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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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En avant pour une deuxième année de propagande !
{L’Ouvrier Communiste}, n°9/10, Mai 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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1° mai 1930

Il y a un an environ, cinq ouvriers étrangers fondaient le premier noyau en France du mouvement ouvrier-communiste. En commençant la critique radicale du léninisme comme méthode de domination d’une caste politicienne sur les tendances spontanées du prolétariat révolutionnaire d’Occident, ils n’avaient aucune illusion de succès organisatoire. Ils savaient que l’expérience contemporaine du prolétariat français est encore très restreinte, tout-à-fait étrangère au terrain de la guerre civile pour le pouvoir, et que l’influence des illusions parlementaires, démocratiques, réformistes est par conséquent très solide si bien que des années entières de crise et de lutte s’écouleront sans doute encore avant que l’élan autonome des masses ne se fasse jour, et ne soit à même d’utiliser dans le pays classique de l’embourgesoisement ouvrier, les leçons essentielles de plus de douze années de révolution internationale.
En même temps ils considéraient comme leur devoir essentiel de ne rien effacer ou dissimuler de leur programme, de ne pas chercher un rapprochement avec les masses encore inertes ou trompées sur le terrain même de l’inertie ou de l’illusion. Accomplir ce compromis eut été en effet sacrifier une part de l’héritage sanglant que les héros des insurrections russes, allemandes, italiennes, hongroises, autrichiennes, finlandaises, bulgares, lettones, américaines, chinoises, hindoues, malaises, etc. ont ajouté depuis douze ans au vieux legs prolétarien de Babeuf, des journées de Juin et de la Commune.
En août dernier (au prix de quelles difficultés !) le premier exemplaire en France d’un journal communiste ayant entièrement rompu avec la tradition social-démocrate et syndicale devenue l’instrument de la contre-révolution. Une dizaine de kiosques et de librairies à Paris et à Lyon acceptaient un dépôt du nouvel organe. Des centaines et des centaines d’exemplaires étaient vendus un à un, dans le public ouvrier des deux villes, par les membres de nos petits noyaux de propagande, et cela jusqu’à épuisement du tirage.
Les mêmes efforts furent répétés pour les numéros suivants. Des milliers de francs recueillis par souscription alimentèrent les fonds de propagande et de solidarité. Le journal entreprit la publication en feuilleton de la Lettre à Lénine d’Herman Gorter, il s’emplit d’un matériel de plus en plus abondant, fourni par les travaux collectifs du groupe, par l’initiative des correspondants étrangers, par celle des sympathisants.
Main prolétaire avancé, instinctivement attiré vers nous sans être en état de vérifier encore dans la lutte réelle l’exactitude de notre ligne, s’effaroucha de notre "intransigeance sectaire", de notre "pesanteur philosophique", de notre "pudibonderie doctrinale", et nous proposa des conseils pour "gagner les ouvriers sans en avoir l’air". Nous restons aujourd’hui encore persuadés que ceux qu’on a gagné sans en avoir l’air sont perdus d’avances, et l’organisation avec eux.
Plus d’un aussi s’avoua rebuté par la lecture de notre journal, trop savant, trop copieux, trop abstrait, articles trop longs, sans actualité, obstinément polémiques, critiquant des révolutionnaires de mérite inattaquable, etc. A cela, nous répondîmes en continuant imperturbablement la publication des articles théoriques, des aperçus historiques et des documents sur le travail international du mouvement – qui nous paraissaient contenir le maximum d’enseignement sur le minimum de place. Tout en faisant notre profit de certaines critiques en vue de l’avenir, nous ne fîmes par ailleurs qu’accentuer notre irrespect pour les grands hommes dont les icônes ou les momies servent à sanctifier une marchandise contre-révolutionnaire.
Cela, plus que tout autre facteur attira sur nous la foudre d’un boycott universel. Même la bourgeoisie admet l’expression de tendances révolutionnaires pourvu qu’elles obéissent à des chefs et vénèrent des tribuns. Car la bourgeoisie sait bien que les chefs et les tribuns ont besoin d’elle, comme de son côté elle a besoin d’eux. On peut juger par là de l’hostilité rencontrée par nous de la part de tous les partis ou fractions qui se proposent la domestication de la classe ouvrière par la bureaucratie (que cette bureaucratie soit social-démocrate, travailliste, léniniste, trotskiste ou anarcho-syndicaliste). Notre obstination dans la voie "infantile" de la haine des chefs reste – chose digne de réflexion – la cause déterminante de notre situation de "hors-la-loi" aussi bien par rapport au mouvement ouvrier que devant la bourgeoisie ! Cette situation, nous avons la naïveté d’y tenir.
Les difficultés multipliées autour de notre situation de propagandistes sans "espoir" ont du moins un côté excellent : celle d’éviter à notre organisation embryonnaire le risque de devenir un lieu de passage, grossi de communistes de hasard, au lieu de rester le noyau irréprochable qu’elle doit être pour ne pas trahir sa raison d’existence la plus élémentaire. Les sympathies qui ne nous ont jamais manqué sont d’autant plus précieuses, les résultats de notre propagande plus riches d’espérance. Lentement, mais sûrement, homme à homme, la petite poignée du début fait boule de neige. Mais les nouveaux adhérents n’ont été admis qu’après que leur identité politique ait été vérifiée par un long travail en commun, et une fois leurs tendances individuelles parfaitement amalgamées à la pensée collective du groupe. Nous n’avons d’ailleurs négligé ni les réunions de discussions ouvertes, où le thème est explosé en dix minutes et où la parole est donnée à tour de rôle à chaque assistant, ni les interventions aux réunions bolchévistes, anarchistes, oppositionnelles, ni surtout la propagande individuelle par la parole et l’exemple sur le lieu de travail. Toutes les occasions de contact avec les masses, en particulier les manifestations et les grèves ont été soigneusement recherchées. Quelle que soit notre hostilité vis-à-vis des accapareurs du mouvement ouvrier en général et des gens du P.C.F. en particulier nous avons toujours opposé aux mots d’ordre de boycott et d’inaction (par lesquels les oppositionnels de tout poil flattent volontiers l’esprit de liquidation et de dégonflage de leurs partisans), le mot d’ordre de la participation à tous les mouvements où s’exprime la spontanéité prolétarienne.
Aujourd’hui plus que jamais, le contact avec les ouvriers les plus exploités, avec les sans-travail, ou les éléments menacés par le chômage doit être recherché activement. La phase finale impérialiste en déclassant sans cesse de nouveaux éléments prolétariens et en les lançant dans le gouffre de misère, de destruction ou d’avilissement des "bas-fonds", montre dans la crise permanente du capitalisme et la révolution permanente du prolétariat deux aspects de la même réalité. La crise permanente du capitalisme qui d’abord a faiblement atteint les pays vainqueurs ou épargnés par la guerre tend à égaliser son rythme mondial. Son développement en France ne peut être que plus catastrophique lorsque se liquidera l’anomalie de notre prospérité nationale. Demain l’élément de l’expérience actuelle, de la spontanéité révolutionnaire naissante, sera peut-être plus abondants sur le pavé parisien, qu’il n’est aujourd’hui dans les rues de Berlin, de Hambourg, de New-York et de Chicago. La place des communistes-ouvriers sera d’être les porte-drapeaux des meurt-de-faim, les guides exemplaires de cette troupe de choc sous-prolétarienne qui fut partout, par son esprit de désespoir et de sacrifice, le premier moteur des révolutions ouvrières.
La question n’est pas de savoir si nous devons nous préparer dès maintenant à ce rôle. Il s’agit de savoir si notre mouvement sera déjà assez fort et assez mûr, le moment venu, pour le remplir sans défaillance.
À ce point de vue, le resserrement des liens avec les pays qui sont actuellement le théâtre principal de la crise, le resserrement aussi de notre travail idéologique avec les réalités du développement économique français – sont les deux tâches qui réclament particulièrement le redoublement des efforts.
À l’élément de tradition, qui a été largement représenté dans nos colonnes, par la Lettre à Lénine de Gorter, par les études sur l’expérience russe, allemande, autrichienne, italienne et hongroise – il nous faut joindre l’élément de la nouveauté historique, du renfort de classe représenté par l’accentuation de la crise, par l’évolution du chômage. Le souci d’exposer les bases théoriques fondamentales de notre action et de notre propagande ne doit pas disparaître, mais il doit revêtir une forme d’application aux circonstances présentes, et par là rejoindre les possibilités de compréhension des masses ouvrières, dans la mesure où elles se trouveront engagées dans le mouvement révolutionnaire objectif.
En même temps, doit s’affirmer internationalement le resserrement des élites prolétariennes, la mise en commun des expériences divergentes qui ont donné naissance à des idéologies et des structures variées. Il ne s’agit pas d’unité organisatoire factice, car même l’autonomie des tendances et des groupes en pleine révolution n’a rien qui doive nous faire reculer. Il s’agit d’élaboration en commun d’une ligne révolutionnaire, de vérification des hommes et des théories avant l’action, et de confrontation avec la réalité en marche par le monde entier.

