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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Une conférence instructive : la Commune hongroise trahie par ses chefs (mai 1919)
{L’Ouvrier Communiste}, n°9/10, Mai 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies

La Vérité se fait gloire d’avoir tenu deux réunions publiques, l’une le 19 mars à Saint-Ouen, l’autre le 21 mars à Paris dans la salle des Jeunesses Laïques et Républicaines. Nous nous sommes présentés à ces deux réunions au nombre de quatre ou cinq camarades. Comme toujours les bolchévisants se sont opposés à la distribution de nos tracts ou journaux et ont tenté d’étouffer l’effet produit par notre propagande. Des coups s’en sont suivis, et le 21 mars, les membres de la Vérité au grand complet ont pu constater que le courage physique du giflé Pierre Naville n’avait d’égal que son courage moral. Après avoir vainement tenté de nous faire rosser par leurs adeptes les plus naïfs, puis de nous expulser de la salle, les dirigeants du groupe se sont consolés en nous infligeant l’audition d’une longue pathelinade en faveur de la Commune, pleine de bourdes anti-marxistes et chauvines (contre "l’impérialisme allemand", etc.).
La leçon de la séance fut tirée non pas par nous, mais indirectement par un jeune révolutionnaire hongrois. Celui-ci, invité à s’associer à la célébration de l’anniversaire consacré au nom des camarades étrangers, préféra rappeler brièvement l’histoire de la commune hongroise, et cela fut pour nous tous une leçon, dont les chefs trotskistes ont en vain tenté de diminuer la portée par leurs applaudissements hypocrites.
Le camarade commença en déclarant que la commune hongroise, produit d’un mouvement spontanément révolutionnaire des ouvriers, soldats et marins, n’avait pour histoire que la perpétuelle trahison des chefs bolchévisants, alliés aux sociaux-démocrates et aux paysans-nationaux. Parmi les saboteurs les plus en vue, on doit citer, dit-il, les trop fameux Pepper et Bela Kun, mais tous les dirigeants opportunistes devant lesquels les communistes de gauche et les anarchistes-communistes eurent l’imprudence de s’incliner (au lieu de les liquider par un supplément de révolution G.O.C.) sont collectivement responsables du désarmement de la classe ouvrière entre les mains de l’Entente, de l’abandon de toute solidarité vis-à-vis des communes bavaroise et autrichienne, des contrefaçons national-étatique et agrarienne du socialisme, des capitulations successives devant les alliés, et finalement de l’évacuation consentie des districts du nord (par lesquels l’armée rouge hongroise pouvait opérer sa jonction avec celles de Russie et d’Ukraine) en échange de fallacieuses promesses d’agrandissement territorial en Transylvanie.
Faute de pouvoir reproduire le détail de ce réquisitoire dont la valeur internationale est évidente, nous nous contentons ici de citer un passage de la brochure où l’anarchiste-communiste Dauphin-Meunier, témoin oculaire des événements, résume le rôle du grand chef léniniste hongrois et de ses acolytes en face de la question essentielle de la révolution hongroise : celle de la défense et de l’offensive révolutionnaire. On pourra faire un utile rapprochement entre ce récit (d’un défenseur ardent de la commune hongroise) et le rapport militaire de Toukatchevsky publié dans le n° 2-3 de l’Ouvrier Communiste. On verra ainsi que les responsabilités personnelles de Bela Kun et Pepper, ou celles de Lénine et Trotsky, sont secondaires, et qu’il faut rechercher dans toute la conception politique social-démocrate, ainsi que dans l’insuffisance de la conscience claire dans les masses, le facteur décisif d’un double abandon de la guerre révolutionnaire pour le compromis bourgeois-national avec l’impérialisme :
"Certes, aucun de ces hommes ne comprit le rôle qui leur incombait. Démagogues férus de jacobinisme, ils s’imaginèrent que pour délivrer un pays, il fallait recourir aux mêmes artifices que pour enlever une motion de confiance. Ils prétendirent diriger des armées, de leur cabinet ou de leur état-major, comme on mène une foule amorphe dans un meeting, du haut de la tribune. Ces falots chefs d’armée furent, en réalité, les fossoyeurs de la Commune.
