Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Lettre de l’AAUD à propos du KAPD - Sur la "souplesse tactique"
{L’Ouvrier Communiste}, n°6, Janvier 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Nous recevons la lettre suivante des camarades de "l’Allgemeine Arbeiter Union Deutschlands" (A.A.U.D. ; Union Générale des Ouvriers Allemands)

Chers camarades,

Nous acceptons avec plaisir votre invitation à prendre position vis-à-vis de la circulaire du K.A.P.D., publiée dans le numéro 4-5 de l’Ouvrier Communiste. Avant tout nous tenons à déclarer que nous refusons d’entrer dans un verbiage inutile, au contraire, nous essaierons d’exposer d’une façon claire et précise nos conceptions des différentes questions qui ont été posées. Nous allons démontrer d’abord ce que nous entendons par la "tactique souple" (bewegliche taktik) et ensuite nous passerons en vue les autres questions tout en les mettant au point.
Camarades, les différents qui se manifestent dans le mouvement ouvrier allemand de gauche et qui opposent spécialement l’Union Générale des Ouvriers (A.A.U.) au Parti Communiste Ouvrier Allemand (K.A.P.D.) au sujet de la "souplesse tactique" sont définitivement une lutte pour la forme, le caractère et la stratégie des organisations de classe du prolétariat. L’organisation de classe du prolétariat, donc l’Union Générale des Ouvriers (A.A.U.) ne peut jamais être une organisation de communistes conscients et conséquents, mais, comme l’indique son nom, elle doit être l’organisation de la classe prolétarienne et surtout du prolétariat combattant. Etant marxistes, nous savons que les luttes des ouvriers n’auront jamais dès le début le caractère clair de combats politiques des masses. Elles commenceront par être des luttes pour l’augmentation des salaires, le pain, l’amélioration des conditions de travail, etc., contre les excès du capitalisme. Dans ces luttes, les ouvriers se rendront compte par eux-mêmes des barrières que leurs propres formes d’organisation et de combat leur imposent, en particulier, les barrières des méthodes syndicales. De plus, dans l’époque actuelles les luttes nées sur la base revendicative ne sont même plus organisées par les syndicats ; les différents entre ouvriers et patrons sont réglés par la voie de l’arbitrage. Les possibilités de se mesurer efficacement sur le terrain syndical diminuent de plus en plus, à la suite du sabotage de la bureaucratie syndicale. Avec fermeté les syndicats se sont attelés au char du processus économique capitaliste et abattent brutalement toute révolte des ouvriers qui pourrait éventuellement lui nuire. Mais le développement de la situation économique et politique, l’accentuation de la crise capitaliste, la croissance du chômage à un chiffre de millions inconnu jusqu’à présent, la montée lente mais constante des prix, l’exploitation de plus en plus poussée dans le processus de production aux usines, imposent aux ouvriers la dure nécessité inévitable de la lutte, de la défense contre la tendance capitaliste génératrice de misère. Ces luttes se sont manifestées dans les usines et se produiront toujours dans les usines aussi longtemps que le capitalisme existera. Nous serions des imbéciles et non des marxistes de vouloir prétendre que ces luttes sont en contradiction avec la révolution, qu’elles sont contre-révolutionnaires. Non, nous disons au contraire avec Rosa Luxembourg : "que ces luttes sont des sources volcaniques de la révolution prolétarienne". C’est le devoir de tous les ouvriers révolutionnaires de soutenir ces luttes, de les pousser en avant. L’A.A.U. dira toujours aux travailleurs : "Oui, vous devez lutter, oui, vous devez vous défendre contre l’oppression toujours croissante du capital". Mais l’A.A.U. leur fera comprendre en même temps les bases du conflit, elle leur expliquera que la lutte pour l’amélioration des conditions de vie en régime capitaliste est sans issue, qu’ils ne peuvent changer leur situation de classe prolétarienne que par la révolution prolétarienne. L’A.A.U. exposera aux ouvriers le caractère de la société capitaliste et leur dira que la seule base de toute lutte est la solidarité de classe de tous les exploités ; qu’ils doivent agir eux-mêmes et opposer à l’action syndicale