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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le rôle des élites prolétariennes dans la révolution de classe
{L’Ouvrier Communiste}, n°7/8, Mars 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Les bolchéviks de toutes les écoles, de toutes les nuances, considèrent le parti communiste comme quelque chose d’absolu, d’immanent, comme la condition sans laquelle la révolution prolétarienne ne saurait être réalisée. Lénino-stalinistes, lénino-trotskystes et lénino-bordighistes ne se lassent jamais de répéter que si, à telle ou telle époque, la révolution n’a pas été victorieuse, c’est faute d’un "véritable parti communiste", c’est-à-dire d’un certain aspect formel qui ne ferait pas partie intégrante du développement objectif et subjectif de la révolution dans les masses, qui pourrait être ajouté ou faire défaut, et sans lequel l’aboutissement révolutionnaire est impossible.
Il va sans dire que pour les stalinistes, cette forme idéale se trouve concrétisée dans le parti russe actuel, et pour les trotskystes de diverses nuances, dans le parti russe d’il y a quelques années, "aujourd’hui dégénéré, sans avoir perdu sa nature essentielle".
C’est par manque d’un tel parti que l’Allemagne, en 1919, que l’Autriche en 1927, etc., n’ont pas vu la victoire de la révolution. Il ne leur manquait que cette indispensable forme politique. Ainsi raisonne-t-on.
De là, on en arrive naturellement à affirmer que la dictature du parti est la dictature de la classe, puisque la classe ne peut, paraît-il, réaliser ses buts qu’à travers le parti. Qu’il en ait été ainsi en Russie dans la révolution d’octobre cela ne nous étonne pas. La nature hybride de cette révolution, le caractère du Léninisme - impasse pour le marxisme - et l’isolement de la Russie - impasse pour le Communisme - devaient produire et entretenir fatalement cette confusion. Aujourd’hui encore, c’est elle qui permet au trotskysme d’affirmer la nature "prolétarienne" de l’actuelle dictature bonapartiste en Russie, et de se présenter comme le seul défenseur de cette "révolution permanente" qu’il a trahie depuis toujours.
Par un procédé, qui part d’un point opposé mais qui dans le fond est parfaitement de même nature, Loriot et les éléments de la R.P. (Révolution prolétarienne, ndr) affirment : puisque le parti a fait faillite, le parti dont vous proclamez la nécessité et l’excellence, puisqu’il a mené à une dictature qui n’a rien à faire avec la dictature du prolétariat, votre conception du parti est fausse, tandis que la nôtre sur les syndicats, est bonne.
Pour les uns, le parti est une forme immanente, pour les autres, il en est de même des syndicats. Certes la conception des bolchéviks, immédiatement après leur triomphe, a été acclamée comme parfaitement juste. Tout le monde en a chanté les louanges. Les syndicalistes eux-mêmes sont devenus des "syndicalistes-communistes". Dans la suite, l’expérience a montré que ce parti ne servait à autre chose qu’à perpétuer la domination d’une nouvelle classe embusquée dans les labyrinthes du capitalisme d’Etat, et les syndicalistes-communistes sont redevenus des "syndicalistes-révolutionnaires".
Que la thèse des bolchéviks fût fausse dès le début cela ne fait pas de doute. Les mouvements de 1923 en Allemagne l’ont montré assez clairement. Le parti rêvé était là, un parti de masse, fort de plus d’un demi-million d’adhérents. Les conditions objectives favorisaient son activité : la révolution prolétarienne n’a cependant pas abouti. On a dit : "nous avons commis des erreurs tactiques, etc.". Mais c’est là un détour que toutes les organisations ont toujours adopté pour justifier leur défaite. Les erreurs tactiques peuvent se renouveler à l’infini et ainsi la révolution pourrait bien n’aboutir jamais !
L’expérience historique n’est pas moins sévère pour les syndicalistes. Nulle part, jusqu’à présent, les syndicats n’ont fait leurs preuves comme "écoles du socialisme". Et ici nous constatons que les Loriot et Cie adoptent le même argument que les bolchéviks. Ils affirment, pour se justifier, qu’on n’est pas encore à des formes syndicalistes véritablement révolutionnaires ; bref, ils invoquent la même justification que les bolchéviks, d’après laquelle on n’a pas atteint la perfection des organismes dont ils sont partisans.