Dès le commencement d’avril, lorsqu’il apparut que les alliés allaient attaquer militairement la Hongrie, les milices volontaires, pensant qu’une situation critique exige l’usage de moyens extraordinaires et le rejet des hypocrisies nationales, réclamèrent de franchir la frontière, d’envahir la Bukovine, et par la haute Bessarabie et la Podolie, de joindre l’armée russe. Certes, des territoires étrangers auraient été occupés. Mais ils n’appartenaient plus à personne. Les Tchèques et les Roumains se disputaient ces contrées à peine quittées par les soldats d’Autriche. En outre, les populations honteusement pressurées par les belligérants espéraient en une libération économique et, prêtes à s’insurger, se seraient volontiers jointes aux Magyars. La création d’un bloc hungaro-russe aurait permis à la Russie et à la Hongrie de résister aux assauts réactionnaires et de se ravitailler mutuellement. Bela Kun refusa catégoriquement de permettre le viol des frontières. Il se contenta d’entrer en pourparlers avec les Ukrainiens.
Soudain, le 8 avril, on apprit que la République des Conseils avait été proclamée à Munich, et que la garde bavaroise occupait les frontières du nouvel État. À Vienne, l’agitation communiste prenait une extension rapide. L’instant approchait où se constituerait le groupe compact des Etats communistes du Danube, susceptible de contenir victorieusement la poussée des alliés et d’entraîner dans son orbe les divers États balkaniques. En un jour, l’armée magyare aurait pu gagner Vienne. En une heure, déclara plus tard le président du Conseil autrichien Seitz, les Conseils ouvriers d’Autriche auraient renversé la république démocrate et réalisé l’émancipation complète du prolétariat. La route de Vienne à Munich était ouverte. Rapidement, les révolutionnaires, par Linz, Ried et Simbach, pouvaient opérer leur jonction avec les Bavarois.
Kun dépêcha comme ambassadeurs à Vienne plusieurs de ses amis, parmi lesquels se distinguèrent Alexis Bolgar et Sandor Feny, ancien professeur de sociologie à Clark University de Worcester. Pour ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures d’un État étranger, et ne pas éveiller les susceptibilités de l’Entente, Kun ne consentit jamais à soulever l’Autriche et à s’unir aux Bavarois. Il préférera négocier avec les alliés. Le général Smuts, délégué de l’Afrique du Sud à la Conférence de la Paix, vint en Hongrie. Kun exulta : "Depuis l’armistice, s’exclama-t-il, l’Entente n’entama pas de conversation diplomatique avec nous, mais de vulgaires pourparlers d’ordre militaire. Le général Smuts discute avec nous en qualité de diplomate. Ceci prouve que le système prolétarien est reconnu par l’Entente comme le premier pouvoir fermement établi depuis l’effondrement de l’armée impériale". Smuts partit bientôt à Prague ; à Vienne. Bolgar poursuivit les pourparlers avec le colonel Cuningham.
