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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Vers un "crépuscule des dieux", lettre des GOC à Karl Korsch
{L’Ouvrier Communiste}, n°9/10, Mai 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Camarade,

Tout d’abord il faut vous faire remarquer que l’échange de lettres que l’un de nos camarades a eu avec vous dernièrement n’a jamais été une affaire personnelle de ce camarade. Nous avons toujours connu le contenu de ses lettres aussi bien que des vôtres.
1° Vous prétendez que chez vous "la solidarité peut aller jusqu’à l’épuisement de vos moyens". Cette affirmation est contredite par le contenu de votre lettre précédente, où, au sujet de l’affaire Miasnikov, vous nous disiez ne rien pouvoir faire de plus pour ce camarade, tout en lui gardant votre admiration. Est-ce que par hasard vos moyens étaient épuisés ?
2° Votre position vis-à-vis de la ligne de Lénine et de Trotsky vous empêche, dites-vous, de formuler des expressions de haine contre ces hommes. Vous éprouvez à leur sujet "de la pitié, comme envers des espèces animales dépourvues de vitalité et destinées à disparaître." Cependant votre position au sujet de Kronstadt et du mouvement Makhnoviste, du moins celle que vous avez adoptée en 1926, vous force à placer Lénine, Trotsky, etc., dans le camp de la réaction. Vous ne devriez pas vous étonner que des éléments qui se sont aperçus un peu plus tard de cette vérité puissent se servir à leur égard d’expressions peu diplomatiques.
En plus de cela vous éprouvez le besoin de nous confondre dans votre "pitié" avec Lénine et Trotsky, comme représentants d’espèces attardées. Le reste de votre lettre nous prouve que vous vous détournez ici d’un facteur du passé que nous avons en commun non seulement avec Lénine et Trotsky, mais avec tous les révolutionnaires d’action : la violence. Nous sommes des expressions de cette violence que vous, en social-démocrate camouflé, vous haïssez. Aussi n’avons-nous pas besoin de votre pitié, Karl Korsch, et votre injure ne nous blesse pas. Elle nous vient d’une chaire qui est placée en dehors de la classe prolétarienne.
3° Entendu : votre admiration n’a rien à faire avec les capacités d’écrivain de Trotsky. Avec quoi a-t-elle donc à faire ? Avec ses capacités de publiciste dans la presse bourgeoise ? Vous n’êtes pas, selon vous, un théoricien à côté du mouvement ouvrier, mais un "publiciste politique responsable". Et comme tel, il vous faut, n’est-ce pas, de la publicité ? N’ayez crainte, la bourgeoisie sait récompenser la publicité contre la violence !
4° Votre conception sur l’importance des facteurs subjectifs est originale et ne doit rien à Gorter ? C’est la conscience dans la lutte qui a manqué au prolétariat en 1918, et est encore insuffisante aujourd’hui. Mais qui a protesté le premier contre la mécanisation du Comintern, pour une tactique d’exemple et de propagande, si ce n’est Gorter ? Et quant à Luxembourg, vous savez bien que dans le Discours sur le Programme, et même dans son Accumulation du Capital, elle a commencé la rupture avec le fatalisme économique des social-démocrates. Au sujet de Lukacs, vous protestez qu’il est aujourd’hui en position de capitulation. Mais cela n’a rien à faire avec les sources d’une conception. Nous nous sommes bornés à constater que votre tentative théorique de tirer le Marxisme hors de la scholastique a eu des précédents, que vous évitez de mentionner ou de reconnaître. Si vous avez le moyen de prouver le contraire, prouvez-le.
Vous nous reprochez d’opposer Plekhanov à Lénine. Notre comparaison portait plutôt sur Plekhanov et Labriola. Il n’en reste d’ailleurs pas moins que dans l’Empiriocriticisme, Lénine remonte parfois jusqu’au matérialisme vulgaire du XVIII° siècle et à Diderot, tandis que les Questions fondamentales de Plekhanov établissent beaucoup plus nettement l’essence du matérialisme dialectique. La scholastique aime la théorie pure, tandis que le matérialisme historique la nie. La théorie, suivant la formule de d’Espinas que Plekhanov a adoptée, ne peut que suivre la pratique. Remarquez que chez Plekhanov et chez Lénine, la négation de la théorie pure existe. Mais Lénine dans ses œuvres primordiales, Que faire ? l’Empiriocriticisme fait cependant revivre la théorie pure comme nécessité a priori et vous êtes bien obligé de le remarquer vous-même.
5° Vous repoussez la comparaison entre votre ami Steinberg et Kérensky. Mais vous qui voyez en nous les échantillons d’une espèce dégénérée, où placerez-vous Steinberg, avec sa conception russe, où la nation russe et non pas le prolétariat joue le rôle principal ? Le mérite de Steinberg serait-il d’avoir avec les Socialistes- Révolutionnaires de Gauche subi l’alliance des bolchéviks ? Mais lorsque cette alliance s’est rompue ? Il faudrait nous dire franchement si vous considérez que dans la lutte de classe entre S.R. de gauche et bolchéviks, les bolchéviks jouaient le rôle de la réaction ? Car si Steinberg représentait la révolution, votre conception s’explique, mais si, comme nous le croyons, le contraire a eu lieu, le seul mérite de Steinberg serait de s’être trouvé en retard par rapport à Kerenski.