Tout cela, (d’après eux naturellement ) est dialectique, marxiste et révolutionnaire !
Tous ces éléments ne se rendent pas compte que leur idéologie, leur action, etc., n’est pas du tout dans le développement historique, que leur avis n’a aucune valeur absolue.
Le Léninisme a toujours tranché le problème de l’idéologie sur le terrain de la dogmatique. Pour Lénine (Que faire ?) l’idéologie est un produit fatal du développement historique, qui s’incarne dans quelques chefs. Ce que des intellectuels bourgeois ont révélé dans leurs théories peut être assimilé par la classe ouvrière au moyen du parti qui détient, dans la suite, le monopole de ce produit idéologique. Ainsi l’idéologie est elle-même un élément introduit du dehors. Toute seule, la classe ouvrière ne peut dépasser la conscience travailliste. Aussi le parti est-il un élément absolu. Sans "le parti" pas de révolution prolétarienne, pas de démocratie ouvrière. En réalité , nous avons là une caricature de la dialectique matérialiste. L’idéologie prolétarienne, le parti, ou plus exactement les formes de la lutte de classe, sont déterminées par des facteurs qui, en fin de compte, ressortissent tous au domaine économique. Le parti, comme tout le reste et comme les syndicats, n’a aucune raison pour se soustraire aux lois du développement dynamique.
C’est pourquoi d’ailleurs aucune forme de lutte ne peut être parfaitement marxiste, parfaitement bakouniniste, etc., il n’y a pas d’organisation qui corresponde aux lois d’une idéologie introduite du dehors. Ce qu’il y a d’incontestablement définitif dans le matérialisme historique et dialectique de Marx est précisément la négation du définitif, de l’éternel dans les formes de développement.
L’idéologie elle-même subit des variations et même des bouleversements. Elle n’est pas un produit fatal, etc. En tant que prolétarienne, elle est un produit du développement de la lutte de classe. A mesure que le prolétariat se concrétise comme classe, elle revêt des formes de plus en plus complexes. C’est ainsi que des utopistes on arrive à Marx, que du matérialisme dogmatique on passe au matérialisme dialectique. L’idéologie et les organisations se développent en même temps, elles aboutissent à la Ligue des Communistes, à la Première Internationale, etc. Mais aucune des formes d’organisation ne se présente comme forme idéale, toutes se dissolvent comme la Première Internationale, ou deviennent des formes réactionnaires comme la Deuxième et la Troisième.
Pour les syndicats, il en est de même. Point n’est nécessaire ici de répéter à ce sujet ce que nous avons déjà dit dans notre dernier article sur les syndicats. Il est incontestable que ces formes n’ont rien d’absolu, mais que de nouvelles formes remplacent toujours les anciennes - qui ne servent plus que la réaction - cela vient évidemment de ce que la lutte de classe poursuit inexorablement son développement.
Cela prouve que l’idéologie prolétarienne tire sa base dynamique des éléments toujours nouveaux. Il se forme ainsi un échange continu de rapports entre le dynamique et l’idéologique : ils ne peuvent être séparés l’un de l’autre : l’un et l’autre subissent les mêmes lois de développement. Cette interdépendance des deux éléments, des deux aspects de la lutte de classe nous montre tout le simplisme des thèses léninistes qui introduisent du dehors l’idéologie.
De cela même il ressort que la classe ouvrière ne saurait être réputée incapable de dépasser les limites de la conscience travailliste. Bien mieux, ces mouvements, ces luttes finissent toujours par déterminer de nouveaux courants idéologiques, de nouvelles formes d’organisation, de nouvelles élites.
Plékhanov note très bien, dans son livre sur les Principes fondamentaux du marxisme, que la théorie suit toujours la pratique. On a beau constituer un parti dont le programme soit impeccable au point de vue théorique, on ne saura jamais imposer à ce parti, à cette élite une ligne qui dépasse la réalité du développement de la lutte de classe. Le parti, les hommes qui essaient de faire cela finissent, lorsqu’ils se trouvent sur le terrain des réalisations, par subir l’influence dominante des conditions historiques. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que l’idéologie qui semblait devoir les préserver de toute contagion opportuniste, ne réussit pas par elle-même à maintenir la liaison entre eux et la classe qu’ils prétendent représenter.