L’inaction des milices magyares permit aux bandes roumaines de pénétrer en Transylvanie, le 2 avril ; d’occuper, le 22 avril, Kischeno, Nagyszalonta et Debreczen ; d’entrer, le 23 avril, à Matteszalka. Le 24 avril, les Roumains proclamèrent la mobilisation des hospitaliers et ouvriers munitionnaires. Ils marchèrent sur Arad, suivis de l’armée française. Pour briser leur avance, les anarchistes de Transylvanie incitèrent les travailleurs à faire une grève générale dans les centres, à Kolozsvar, Szamos-Ujvar, Zam, etc. Dans cette conjecture, à Budapest, Kun et son substitut Pierre Agoston, au lieu de se résoudre aux mesures extrêmes, se répandaient en conversations. Le 25 avril, Franchet D’Esperey donnait à ses soldats l’ordre de reprendre l’avance suspendue à la suite de la mission Smuts ; l’Entente, par un ultimatum, somma les commissaires du peuple de transmettre leurs pouvoirs à un gouvernement républicain. Kun restait optimiste. Il télégraphiait à Balfour et réclamait la venue d’une mission internationale à Budapest "pour régler les détails du statut des entreprises étrangères." Le 1° mai, dans les avenues de la capitale, décorées d’arcs triomphaux, parmi les tribunes, les tours d’honneur recouvertes de bandes d’étoffe pourpre, dans le fracas des cuivres, à l’appel des leaders, quatre cent mille personnes défilèrent en cortège, acclamant le nouveau régime. Le 2 mai, on apprit la chute des Conseils bavarois et la prise des rives orientales de la Tisza par les Franco-roumains. Le 3 mai, le général Marcarescu, commandant l’armée roumaine de Transylvanie, exigea, dans un ultimatum, la démobilisation des milices magyares, la livraison du matériel, des armes et approvisionnements, de 800 locomotives, de 4 000 wagons de voyageurs, et 40 000 wagons de marchandises, de 4 trains blindés. Il réclama de plus la libération, sans réciprocité, des prisonniers, l’occupation des têtes de pont de la rive droite de la Tisza, l’évacuation des territoires situés entre le fleuve et la Roumanie. À Budapest, on comprit enfin le danger. Près de deux mois avaient été gaspillés en pourparlers ; il fallut réagir. Le 4 mai, la mobilisation générale fut proclamée. Tout individu ayant reçu une instruction militaire quelconque dut partir pour le front. Une propagande intense s’effectua dans les syndicats, afin d’inciter les ouvriers à s’engager. Les réformés exécutèrent des travaux de fortification. Budapest entra dans la zone des opérations militaires.
Dans la nuit du 5 mai, l’armée rouge s’ébranla. Les centuries syndicales, aidés des matelots, refoulèrent les Roumains de Szolnok à Mezo Tur. Les milices délivrèrent Kisujzallas, Karszag et Püspôk Ladânu ; les têtes de pont sur la rive gauche de la Tisza revinrent en leur possession.
Le 24 avril, dénonçant l’armistice de Belgrade, les Tchèques, commandés par le général français Pellé, avancèrent vers Pozsony et Selmeczbanya. Le 11 mai, seulement, les Magyars ripostèrent ; et les envahisseurs s’enfuirent, le 12 mai, en désordre, dans la direction de Fulek et Lovonoz. Le 7 juin, le 28° régiment d’infanterie tchèque, officiers en tête, se rendit. Le 11 juin, les communistes occupèrent Szérénos, Patnok et Leva et libérèrent la Haute-Hongrie. Le 14 juin, ils pénétrèrent en Slovaquie ; le 16 juin, ce pays s’insurgea et proclama la dictature du prolétariat.
Les troupes hongroises, soutenues par les milices slovaques, n’avaient plus qu’à marcher vers Kremnica ou Trencin.
Le 17 juin, alors qu’elle atteignait le paroxysme de son élan, l’armée rouge dut s’arrêter sur l’ordre formel de Bela Kun. Dans la nuit du 7 juin, en effet, Clémenceau, par un radiotélégramme, invita les délégués hongrois à participer à la Conférence de la Paix moyennant la cessation des hostilités contre les Tchèques et les Roumains. Kun accepta. Le 10 juin, Clémenceau enjoignit de nouveau aux Magyars d’évacuer les territoires tchèques et slovaques dans un délai de quatre jours à partir du 14 juin. Kun rétorqua que la note n’était parvenue que le 15 juin et qu’il ne pouvait ordonner l’évacuation dans les délais prévus. Néanmoins, il adressa, le 17 juin, à Masaryk, président de la république tchèque, une dépêche réclamant l’ouverture des négociations. Le gouvernement de Prague se déclara prêt à conclure un traité, pourvu que fussent observées les décisions de Clémenceau. Le 19 juin, au Congrès des Conseils, Kun affirma : "Nous allons conclure une paix dont la durée ne sera guère plus longue que celle de Brest-Litovsk. Nous négocions avec les impérialistes. Pourtant, ce n’est pas à nous, mais au prolétariat de Bohème de détruire les clauses de ce pacte. Nous ne devons sous aucun prétexte nous immiscer dans les affaires intérieures de nos voisins, fût-ce pour améliorer notre condition. Il s’entêtait encore dans sa conception mesquine du respect dû aux États bourgeois.
