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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La "propagande par le fait"
{L’Ouvrier Communiste}, n°9/10, Mai 1930
Article mis en ligne le 4 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Nous croyons utile de publier d’importants extraits traduits d’un article paru en septembre 1928 dans notre organe-frère, The Commune, le journal du groupe communiste antiparlementaire de Glasgow.
En condamnant le terrorisme à la suite de Plékhanov, Anarchisme et Socialisme, et de Trotsky, Terrorisme et Communisme, comme un phénomène réactionnaire, et en désavouant vertueusement dans sa presse comme d’injustifiables aberrations de la conscience de classe les tentatives désespérées des jeteurs de bombes (Sofia, Bologne, Bruxelles, etc.), le communisme officiel n’a fait, d’après nous, que se disqualifier un peu plus devant la révolution.
Nous pensons pour notre part que les actes de Donati, etc., dans le cas spécial de l’Italie, sont capables de plus de retentissement effectif que tout l’illégalisme pacifique du P.C.I. sur la conscience des classes opprimées.
Et quant au précurseur Ravachol et à ses pareils, nous tenons leur geste comme un de ceux qui sauvèrent l’honneur du prolétariat français, dans la période qui sépare la Commune de Paris de la révolte des marins de la Mer Noire.

* * *

... La propagande par le fait n’est pas un agréable phénomène à contempler. Il y a la propagande par la parole et il y a la propagande par l’exemple. La première implique la persuasion, et avec elle la tranquillité et le loisir qui permettent d’en attendre les résultats ; elle suppose l’aisance et une absence totale de coercition, et elle fait appel en chacun de nous au sens de la sécurité et du confort ... La seconde, qui a déjà moins de charme, suppose une activité d’idéalisme et de sacrifice, le triomphe de la réalisation de soi-même dans le fait de servir et de monter le chemin. Mais la propagande par le fait ! Ça repousse toute justification, nie tout idéalisme. Ça respire la guerre - une guerre non égalisée, non reconnue par la société, non inscrite dans les protocoles, inadmise par quelque éthique ou convention que ce soit. La propagande par le fait ! Chose monstrueuse qu’il faut renier. Les convenances ne supportent point un tel outrage...
Il nous faudra donc en poursuivant violer quelque peu les convenances !
Actuellement, la propagande par le fait signifie la propagande par la violence outrageante. On prétend qu’elle révèle le caractère impie de notre philosophie, à nous autres anti-parlementaristes et partisans de l’action directe. En réalité, elle exprime une révolte individuelle du tempérament et du désespoir contre la morne oppression imposée par l’apathie générale et par les conditions matérielles. Partout où le dénuement enfante, c’est la propagande par le fait qui tête son lait.
Dans le mouvement prolétarien, la propagande par le fait n’a été que le dernier écho de l’avortement révolutionnaire de 1848 et du massacre de la Commune de 1871. Ça été une protestation, une protestation inutile, mais naturelle et inévitable, contre la vanité croissante du parlementarisme. C’était la vie en révolte - la faim aux abois !
Pourquoi vous laissez détourner par la brutalité de la propagande par le fait ? Connaissez-vous les profondeurs de la captivité, de la détresse, du dénuement, de la déchéance physique, de l’oppression qui tue peu à peu les êtres ? Nous vous demandons : qu’est-ce que vos Socialismes, vos Communismes, vos Athéismes, vos Piétés, vos Philosophies, vos Coopératives, ont à offrir à ces bas-fonds ? Nous exigeons une réponse non pas en vagues futilités mais en termes concrets de pain et de liberté, en mot vivants définissant un bien-être concret. Nous voulons la philosophie positive : la richesse de la terre, et non pas des satisfactions métaphysiques, des réconforts spirituels ! Nous exigeons une réponse avant d’admettre que vous vous détourniez devant la phrase révoltante et menaçante : la propagande par le fait !
Il est à propos de rappeler aux carriéristes qui s’enfoncent paresseusement dans de confortables fauteuils, combien réduit est le total des violences exercées sur la société par les apôtres de la propagande par le fait, quand on les compare à l’incroyable martyre des vies populaires écrasées par la faim, le taudis, la geôle et le militarisme. Considérez seulement la débâcle finale de l’époque parlementaire-démocratique, la grande guerre de 1914-1918 à laquelle tous les ennemis horrifiés de la propagande par le fait ont apporté leur tribut d’applaudissements. Et voici les panégyristes du champ de bataille frappés d’horreur parce qu’une bombe a été jetée dans un café ?
Les représentants travaillistes du parlementarisme lourd exhibent souvent un laborieux respect pour Marx. C’est charabia plus encore qu’hypocrisie, et à coup sûr ce n’est pas connaissance réelle. Aussi ne devons-nous pas récriminer s’ils manquent à se souvenir des appels de Marx à la violence en 1848 et 1871. Certains se les rappellent, mais leur cherchent des excuses. Ils les expliquent par la dureté des temps et en demandent pardon au nom du génie de Marx. (Mais pourquoi quand les hommes de génie sont justifiés avec tant d’indulgence, faudrait-il exiger d’hommes privés de génie et, qui plus est, de toute situation sociale, de ne se tromper jamais ?). Effectivement les incitations de Marx à la violence ne peuvent être expliquée que par la "dureté des temps". Effectivement, ces incitations se sont perdues dans le néant, et de ce néant est né le carriérisme parlementaire. Mais est-ce que la "dureté" du temps présent est moindre que celle des temps où Marx vivait, écrivait et conspirait ? Les incitations de Bakounine à cette même période se sont elles aussi évanouies, donnant naissance au "Syndicalisme". Or, le "Syndicalisme", qui n’est autre chose que notre Trade-Unionisme, est aussi utile aux ouvriers dans leur lutte vers l’émancipation que peut l’être ... le parlementarisme.