"Mais ce raisonnement, dira-t-on, n’est valable que pour un parti (comme le parti bolchévik qui s’est aujourd’hui démasqué, en montrant sa vraie physionomie de parti bourgeois). Il ne peut pas s’appliquer aux formes du syndicalisme, c’est-à-dire aux élites syndicalistes révolutionnaires. Celles-ci puisent leur énergie dans la classe ouvrière seulement, elles sont purement prolétariennes."
Qu’à cela ne tienne. Si le prolétariat était quelque chose d’uniforme, d’absolu, si son niveau spirituel était toujours le même, cette thèse aurait une valeur indiscutable. Mais il est un fait que le prolétariat est lui aussi quelque chose qui subit les effets divers du développement économique. Il voit briser son unité par la corruption de couches considérables. Il est, par la suite, le siège d’idées, d’aspirations anti-classistes ! Si on regarde de près l’expérience du prolétariat français, on remarque que le syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre représentait réellement une tendance classiste radicale, où il n’était pas question "d’unité" sentimentale ou de collaboration de classe. On a dit à son temps que cette tendance n’étant pas purement marxiste, devait finir par faire faillite. Aujourd’hui il a perdu tout ce qu’il avait de révolutionnaire, il n’est plus explicitement anti-parlementaire, il ne préconise plus l’action directe. Mais est-ce à cause de son impureté idéologique ? Bien sûr que non ! Nous assistons aujourd’hui à un embourbement presque total de la classe ouvrière française dans le marais de l’illusion collaborationniste. Cela est dû à des raisons économiques palpables, à la prospérité provisoire du capitalisme français. Mais, même le syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre, vis-à-vis duquel l’actuel syndicalisme représente une régression, n’était pas un élément définitif. Il avait, par rapport à son époque, les défauts fondamentaux du mouvement syndical ! Ce sont là les vraies raisons qui, doublées des autres raisons déjà alléguées, devaient finir par le mener sur la ligne actuelle. Ce n’est pas le manque de pureté marxiste qui l’a mené à ce point.
Il importe de remarquer que les involutions possibles de l’esprit collectif de la classe ouvrière, ne font pas disparaître la réalité du développement idéologique du prolétariat. Car sur cette base d’involution, il est facile d’entrevoir, succédant à l’excès même de la prospérité économique, l’ouverture des grandes crises, accompagnées d’une réaction soudaine de la mentalité ouvrière contre sa propre régression.
Cette variabilité des manifestations idéologiques déterminées par les phénomènes qui troublent l’unité classiste nous prouve que le syndicalisme ne nous montre pas non plus le chemin que la classe prolétarienne prendra pour atteindre ses conquêtes révolutionnaires.
Quelles sont donc les conclusions que nous pouvons tirer de nos considérations ? Le parti, comme élite organisée, est-il aujourd’hui condamné définitivement par l’expérience russe, comme les syndicats le sont par leur dégénérescence bureaucratique et collaborationniste ? Cette assimilation serait abusive. Que les élites puissent, qu’elles doivent encore avoir un rôle, personne n’oserait le nier. Aujourd’hui toutes les minorités gauchistes basent d’abord leur existence sur un fait certain : les éléments de l’expérience de 1914 et de l’après-guerre ne pourraient être conservés sans elles.
A elle seule, cette tâche précieuse suffit à justifier leur existence. Mais le rôle des élites ouvrières communistes ne se borne pas à ce rôle de garde fidèle des dernières données de l’expérience révolutionnaire, elles ont comme tâche de combattre toutes les formations politiques et syndicales qui, dans le camp ouvrier, représentent le réformisme et la réaction.