Tandis que l’aveugle Kun, confiant dans la sincérité de Clémenceau, poursuivait ses tractations, dans la Hongrie occidentale, les alliés embrigadaient de force plusieurs milliers de paysans dans la troupe réactionnaire dont ils confièrent le commandement à l’amiral Horthy, régent actuel du royaume de Hongrie.
Kun craignait la puissance des alliés. Pourtant, les communistes les battirent à chaque rencontre. Les Français, placés toujours en deuxième ligne, représentaient une force numérique ridicule. Les soldats affaiblis par les fièvres, en proie à la haine non pas de leurs ennemis déclarés, mais de leurs auxiliaires roumains, tchèques et serbes, se trouvaient démoralisés. Les Serbes se révoltaient sans cesse. Le 29 mars, ils avaient dirigé une flottille de monitors contre Budapest. Les monitors revinrent sérieusement endommagés. Le 22 juillet, à 2 heures de l’après-midi, à Marbourg, les réservistes du 45° régiment yougoslave se mutinèrent. Ils furent réprimés par des officiers français, après avoir laissé sur le sol 49 morts. Le 23 juillet, à Varesdin, en Croatie, un régiment de cavalerie, aidé par les ouvriers de la ville, emprisonna ses officiers et déclara la Commune. L’ordre ne parvint à se rétablir qu’après deux journées de combat. À Esseg, en Slavonie, les ouvriers décrétèrent la grève générale et arborèrent le drapeau rouge à l’arrivée des Français. Les meneurs arrêtés se virent, sans jugement, passés par les armes.
Le 24 juin, le général Pellé informa Guillaume Bœhm que les Tchèques suspendaient les hostilités à la condition que les Hongrois repasseraient la frontière slovaque. Kun obtempéra ; la république soviétique de Slovaquie fut renversée, le 29 juin, et les principaux commissaires, pendus. Les Tchèques reprirent l’offensive, et un télégramme officiel de Prague, en date du 27 juin, déclara : "Tandis que le généralissime Pellé adressait un radiotélégramme au commandant en chef des Magyars, nos troupes firent de rapides progrès sur la partie occidentale du front.
Alors, découragés, comprenant la stupidité de leurs chefs, lasses de vaincre pour reculer davantage, contaminées par les éléments bourgeois infiltrés dans leurs rangs, les milices rouges se désorganisèrent.
Les ouvriers s’enfuirent dans les villes ; les démocrates se rendirent aux envahisseurs qui les enrégimentèrent sous le drapeau d’Horthy ; les paysans seuls poursuivirent la lutte. Jusqu’en août, ils parvinrent à contenir les troupes alliés. Mais celles-ci avaient opéré leur jonction. De Slovaquie, de Transylvanie , de Serbie, de Slavonie, elles se dirigeaient vers Budapest.
Le 2 août, Béla Kun céda sa place à son substitut Agoston. Haubrich devint commissaire aux armements. Peidl remplaça Garbai à la présidence du Conseil soviétique. Il était trop tard.
Dans la matinée du 5 août, 30 000 roumains, conduits par Marcarescu, pénétrèrent à Budapest. Le 7 août, les blancs d’Horthy arrêtèrent Peidl et les autres commissaires du peuple. Le 10 août, à Csepel, mille ouvriers des centuries syndicales, qui s’étaient rendus, furent massacrés à coups de mitrailleuses.
Béla Kun, auteur de ce désastre, prit le train pour Vienne."

(A. Dauphin-Meunier, la Commune hongroise et les anarchistes  [1], 21 mars 1919-7 août 1919.)