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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Discussion sur le problème agraire : la socialisation dans l’agriculture
{L’Ouvrier Communiste}, n°7/8, Mars 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Bien que le but clairement déterminé du mouvement ouvrier soit la suppression du capitalisme, on ne trouve, dans la littérature qui le concerne, que peu d’allusions qui puissent déterminer un programme pour la conduite de la révolution sociale. La social-démocratie et les communistes de Moscou se contentent d’une phrase assez vague suivant laquelle les moyens de production doivent passer dans les mains de la communauté ; dans l’application, cela veut dire qu’ils prendront la forme d’entreprises étatiques, et que les ouvriers seront exploités par l’industrie d’Etat.
Le mouvement anarchiste se dresse directement contre le capitalisme d’Etat, mais il ne dépasse pas le mot d’ordre : "l’usine aux ouvriers, suppression du salariat". Tout programme détaillé pour la réalisation de ce but, toute discussion approfondie montrant comment un tel système est, dès à présent préparé dans le sein de l’économie capitaliste, fait malheureusement défaut. Là où ces généralités se concrétisent (comme chez Sébastien Faure "Le bonheur universel"), les conceptions fondamentales s’apparentent à la doctrine du capitalisme d’Etat et sont un reflet de Moscou, à moins que ce ne soit de Londres. Bien que Faure, dans son ouvrage, parle complaisamment de "libre contrat", il n’en reste pas moins que les ouvriers n’ont rien à dire dans le système qu’il représente.
La transition de la forme capitaliste à la forme communiste de production ne consiste pas seulement en ce que les moyens de production passent dans les mains de la "communauté". Cette expression est d’autant plus insuffisante que l’on a vu récemment surgir des réformateurs bourgeois admettant la nécessité du communisme et se prononçant aussi pour la propriété en commun, mais sous la condition du maintien des lois de développement d’une production capitaliste de marchandises. (Voir par exemple, E.Horn : Les limites économiques du collectivisme , p.5, 51, etc.)
Mais une production et une distribution communistes exigent précisément la suppression de ces lois de développement c’est-à-dire la suppression de la production sur la base du salariat, de la fixation des prix par le marché, et du système du profit. Le communisme exige une répartition égalitaire des moyens de consommation produits par la force humaine de travail mise en œuvre socialement. Cette répartition égalitaire comporte certainement des "injustices" innombrables, mais constitue une mesure inévitable de transition vers le communisme total, c’est-à-dire la répartition suivant les besoins.
L’organisation de nouveaux modes de développement dans la circulation des biens sous le contrôle de la société, tel est, en réalité la tâche essentielle du mouvement ouvrier en tant qu’il poursuit le communisme. Mais il recule justement devant le problème. Il voit encore et toujours son salut dans la soi-disant "nationalisation" ou encore "socialisation" des entreprises "hautement organisées", c’est-à-dire dans la prise en charge par l’Etat des grandes entreprises industrielles et agricoles. La petite entreprise industrielle et à peu près toute l’agriculture restent donc "propriété privée" et doivent continuer à fonctionner suivant les lois de la production capitaliste de marchandises. A cause de cela, il reste impossible de détruire les bases de la production capitaliste de marchandises (salariat, marché, prix, profit) et d’introduire de nouvelles lois de développement économique pour la circulation des biens. En d’autres termes, ni le salariat, ni l’exploitation ne peuvent être supprimés ; en même temps il ne peut pas être question d’une répartition égalitaire des produits de consommation. Le capitalisme n’est pas vaincu mais il apparaît dans une nouvelle forme. Ce capitalisme d’Etat devient la forme dominante de production au cas d’une victoire des conceptions que défend le mouvement ouvrier moderne en Europe occidentale. La production de marchandises se maintient sur toute la ligne.