Enfin, elles ont encore le fardeau d’une troisième tâche : si ces élites sont convaincues que, dans l’actuelle période historique, la lutte de classe prendra de plus en plus un aspect aigu, qu’elle deviendra une guerre civile armée où la violence jouera un rôle de plus en plus important ; si elles voient apparaître des crises qui s’approchent et qui rendront de plus en plus grave la situation économique de la structure capitaliste ; si elles prévoient le développement sur une échelle de plus en plus large de la réaction économique et politique, et qu’elles envisagent enfin le déchaînement de conflits de classe furieux, de guerres épouvantables, elles devront se préparer par l’action, et non pas seulement en propagande verbale ou écrite, à participer activement aux luttes violentes que la catastrophe du capitalisme nous annonce. C’est dans ces luttes où la bourgeoisie essaiera (ne commence-t-elle pas déjà ?) de plonger la classe ouvrière dans une situation d’esclavage sans précédents, où elle tentera même de procéder à la suppression physique des masses de chômeurs (n’en a-t-elle pas les moyens ?) que prolétariat développera sa conscience révolutionnaire. L’élite ouvrière communiste, si elle veut justifier son rôle historique, devra représenter l’avant-garde audacieuse dans la lutte de classe, et c’est aussi par la propagande de fait qu’elle contribuera au développement de la conscience révolutionnaire.
Ce rôle une fois bien déterminé, se résout de lui-même le problème qu’on pourrait nous poser en ces termes : que fera donc le parti, cette élite, lorsque la révolution prolétarienne aura triomphé ? lorsque tout ce qui est aujourd’hui dans les mains du capitalisme : Etat, armée, superstructure bureaucratique et syndicale, tout ce qui, en un mot, contient le poison de la corruption capitaliste, aura été mis en pièces et anéanti ?

***

Evidemment, dans la lutte acharnée et longue qui précédera cet anéantissement, la classe ouvrière sera entraînée dans ses larges masses aux plus grandes batailles. Sa conscience révolutionnaire sera le produit de ce processus dynamique, réalisant par elle-même la somme de ces expériences précédentes. Le prolétariat entrera comme classe dans l’arène révolutionnaire, et il finira par dominer comme classe, par ses conseils d’entreprise, sur toute la situation. Par conséquent, le rôle des élites sera de plus en plus absorbé par le rôle des masses, au fur et à mesure qu’on s’approchera de la victoire.
Aujourd’hui il nous paraît difficile qu’une expérience semblable à l’expérience russe se reproduise dans les pays capitalistes avancés. Il nous semble même impossible qu’une dictature de parti puisse être présentée comme une dictature de classe dans des pays où le prolétariat étant à peu près seul, sera obligé d’entreprendre des luttes violentes à l’échelle de larges masses. Mais il n’est pas inutile de déclarer que pour nous le triomphe de la révolution prolétarienne comporte la disparition de tout parti. Une dictature - même simplement idéologique - sur la classe ouvrière entraverait le développement idéologique de la classe ouvrière elle-même. La classe doit entrer dans l’histoire comme quelque chose de vivant et non de mort ! De son unité jailliront des énergies matérielles et spirituelles que nous n’avons pas le droit d’entraver. Si la future révolution prolétarienne devait nous reproduire le piteux cliché de la révolution russe avec son appareil de prêtres rouges, il faudrait admettre que l’entrée de la majorité travailleuse dans l’activité politique et économique jouerait un rôle bien modeste dans l’histoire, un rôle inférieur à l’entrée des minorités bourgeoises dans l’arène politique. Cela n’est pas possible. Le bond dialectique du prolétariat de la quantité à la qualité, de la ténèbre de l’esclavage à la lumière de la liberté n’aura aucune commune mesure avec le dégonflage tragi-comique des bolchéviks.
A l’aurore de l’ère nouvelle, un parti n’aura pas besoin d’offrir à la classe une idéologie toute faite. La classe n’aura plus besoin d’ailleurs d’une idéologie et d’idéologues, elle aura besoin de remplacer toutes les métaphysiques par les sciences expérimentales.
En affirmant cela, notre élite demeure marxiste. Car elle veut la dictature de classe et en même temps la liberté des forces spirituelles de cette classe. Elle ne veut pas d’empiétement sur l’esprit critique prolétarien. Que la force de la dictature ouvrière s’exerce contre les survivances du parasitisme, c’est bien. Mais que le parasitisme empiète sur le domaine de cette force et de cette dictature, c’est ce que nous repoussons de toutes nos forces.
L’élite de la propagande et de l’action dans la période où le prolétariat n’est pas encore réveillé devra se confondre et disparaître dans la classe, lorsque celle-ci, debout, entreprendra la vraie édification du socialisme.




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