* * *

Dans le but d’adapter la propagande écrite à l’élargissement de ses tâches et à la spécialisation, le mouvement ouvrier-communiste en France (Groupes Ouvriers-Communistes) a résolu ce qui suit :

  • 1. Le journal mensuel L’Ouvrier Communiste sera réduit à un format et à un volume propre à une plus large diffusion. Il tendra à augmenter sa périodicité et son tirage, et par suite à diminuer son prix. Son attention sera orientée sur les phénomènes essentiels du développement français et international de la crise et de la révolution permanentes, en liaison avec les enseignements principiels des expériences révolutionnaires passées, déjà élabores par l’ensemble du mouvement communiste-ouvrier.
  • 2. Les rubriques de correspondance internationale, de discussion intérieure et d’élaboration d’une ligne révolutionnaire en commun avec les groupements et partis de l’étranger seront reportées et développées dans un Bulletin International périodique qui sera ronéographié en langue française et en langue allemande. Le tirage de ce Bulletin correspondra à la demande qui en sera faite par les révolutionnaires qui s’estimeront intéressés à sa publication. Nous faisons immédiatement appel à tous nos lecteurs et à tous les groupes et partis-frères pour constituer la liste des abonnés au Bulletin International.

    Le travail en commun avec les sympathisants reste sous toutes ses formes un élément essentiel de notre activité. Nous désirons une collaboration toujours plus étroite et une initiative toujours plus libre et plus étendue de la part des révolutionnaires s’intéressant à notre mouvement : c’est en effet le seul moyen pour nous de procéder à un recrutement individuel offrant toutes les garanties nécessaires.
    Notre organe imprimé et notre organe de discussion consacreront la place qu’il faudra aux objections ou aux propositions émanant des sympathisants. Il n’y aura pas pour eux de questions taboues, ni de terrains réservées. Il faut, au contraire, que chacun d’eux se persuade que de son initiative dépend l’élargissement ou la mort de notre activité.
    En avant, camarades, pour une deuxième année de propagande ouvrière-communiste !




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