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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lettre du GOC : à l’AAU (à propos de la "souplesse tactique")
{L’Ouvrier Communiste}, n°7/8, Mars 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Lettre des Groupes Ouvriers-Communistes à l’Union Générale ouvrière (A.A.U. ).


Chers camarades,

Nous avons déjà répondu aux camarades du K.A.P. en exprimant notre avis sur les cas personnels de Schwartz et de Scharrer et aussi sur la question de la "tactique assouplie". Comme la partie de la lettre qui traitait des questions personnelles n’a pas été publiée dans le K.A.Z. (organe du K.A.P.), nous allons d’abord déblayer le terrain de ces questions, qui n’ont d’ailleurs rien à faire avec les questions idéologiques, mais qui expriment cependant une tendance à la dégénérescence dans le K.A.P.
Nous estimons que le K.A.P. a procédé avec une faiblesse excessive dans le cas de Schwartz. L’attitude de ce dernier était telle que le K.A.P. n’aurait pas dû hésiter à le dénoncer comme renégat. Quant à Scharrer, nous estimons que son activité d’écrivain révolutionnaire pourra être jugée objectivement d’une manière définitive quand on aura vu à quoi il destine les bénéfices monnayés de son activité littéraire. Nous pensons d’ailleurs au sujet de son exclusion de la dernière conférence de l’A.A.U., que son attitude si intolérable qu’elle ait pu être, ne justifiait nullement son exclusion. Scharrer était un ouvrier militant depuis toujours dans les rangs des ouvriers-communistes et cela aurait dû vous faire réfléchir sur la gravité de votre geste.
Cela dit, nous en venons directement à la "tactique assouplie". Nous avons déjà exprimé dans la lettre au K.A.P. notre position à ce sujet ; cette lettre paraîtra intégralement dans l’Ouvrier Communiste pour que toute équivoque soit éliminée. Nous estimons d’autre part qu’il est nécessaire pour nous d’opposer nos considérations et nos critiques à votre position en nous servant des arguments invoqués par vous pour la défense de la souplesse tactique.
D’abord vous nous dites que les mouvements économiques ne sont pas contre-révolutionnaires et qu’ils sont les bases volcaniques de la révolution. Bien sûr, camarades, le mouvement économique n’est pas, dans son essence contre-révolutionnaire quand on le conçoit comme un mouvement des masses ouvrières qui entrent en lutte contre le capitalisme, soit qu’il se tienne sur une ligne de résistance à la baisse des salaires, soit qu’il passe à l’offensive, et la poursuive jusqu’à l’occupation des fabriques, comme en 1920 en Italie. Tant qu’on envisage le mouvement, c’est-à-dire le côté dynamique du phénomène de la lutte économique on doit dire qu’il s’agit là d’un phénomène révolutionnaire. Mais il y a un double aspect dans cette lutte : le développement des conflits, et leur liquidation, ainsi que vous le remarquez justement. Or, camarades, envisageons pour un petit moment vos considérations sur l’arbitrage et sur les grèves "sauvages". Vous nous dites que la liquidation syndicale des conflits se renferme toujours dans le jeu de l’arbitrage. Et c’est juste. Alors, vous ajoutez : puisque la lutte de classe est insuppressible, surgissent des grèves sauvages et des comités d’action. A quoi tendent ces comités d’action ? Vous nous le dites clairement : à liquider ces grèves sur l’ancien terrain syndical. Mais, camarades, sommes-nous dans l’époque de l’impérialisme, nous trouvons-nous à un tournant de l’histoire où le capitalisme prépare à travers les moyens d’arbitrage son offensive contre le niveau de vie des ouvriers ? Il semble que vous dites que oui. Eh bien ! il est clair que si, vis-à-vis de l’offensive capitaliste les comités d’action de la classe ouvrière adoptent les anciens systèmes syndicaux, ils trompent la classe ouvrière tout court. Car le compromis nous paraît impossible lorsque la grève tend à dépasser la sphère de la légalité bourgeoise. C’est-à-dire que ou bien la liquidation de ces grèves mène à la formation d’organes, comités ou conseils permanents, qui s’adaptent aux conditions de la légalité imposée par l’Etat capitaliste et dans ce cas, nous voilà une fois de plus dans le marais - ou bien ces grèves nous mènent à la formation d’un mouvement illégal, qui ne pourra pas songer à liquider les grèves, mais à les canaliser vers l’insurrection armée.
