, de la démagogie en partie double, de la fausse opposition de fractions également politiciennes et bureaucratiques, quels trésors de sang et d’énergie ne leur seraient pas épargnés !
Nous ne nous lasserons pas, quant à nous, de prouver et de répéter à tous ceux qu’on "amusera" avec la distinction de droite et gauche en les ballottant de l’une à l’autre :
Que le mouvement autonome des masses prolétariennes, seul capable de réaliser la révolution ouvrière n’a ni droite ni gauche ; qu’il a sans doute une avant-garde et une arrière- garde, mais qu’il est unitaire, ayant pour seul principe la solidarité sur le terrain d’une lutte pour la vie ou la mort ;
Que les termes de gauche et droite n’ont de sens que dans les enceintes parlementaires où la bourgeoisie organise sa démocratie avec le concours des politiciens parasites du prolétariat ; le prolétariat comme classe n’est pas à gauche de la bourgeoisie il est en face d’elle, et de l’autre côté de la barricade ;
Que les organisations prolétariennes n’ont une droite et une gauche que dans la mesure où elles sont infiltrées par les éléments et les méthodes de la bourgeoisie, et où elles expriment le compromis ou le conflit de plusieurs couches sociales ;
Que l’opposition entre droite et gauche dans le sein d’une même organisation n’est donc nullement un signe du caractère large, unitaire, démocratique de cette organisation, mais exprime la situation "au dessus des classes" d’une bureaucratie fondée sur le caractère mixte de l’organisation. Cette bureaucratie transporte dans sa propre sphère les conflits résultant de l’antagonisme des classes et les résout à son propre profit de sorte qu’un tel état de choses n’est pas surmonté, mais conservé par le jeu de la lutte des fractions, sans que les forces de classes arrivent jamais directement en présence - ce qui ne pourrait se produire que par une scission de caractère radical, c’est-à-dire par la destruction de l’organisation comme compromis entre des classes entre des classes différentes ;
Que la scission bureaucratique et manœuvrière telle qu’elle est réalisée par en haut comme c’est le cas actuellement dans l’Internationale bolchevique, n’est qu’un moyen pour maintenir la domination d’une caste politicienne malgré l’aggravation des conflits de classe au sein de l’organisation ;
Que la véritable scission, ou plutôt la destruction de tous les organismes bureaucratisés, confusionnistes et réactionnaires ne peut être opérée que d’en bas, par l’émancipation des masses travailleuses dirigeant leur propre lutte et fondant sur le terrain de la guerre civile les organisations purement classistes du prolétariat, les conseils d’ouvriers dans les usines ;
Que les tentatives artificielles des partis bolcheviks ou de tous autres pour créer à leur profit, par en haut et en l’absence de toute possibilité révolutionnaire immédiate, un réseau d’organismes prétendus "purement classistes" qui ne peuvent être que les caricatures des organisations de luttes créées par les masses dans de précédents combats - doivent être dénoncées comme la contrefaçon la plus dangereuse des formes de l’action prolétarienne révolutionnaire, transformées en véhicule de l’opportunisme, en moyens de domination de la bureaucratie, et en pièges détournant la classe ouvrière de sa route historique.
Dangereuse par la confusion qu’elle introduit dans la partie la plus combative du prolétariat en l’amenant à se détourner après expérience des formes et des méthodes dont elle ne leur a présenté, en général, qu’une vaine singerie, la politique "de gauche", envoie par les désillusions qu’elle sème, de l’eau au moulin de la droite.
Enfermés dans une cour de prison entre le parti de gauche et le parti de droite, les militants de la classe ouvrière seront ainsi ballottés vainement selon les fluctuations du développement économique et politique, de l’une à l’autre de ces geôles de la conscience ouvrière.
Il y aura sans doute, surtout dans les premières étapes maints beaux jours encore pour le réformisme traditionnel genre Cri du Peuple, pour le travaillisme démagogique genre "Ça-ira", maint beau jour aussi pour la grimace révolutionnaire intransigeante de l’Humanité et de la Vie Ouvrière.
Il y aura peut-être encore de beaux jours même pour l’opposition sans programme, pour les nouveaux Salomons du Trotskysme, qui tenant égale leur balance incorruptible adressent aux deux partis des critiques pédantiques et des conseils de modération. Qui sait si ces centristes nouveau style, résidus d’ailleurs de l’époque 1922-24 (l’âge d’or du compromis maximum) n’arriveront pas à réaliser à leur profit la réunion en une seule chair de la "rigidité de gauche" avec la "souplesse de droite". Ces sœurs siamoises nées du léninisme et de la social-démocratie, adroitement séparées par le bistouri de la scission, demain peut-être plus habilement recousues avec le fil de l’unité, ont-elles jamais cessé de pratiquer entre elles la division du travail ?
Ce que notre camarade Miasnikov traite comme une ridicule impuissance n’est peut-être qu’une ruse consommée. En reprochant doucement au parti son putchisme, son antiparlementarisme, son anti-syndicalisme, son accélération imprudente du plan quinquennal, et en offrant ses critiques à l’opposition réformiste-parlementaire chaque fois qu’elle lui paraît fleureter de trop près avec Jouhaux et Zorgibel, cette fraction qui n’a pas de programme et par suite ne peut pas être accusée de le trahir, a encore sa petite chance de prouver, une fois de plus, que le ridicule ne tue pas en politique.
Quant à l’opposition radicale des ouvriers-communistes, que les politiciens de droite et de gauche s’entendent si justement à situer en dehors de la politicaillerie, en la qualifiant d’ultra-gauche, elle ne prétend pas à autre chose qu’à lutter au sein des masses exploitées et opprimées en développant leur conscience et leur activité propre au moyen de son exemple et de sa critique. Elle aura aussi son heure, mais cette heure ne sera pas l’avènement d’une fraction ou d’un parti, ce sera l’heure où le prolétariat, brisant les chaînes idéologiques et organisatoires où l’enferment le bolchévisme et la social-démocratie, réalisera l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes.




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