Sous cet angle, le mot d’ordre moscovite d’une alliance économique des ouvriers et des paysans se révèle comme l’abandon réel des buts de la révolution prolétarienne ; il exprime une complète impuissance à jeter les bases du communisme.
Le groupe des Communistes Internationaux repousse ces "projets de socialisation", qui ne peuvent mener qu’à une oppression renforcée de la classe ouvrière. Par contre, ils voient dans l’organisation de nouveaux modes de développement pour la circulation des produits la véritable tâche du renversement social. La révolution met sur pied des règles générales d’après lesquelles toutes les entreprises peuvent dresser par elles-mêmes leur devis de production. Chaque entreprise supprime elle-même la plus-value en ne comptant que le temps de production du produit : ainsi le temps social moyen de production devient la catégorie fondamentale de la vie industrielle communiste  [1].
Ici la différence est éliminée, entre la grande et la petite entreprise, qu’elle soit hautement développée techniquement, primitivement industrielle ou agraire, "administrative" ou productive. Toutes les entreprises peuvent calculer combien d’heures de travail moyen social sont contenues dans leurs produits.
L’édification du communisme n’est pas ici le résultat des capacités de l’homme d’Etat, mais celui de l’activité vivante des masses elles-mêmes. "L’Etat", en tant que tel, n’a par suite rien à faire dans la production, l’Etat ne produit pas ; la production et la distribution s’accomplissent par l’initiative propre des producteurs et des consommateurs. Ce sont eux qui réalisent la production d’après un plan - l’union des entreprises sur la base exacte du calcul du temps de travail.
La fixation des nouvelles lois de développement est donc le but essentiel de la production. La classe ouvrière victorieuse appelle par son congrès des conseils, tous les camarades de la ville et de la campagne à prendre en main l’administration et la direction de toutes les entreprises suivant le programme ci- après :
1° A la place de l’argent on introduit, à un moment déterminé pour le règlement de la circulation des produits, l’heure de travail comme nouvelle unité de calcul ;
2° Toutes les entreprises fixent le temps de production de leurs produits ;
3° Les entreprises semblables s’unissent sur le champ pour fixer le temps social moyen de leurs produits.
Quand cela aura été établi partout, toute la vie économique aura passé à la production communiste. Tous les moyens de production seront alors socialisés : ils sont désormais dans les mains de la communauté (une étude approfondie sur l’organisation du calcul du temps de travail sera donnée dans la brochure actuellement sous presse : Les Principes fondamentaux de production et de répartition communistes  [2]).
La conception que représente le Groupe des Communistes Internationaux, en ce qui concerne la nature de la révolution prolétarienne, prend sa source pour une grande part dans le développement que suivent les entreprises paysannes dans les pays de capitalisme avancé. Précisément, le fait que l’agriculture est entrée dans le cercle du travail social, qu’elle est passée à une production "industrielle", et malgré cela ne peut pas être admise organiquement dans l’économie "socialiste" ou "communiste", doit éveiller en nous des doutes marqués au sujet de l’homogénéité et de la solidité des théories "communistes" officielles. Toutes ces théories de "nationalisation""ou de "socialisation" se révèlent comme des déviations réformistes plus ou moins voilées par rapport au but précis de l’évolution prolétarienne.
Nous nous sommes limités, dans cette étude, à la démonstration d’un fait principal, à savoir qu’il n’existe plus de différence radicale entre les formes de production de l’agriculture et de l’industrie, de sorte que les deux branches de la production sociale tombent sous les modes de socialisation. Autre chose est, bien entendu, de savoir comment le temps social moyen sera fixé. C’est là une question à part, qui tombe en dehors du cadre de cette analyse ; nous devrions, si nous voulions entrer dans ce domaine, prendre pour sujet non point "Les lignes de développement dans l’agriculture", mais "L’organisation du calcul du temps de travail dans l’agriculture et l’industrie". Nous signalons seulement le fait que le calcul des prix de revient est employé aujourd’hui aussi bien dans les entreprises agricoles spécialisées que dans l’industrie. (Voir par exemple J.S.King : Cost accounting in agriculture, Londres).