Avez-vous, par hasard, attribué aux comités d’action un rôle de lutte contre l’arbitrage obligatoire ? (Vous ne le dites pas dans votre lettre). Même dans ce cas, camarades, cette revendication immédiate est insuffisante et n’apporte que la confusion, car en effet, si l’on considère que l’arbitrage est une mesure préventive de répression de la part du capitalisme, si on considère que nous sommes sur le seuil d’une série de crises et de catastrophes (n’êtes-vous pas d’accord à ce sujet avec Rosa Luxembourg ?), on ne peut envisager la suppression de l’arbitrage sans la suppression de la domination capitaliste. Ce ne serait qu’un moyen pour leurrer les masses, ce serait, à la fin des fins une tromperie bolchévique. Au total, camarades, que reste-t-il à ces comités d’action, si ce n’est la voie de la légalité arbitrale ou celle de la guerre de classe, de l’illégalité et de la violence ? et s’il en est ainsi pourquoi montrer aux masses un chemin qui n’existe pas, celui de la victoire réformiste contre l’arbitrage ?
Camarades, vous savez bien qu’il y a des Etats où la bourgeoisie double l’arbitrage obligatoire avec la coalition forcée. En Italie, par exemple. Eh bien, camarades, que feraient-ils, les comités d’action, dans une situation pareille ? Comment pourraient-ils liquider les grèves, c’est-à-dire engager des pourparlers avec les patrons, stipuler des contrats, etc. Il n’y a que le Parti communiste italien et sa Confédération du travail qui puissent être assez menteurs pour se proposer cette tâche : l’amélioration des salaires, le retour à la liberté de coalition dans une situation telle que la situation italienne. (Et quelle manifestation de révoltante hypocrisie, quand on considère que cette même coalition forcée est appliquée en Russie aussi bien qu’en Italie !). Karl Korsch en est arrivé aux mêmes conclusions que les bolchéviks dans sa brochure sur la "tarification". Il estime que les formations illégales peuvent se proposer les mêmes buts que les anciennes organisations syndicales. Camarades, nous vous prions de réfléchir longuement sur cette situation - qui n’est pas, nous le savons, la même qu’en Allemagne, mais qui présente un tableau qui pourrait se réaliser aussi dans ce pays...
S’il en était ainsi, camarades, s’il était vrai que le développement nous pousse un peu partout vers des formes intégralement illégales de lutte, pourquoi reviendrions-nous aux anciennes solutions syndicales ? Pourquoi ce recul, juste à un moment où les masses ont besoin d’être préparées à la lutte violente, à la guerre civile, faute de quoi, ce sera l’esclavage et la destruction de toutes les forces productives par le déclenchement d’une guerre monstrueuse ?
Permettez-nous encore de vous faire remarquer, camarades, que la distinction subtile que vous faites entre les membres de l’A.A.U. (qui prendraient part au compromis), et l’organisation de l’A.A.U. (qui n’y prendrait pas part), est d’une "souplesse" exagérée et sent le léninisme à une grande distance. A quoi bon ces finasseries stratégiques, cette diplomatie compliquée ? Est-ce que les membres de l’A.A.U. et l’organisation de l’A.A.U. ne font pas un ?...
Vous dites encore que les membres de votre organisation participeront aux seuls comités d’action qui auront accepté le programme de l’A.A.U. Pour qu’il en soit ainsi, il faut donc que la masse ait accepté ce programme. Mais alors, tous les ouvriers de l’usine seront convaincus de la justesse d’un programme qui est le programme de la révolution, et ils voudront donc marcher avec nous sur le terrain intégral de ce programme, ils voudront discuter et résoudre les problèmes graves de la lutte armée.
Ou bien, camarades, faut-il comprendre que vous voulez réintroduire les vieilles méthodes léninistes d’agitation et de noyautage, imposer aux comités une idéologie étrangère à la masse, et faire sa "conquête" par ce procédé. Allez-vous en dernière analyse, faire une politique de chefs ? Faites attention, camarades, où l’opportunisme de la "souplesse" vous mène. Les camarades de l’A.A.U.E. (Union Générale Ouvrière, organisation "unitaire"), vous ont déjà fait remarquer justement ceci : on se met sur la pente, et on glisse ensuite jusqu’au fond. Il est caractéristique de noter que tandis que nous évoluons des positions semi-léninistes aux positions les plus radicalement prolétariennes, vous tentez l’évolution inverse. Et sur ce point , nous espérons, camarades, que vous ne nous reprocherez pas, comme l’a déjà fait le camarade Schieschke, d’être les derniers arrivés dans les rangs du communisme-ouvrier.




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