des chefs, l’action des masses. Les ouvriers élisent dans les usines leurs comités d’action qui ne sont pleinement responsables que vis-à-vis d’eux et peuvent être révoqués à tout moment. Le devoir de ces comités d’action est de commencer les luttes et de les liquider. L’A.A.U. se déclare solidaire de ces luttes, elle soutiendra les comités d’action dans la mesure de ses forces aussi longtemps que ceux-ci maintiennent la plate-forme de l’A.A.U. La démission des unionistes n’a lieu qu’au moment où la lutte passe ouvertement sur le terrain réformiste et syndicaliste ; avant ils doivent essayer de gagner par toutes les forces et tous les moyens, par l’agitation, les ouvriers en lutte aux principes de l’A.A.U. Seulement au cas où cela est impossible ils doivent se retirer des comités d’action. L’A.A.U. ne voit rien de déshonorant pour des ouvriers révolutionnaires, dans le fait d’être obligés, si les circonstances les forcent à liquider une lutte engagée, d’entrer à cette fin, en pourparlers avec les patrons. C’est le devoir des comités d’action de prendre sur eux cette tâche. L’A.A.U. elle-même refuse de prendre en main la régie des luttes ouvrières et de servir de la sorte d’intermédiaire entre les ouvriers et les entrepreneurs ; cela l’Union le décline par principe, car ce serait là une adoption des méthodes syndicalistes.
Camarades, nous avons exposé brièvement notre point de vue sur la "tactique souple". Nous avouons volontiers de ce que certains points n’ont pas été assez approfondis, mais nous ne savons pas très bien que faire de la circulaire du K.A.P.D. On n’y trouve aucune formule claire. Nous repoussons d’ailleurs rigoureusement les allusions vagues qui font croire que dans le passage sur la "tactique souple" il s’agirait d’arguments que nous aurions mis en avant en faveur de cette dernière. Ce ne sont nullement là des principes de l’A.A.U. Le K.A.P.D. s’empare d’une seule de nos formules qu’il isole d’ailleurs d’un ensemble homogène et lui donne par là un sens contraire à son origine, la formule "du déclenchement inconditionnel de luttes économiques".
Cette devise doit exprimer que l’A.A.U. a le devoir d’éduquer les ouvriers par une agitation impitoyable, pour qu’ils deviennent eux-mêmes aptes à déclencher et à mener les luttes révolutionnaires. L’A.A.U. comme organisation ne peut provoquer des luttes, ce devoir incombe aux ouvriers. Le K.A.P.D. prétend encore que nous n’avons pas donné une formulation claire ; nous ne savons pas qu’est-ce que nous aurons dû dire plus clairement. Nous pensons avoir donné une expression assez explicite à notre conception de la "tactique souple" lors du congrès du Reich qui a eu lieu à Pâques 1929. Car là les camarades de de l’A.A.U. ont discuté ces questions à fond. Nos résolutions ont trouvé l’assentiment de l’Union entière et ont même été approuvées par les camarades hollandais, tchèques, autrichiens et américains. Cela prouve qu’elles ont dû être formulées d’une façon assez claire et précise. Que cela nous suffise. Nous allons traiter à présent les autres questions qui sont en cause.
En premier lieu figure le cas "Schwartz" qui ne concerne pas l’A.A.U. mais le K.A.P.D. et qui ne nous touche qu’en ce qu’il a augmenté considérablement les difficultés de notre travail.
A la base de l’affaire "Schwartz" il y a les faits suivants que nous allons esquisser brièvement. La ville de Berlin a organisé, en 1928, un échange d’élèves entre Berlin et Paris.
Le but de ce voyage était de fournir un nouvel élan au rapprochement franco-allemand dans l’esprit de Locarno. Il s’agissait donc d’une combinaison purement capitaliste. Le conseiller d’étude Schwartz, alors membre du K.A.P.D., s’était mis à la disposition des organisateurs du voyage. Les circonstances l’amenèrent à participer à toutes les manifestations ridicules que la bourgeoisie entreprend à ces occasions, il fut donc obligé de faire figure de défenseur de la tactique de Locarno. Une des parties de son activité consistait à adresser un discours de remerciement au préfet de police pour le soutien humain qu’il leur avait prodigué dans la personne d’agents de Paris. Nous ne savons pas si le prolétariat parisien a également des raisons de remercier le bourreau de prolétaires Chiappe.