On ne peut pas prédire quelle sera l’attitude des paysans vis-à-vis d’une révolution prolétarienne étant donné notre peu d’expérience à ce sujet. Une chose certaine, c’est qu’il ne seront jamais "au premier rang" de la révolution, parce que leur idéologie de propriétaires les en empêche. Les petits paysans en Allemagne sont des partisans ardents de l’expropriation (autant que cela ne les concerne pas eux-mêmes !) Mais la révolution sociale qui voit dans le communisme l’introduction de nouveaux modes de développement dans la circulation des produits, a quelque chose à offrir aux paysans. Loin de se contenter de supprimer les redevances de métayer, les hypothèques et les dettes d’exploitation, la répartition égalitaire du produit social apporte l’égalité complète et directe de la ville et de la campagne, ce qui dans la pratique, est un changement réel en faveur du paysan. Quant aux prolétaires agricoles, ces parias de la société capitaliste, c’est pour eux un immense saut en avant. Ils ont le plus grand intérêt à faire entrer l’agriculture dans la production communiste.
Si nous posons la question : quelle signification les coopératives paysannes prendront-elles lors de l’organisation du communisme à la campagne ? nous devons répondre qu’elles disparaîtront avec le capitalisme. Leur base d’existence, l’assurance d’une position favorable sur le marché disparaît avec l’existence du marché lui-même et entraîne leur effondrement. Mais elles ont rempli leur tâche dans le processus de développement : elles ont appris aux paysans ce qu’est l’organisation et ce dont elle est capable. Les paysans ont appris qu’ils ne sont qu’un seul rouage dans le grand ensemble. Cela est essentiel, et peut être utilisé dans la révolution sous une toute nouvelle forme. L’ancienne forme de l’organisation étant détruite, le principe de la combinaison des intérêts personnels en facteurs sociaux reste le profit décisif de l’époque capitaliste. A ce point de vue non plus, il n’y a pas de différence entre l’agriculture et l’industrie. De même que les ouvriers industriels ont à détruire la forme des anciennes organisations : les syndicats, mais pour éveiller à une nouvelle vie le principe de l’organisation (dans les organisations d’usine et les conseils), de même la forme des coopératives paysannes doit faire place aux organisations des conseils. On ne peut pas dire grand chose sur la manière dont l’idée des conseils sera susceptible de se réaliser à la campagne, ni quelle sera la structure des organisations d’entreprise et des conseils dans l’industrie agricole. La période révolutionnaire en Europe occidentale ne nous a apporté aucune expérience à ce point de vue et cela ne serait qu’un non-sens d’imaginer des formes organisatoires, capables d’assurer d’elles-mêmes l’évolution sans douleur de la production. Cela signifierait un abandon de la réalité pour le royaume de la fantaisie. Nous nous contentons donc de présenter le contenu essentiel d’une orientation nouvelle, mais nous devons attendre de l’avenir sa réalisation sous des formes concrètes.

Le Groupe des Communistes Internationaux (Hollande).

Notes :

[1Il y a ici un raccourci qui rend peu intelligible la pensée de nos camarades. En régime capitaliste le temps social moyen de production d’un objet se réalise sur le marché, il exprime la "valeur" du produit. La plus-value, en tant qu’elle est réalisée par l’ensemble des entreprises du marché, consiste dans la différence entre la valeur du produit et la valeur d’échange de la force de travail utilisée dans sa production (valeur des produits consommés en moyenne par la force de travail). Il n’y a pas et il ne peut y avoir une suppression de la plus- value dans l’artifice statistique proposé.

[2Die Grund prinzipien Kommunistischer produktion une Verteilung, édité par l’Allgemeine Arbeiter Union. (NDR) : que l’on peut trouver sur le site http://www.mondialisme.org/spip.php?article1308.




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