6° Vous estimez que nous nous sommes rapprochés de vous par notre conception des élites prolétariennes. Nous avons fait un pas en avant, mais il n’est pas sûr que ce soit vers vous. Nous n’avons rien à faire avec votre conception du "front", et lorsque vous parlez de l’élite comme d’une "pointe acérée", il semble que vous répétez vaguement une formule qui vous est étrangère. En tout cas, nous ne croyons pas nous trouver en contraste avec la position de Gorter. Gorter avant nous résout le problème des facteurs subjectifs par l’élévation de conscience révolutionnaire gagnant la plus grande partie du prolétariat à travers les luttes initiées par l’élite. Lui aussi considère l’élite comme quelque chose qui tend à conserver dans sa pureté l’unité révolutionnaire de classe. Et cette ligne mène directement aux conclusions relatives à l’élargissement de l’élite, à sa disparition dans la classe et à la dictature de classe, en un mot à la négation de la dictature de parti. Où voyez- vous là une contradiction ? Voudriez-vous prendre la peine de la prouver ? Même dans le programme de 1923 du K.A.P. allemand, la nécessité de la disparition du parti dans la classe est formulée. Nous ne savons pas au juste si les positions de ces camarades sont encore les mêmes. S’il y a divergence, eh bien, nous ne la cacherons pas. Quant aux passages de vos livres à ce sujet, vous serez bien aimables de nous les montrer. Nous ne connaissons que votre anti-Kautsky, encore ne l’avons-nous pas lu complètement, et notre article ne résulte pas de nos lectures mais de l’évolution intérieure du groupe entier. D’ailleurs s’il y a affinité de pensée avec vous sur ce sujet, nous ne voyons aucun inconvénient à le reconnaître.
7° Nous savons parfaitement que nous sommes des retardataires dans le mouvement de la gauche, et nous avons très volontiers reconnu dans l’Ouvrier Communiste n° 1 (Pour sortir du marais), que notre prise de position ne constituait pas un progrès par rapport, non seulement à vous, mais à beaucoup de camarades allemands, hollandais, etc. Mais vous-même, pourquoi ne pas avouer que le jugement, formulé par vous en 1926 sur la révolution russe, avait déjà été précédemment donné avec grande clarté par Gorter et par les éléments communistes-ouvriers en général ?
8° En ce qui concerne la question syndicale, vous nous reprochez une fois de plus en substance de battre le sein qui nous nourrit. Outre que c’est le fait de tous les nourrissons vigoureux, et la loi de la révolution permanente, il faudra que vous admettiez à tout le moins que nous sommes bel et bien sevrés. Il est vrai que vous affirmez dans votre brochure sur la Tarifeinigkeit que les organismes syndicaux tels que les Frei-Gewerkschaften (syndicats libres) ont mené à la collaboration de classe, mais vous prétendez que les nouveaux syndicats non-légaux ne sont pas susceptibles d’être entraînés dans la même voie, parce que rebelles à l’arbitrage obligatoire. Il est clair que vous voyez dans ces nouvelles organisations les héritières de la lutte pour les revendications immédiates, dont les Frei-Gewerkschaften ont perdu la capacité. En cela, votre position ne diffère pas de celle de l’AAU, et votre tactique se rapproche de l’opposition syndicale bolchévique. Si nous faisons erreur, veuillez nous le dire franchement.
9° Vous prétendez confondre notre appréciation de la situation avec celle de Staline ou de Trotsky. Il est incontestable qu’il y a aggravation mondiale de la situation économique, et que ce n’est pas le commencement. Cela, vous ne pourrez pas le nier. Notre position diffère de celle des Léninistes surtout en ceci que nous ne nous faisons aucune illusion sur l’application de la méthode d’agitation. Nous ne disons pas que la violence soit à la base de tout le processus de lutte, mais nous disons qu’elle en est un aspect indispensable. Au fur et à mesure que la conscience prolétarienne se développe, la lutte violente se développe aussi. La violence s’étend, se généralise. La violence et la dynamique intellectuelle se confondent. Notre conception de la violence n’est pas celle qui envoie les masses dans les rues sans conscience et sans armes. Mais nous voyons que la lutte violente et héroïque des masses prolétariennes est indispensable, étant donné l’isolement du prolétariat dans les grandes nations européennes. À la base de cette nouvelle phase de la lutte qui se prépare il y a la conscience. Aujourd’hui, nous rentrons dans une période historique où la violence consciente des masses doit remplacer la violence inconsciente. Nous ne pouvons pas flatter les ouvriers en leur disant simplement : il vous faut une conscience. Il faut leur dire : il faut une conscience de héros. (Et le leur montrer). Et cela n’a rien à voir avec l’agitation des social-démocrates et des bolchéviks, qui est école de lâcheté. Devant la guerre, comme devant la révolution, il nous faut cet esprit de sacrifice qui tente au moins d’éclairer les consciences. La confusion que vous établissez entre leur agitation et notre propagande par l’exemple est une vulgaire mystification. Elle prouve seulement que la violence vous fait peur.
10° Il nous est tout à fait égal que notre ton plaise ou non à votre dignité professorale.




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