De tels événements n’ont évidemment rien de commun avec les principes révolutionnaires. Dès que ce voyage fut connu dans le Reich, le K.P.D. ne tarda pas à attaquer très sérieusement le K.A.P.D. et l’A.A.U. qui était la plus forte des deux organisations. Il est évident, personne ne peut contester que le travail dans les deux organisations fut rendu extrêmement difficile, il était également impossible de défendre une pareille chose. Le K.A.P.D. et l’A.A.U. avaient dénoncé, avec raison, les fêtes et réceptions du consulat russe comme manifestation bourgeoise de même que l’échange d’élèves représente une nécessité bourgeoise. Les camarades exigèrent l’exclusion du Professeur Schwartz du K.A.P.D. Cette demande fut boycottée systématiquement. Après une durée d’une année, on apprit seulement que Schwartz avait démissionné. Malgré que les camarades ne furent pas satisfaits de cette résolution, le cas Schwartz était considéré comme liquidé dans l’A.A.U. et le "Kampfruf", dans le premier numéro de 1929 note que Schwartz ne faisait plus partie du K.A.P.D. Plus tard la "Volkswille" reproduisit cette note et ajouta un rapport sur la situation inouïe à l’intérieur du K.A.P.D. Le K.A.Z. (journal communiste ouvrier) en profita pour tomber sur les fonctionnaires de l’A.A.U. et pour les dénoncer de la pire façon. Mais jusqu’à aujourd’hui, le K.A.Z. n’a pas pu trouver la preuve de ce qu’un des permanents de l’A.A.U. soit l’auteur de toute la note de la Volkswille. L’exclusion du camarade Scharrer, le rédacteur responsable du K.A.Z. s’est produit à la suite de ces événements. Lors de la conférence du Reich de l’A.A.U. cette affaire fut mise en discussion. On nomma une commission de contrôle ; Scharrer, le rédacteur du K.A.Z. n’avait pas de preuves pour la justification de son accusation ; au contraire, on put constater que la note dans le K.A.Z. avait un caractère volontairement calomniateur. A la suite de ce fait, la conférence décida l’exclusion du camarade Scharrer. Le K.A.P.D. essaie maintenant de présenter cette exclusion comme une entorse aux principes prolétariens du système des conseils. Il était d’usage jusqu’à présent et d’ailleurs tout à fait naturel, que des conférences, etc., puissent prendre également des décisions pour en proposer la réalisation à l’organisation. Et l’écrasante majorité de l’A.A.U. a approuvé cette décision, ceux qui étaient contre ont quitté l’organisation depuis. Nous abandonnons le soin de rechercher là une entorse au système des conseils à la sagesse profonde du K.A.P.D. D’habitude le K.A.P.D. n’a jamais pris tant à cœur le système des conseils.
Camarades, nous nous sommes efforcés de donner notre avis sur toutes les questions posées. Nous déclarons honnêtement ne pas avoir la prétention de régler définitivement ces problèmes. Il est difficile d’aller véritablement au fond des questions quand il faut répondre aux formules si peu claires et plus personnelles que politiques du document du K.A.P.D. Des raisons politiques différentes et des conceptions opposées se cachent derrière les discussions du mouvement ouvrier allemand de gauche. Malheureusement il faut signaler comme symptôme typique du reflux de la révolution le fait, que la polémique personnelle est à l’avant-plan et que des "cas" spéciaux doivent servir à farder les différents politiques. Nous pensons que c’est là une grande faiblesse du mouvement révolutionnaire et nous vous prions de prendre position en premier lieu vis-à-vis de la "souplesse tactique" qui a le plus d’importance et de traiter après seulement le restant, si toutefois vous estimez nécessaire encore d’en parler.
Dans l’attente de votre réponse, nous restons avec salutations communistes, bien fraternellement vôtres, l’Union Générale des Ouvriers.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53