Le syndicalisme et le parlementarisme ont mesuré la retraite des ouvriers. Ils ont été la débâcle du Socialisme. Ils nous ont montré le travail vaincu et enchaîné, le travail offrant lui-même le cou au joug du capital comme à une guirlande de fête. C’est de cette apathie, de cette défaite et de cette exploitation morale qu’est sortie la protestation devant le désastre, le regain sanglant des fauchaisons de la Commune : la guérilla farouche, la menaçante propagande par le fait !
Affreux ! sans doute. Mais la faim, les grèves brisées, les juges hypocritement triés, et le jugement du confort riant sur la misère aux joues caves, est-ce que cela aussi n’est pas horrible ? Oh ! nous ne cherchons pas d’atténuation à la propagande par le fait ! Nous n’offrons en son nom aucune excuse ! C’est un produit du capitalisme. Acceptez cela - ou la révolution. La propagande par le fait est horrible seulement parce qu’elle travaille en détail. C’est l’inutile réappropriation fractionnée au lieu de l’expropriation sociale définitive des expropriateurs. Mais pour l’individu la lutte est un devoir ; et il y a des circonstances dans lesquelles seule la propagande par le fait lui assure une dignité humaine. Même un pauvre possède une intégrité, une certaine concentration cohérente de son être, une capacité furieuse de ressentiment et de résistance ! Lui aussi peut prendre plaisir à une explosion qui le sauve, bien qu’elle implique le sacrifice de sa vie. Il y a des moments où il vient à chacun une urgence de vivre et non seulement d’exister !
Nous nous souvenons avoir proclamé ce fait il y a vingt-deux ans dans l’exubérance de notre révolte et de notre athéisme juvéniles. Nous le déclarons à nouveau aujourd’hui, non plus avec exubérance, mais férocement, quoique non sans un doux et bienveillant cynisme. Nous avons abondamment expérimenté dans l’intervalle la réalité de la souffrance et de la persécution. Nous n’avons aspiré à rien et ainsi n’avons parvenu à rien. Mais nous avons enduré et par là nous nous sommes complétés. La compréhension, doublée avec la peine et la sympathie, nous a été accordée. Et c’est pourquoi nous avons place dans notre philosophie pour la "propagande par le fait".
Nous sommes endettés. Nous sommes sans crédit. Nous avons faim et soif de ceci et de cela, de beaucoup de ce qui est essentiel et vital dans l’existence. Nous vivons parmi ceux qui sont perpétuellement dans le besoin. Et ainsi nous sympathisons avec la "propagande par le fait". Procédons maintenant à l’histoire de cette terrible formule...
L’aspiration à une vie de sainteté était devenue vers 1890 l’hypocrisie favorite des anarchistes. L’Anarchie repoussait ceci, et cela, avec la pure force de l’idéalisme ! Telle était cette affectation et ce bavardage qui s’attribuaient à soi-même le nom de mouvement ! La Révolte, organe de Jean Grave et de Pierre Kropotkine, était alors le journal de l’idéalisme anarchiste. Cet idéalisme n’a pas empêché Grave et Kropotkine de se mettre quelques vingt ans plus tard au service de la guerre mondiale. Mais il les a contraint en 1892 à dénoncer Ravachol, l’homme de la propagande par le fait, et de le stigmatiser comme voleur et comme meurtrier ...
... Or Ravachol ne sortit pas du rang comme propagandiste par le fait dans son rôle de voleur et de meurtrier. Il ne proclama pas qu’en cela consistait sa propagande par le fait, et pourtant il aurait pu le faire. Mais il distingua toujours sa lutte personnelle contre la société de sa propagande contre l’outrage social fait aux classes opprimées. Au contraire ses détracteurs moralistes et idéalistes opérèrent la confusion entre les deux séries de faits. Ravachol s’était révélé comme un protestataire politique par la violence, contre l’outrage officiel. Telle était, en action, sa propagande par le fait.
Le ler mai 1891, Decamps, un homme d’énergie et de conviction, organisa une démonstration ouvrière sous les plis d’un drapeau rouge, dans les rues de Levallois-Perret, près de Paris. Une attaque fut exécutée sur les manifestants par la gendarmerie, et après une défense obstinée Decamps et deux autres organisateurs du rassemblement furent arrêtés. Ils furent brutalement battus au poste de police. Un jugement dérisoire intervint et les condamna à plusieurs années de prisons. Ravachol se constitua leur vengeur. Sachant qu’on avait besoin de lui, risquant à la fois sa liberté et sa vie, Ravachol sortit de l’ombre des bas-fonds où l’avait relégué le capitalisme, pour protester contre les outrages de la classe au pouvoir.
Les explosions se succédaient, notamment boulevard St-Germain et rue de Clichy. Des attaques audacieuses furent exécutées sur les domiciles des magistrats par lesquels Descamps et ses collègues avaient été condamnés. Des bombes furent jetées dans des postes de police. Bientôt le nom de Ravachol fut dans la bouche de chacun comme celui d’un terroriste outrageant l’autorité ... Il s’agissait ici d’actes de protestation politique dictés par la fidélité à une classe et dévoués à l’intérêt de chacun des individus qui la composent ...




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