Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Réponse à la Lotta Anarchica
{L’Ouvrier Communiste}, n°11, Août 1930
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Sous le titre Signes des temps, l’organe des Groupes Communistes-Anarchistes adhérents à l’Union anarchiste italienne nous consacre en première page un important article de P. Felcino. Nous remercions ce camarade pour l’effort d’objectivité que dénote cet article. Sa bonne fois de révolutionnaire prolétarien nous repose des méthodes "léninistes" de discussion employées par les bolchéviks. Ceux-ci ne nous ont jamais opposé que des contrefaçons mensongères de notre propre position, des calomnies de police, des coups, des injures et des menaces de mort ; le camarade Felcino, au contraire, tente un exposé sérieux de nos principes, leur apporte des réserves précises, et nous propose au nom de la Lotta Anarchica d’établir une discussion suivie, par la presse, et par les moyens directs qui pourront être envisagés en commun. Nous acceptons très volontiers ces propositions, ainsi que toutes celles du même genre qui pourront nous être faites par la suite.
Comme le camarade Felcino le constate d’abord : "la guerre et l’après-guerre ont mis à nu tant d’erreurs, de lacunes, de défaillances, et soulevé tant de problèmes nouveaux dans le camp prolétarien, qu’elles font considérer comme un fait plus que naturel la crise générale des courants et des groupements de lutte prolétarienne dans chaque pays". A notre avis, il serait juste d’ajouter que ces événements, en tant qu’ils impliquent une crise mortelle du capitalisme mondial dont les répercussions s’étendent sans cesse, imposent à la lutte prolétarienne la nécessité d’en finir avec tout particularisme national et de se placer directement sur le terrain de la révolution mondiale. Comme on le verra plus loin, nous considérons l’internationalisation des conséquences de la crise, l’unification des diverses couches économiques du prolétariat et la disparition des frontières nationales dans le mouvement ouvrier comme la base de tout approfondissement et de toute unification idéologique de la révolution. A cause de cela, nous ne nous croyons pas en droit, répondant aux camarades de la Lotta Anarchica, de "limiter le débat au terrain et au problème italien, d’être un groupe politique et un courant dans l’émigration. Notre mouvement est international par sa nature et par ses éléments, et si tels ou tels éléments y jouent un rôle particulièrement actif, il n’en reste pas moins que nous considérons l’Allemagne comme le théâtre des expériences acquises les plus décisives, et la France où nous vivons, comme le terrain actuel de notre propagande et de notre actions internationalistes.
Les Groupes Ouvriers-Communistes reconnaissent à Gorter le mérite d’avoir apprécié à sa valeur l’élément de nouveauté historique contenu dans la révolution allemande de 1918-21, élément qui dépasse de beaucoup l’Octobre russe en valeur internationale. Ce que Marx avait fait pour les révolutions du dix-neuvième siècle, en particulier pour la Commune de Paris, Pannekoek et Gorter l’ont fait dans la mesure de leurs moyens pour la révolution allemande. Sur ce terrain, nous reconnaissons volontiers qu’il y a entre eux et nous une communauté "d’inspiration fondamentale" bien que nous ne nous considérions pas à la lettre comme leurs "disciples", ni comme des "marxistes" au sens où Marx lui-même répudiait la chose et le mot.
Comme le souligne Felcino, l’essentiel pour nous est "d’avancer dans la compréhension des problèmes de la révolution sociale et des tâches qu’elle implique" et non pas de rester fidèles à telle ou telle tradition scolastique. Mais justement à cause de cela il serait vain de nous considérer comme des éléments en marche vers l’anarchisme traditionnel. Non seulement nous en sommes "encore bien loin", comme le constate franchement la Lotta Anarchica mais encore nous le considérons comme une étape déjà dépassée. Ce n’est ni le communisme étatique, ni l’anarchisme libertaire tels que nous les connaissons qui représentent à nos yeux l’idéologie développée par le prolétariat à travers la révolution permanente mondiale : il s’agit d’un dépassement de toutes les idéologies bornées, et non pas de la victoire d’une tradition révolutionnaire sur une autre.
Nous ne sommes pas ce qui pourrait prêter à confusion les adversaires "d’un programme défini", mais bien plutôt d’un programme définitif. Et Felcino a raison de considérer comme les pierres d’attente d’un programme international du mouvement ouvrier-communiste – comme les jalons posés par l’histoire, et que l’histoire seule peut compléter – les "principes informatifs" sur lesquels repose actuellement notre propagande. L’expression qu’il leur a donné n’est pas toujours très heureuse, et ne va pas sans ambiguïté. Mais ce sera pour nous l’occasion de préciser notre passé sur les points essentiels de notre idéologie.
Ce que va lire maintenant est extrait de la Lotta Anarchica :
"Et maintenant venons… aux faits. Quels sont les principes informatifs du groupe l’Ouvrier communiste ? Je crois pouvoir les synthétiser ainsi : 1°) Il n’y a pas de programme capable d’éviter le glissement d’un groupement politico-social sur un terrain contre-révolutionnaire. 2°) Le parlementarisme, institution du régime bourgeois, ayant un but évident de corruption et de collaboration de classe ne peut être le moyen de lutte du prolétariat révolutionnaire pour la lutte contre le régime bourgeois et pour le renversement de ce dernier, ni l’instrument de fonctionnement des organismes sociaux de demain. 3°) Le syndicalisme – puisque l’action syndicale des grandes masses pour la défense de leurs intérêts matériels immédiats reste désormais endigué par la bureaucratie syndicale vers le marais de l’arbitrage obligatoire et se résout par l’embourgeoisement des permanents et de l’aristocratie ouvrière, en collaboration de classe, corruption, divisions et frictions dans les rangs du prolétariat – ne peut être lui non plus l’organe répondant aux exigences de la lutte d’aujourd’hui pour le renversement du régime bourgeois. A ce but répondent mieux les comités prolétariens révolutionnaires d’usine qui ne sont pas l’expression d’un parti, mais de tous les courants classistes et révolutionnaires du prolétariat. Le concept de classe du prolétariat nie toute valeur aux éléments intellectuels de la bourgeoisie passés à l’idéologie prolétarienne, "dont l’œuvre consisterait à illustrer des états matériels de fait et des éléments vitaux de la classe qui seraient spontanément émergés d’autre part, et à mener à bien la construction de la société communiste".
Ayant esquissé synthétiquement à grands traits la pensée du groupe l’Ouvrier communiste, nous allons maintenant exprimer la nôtre. Commençons par dire que nous sommes d’accord sur le premier point, en ajoutant, d’autre part, le danger du glissement des groupements politico-sociaux est d’autant plus grand que leur appareil fonctionnel dirigeant est concentré et soustrait au contrôle et à la critique des adhérents. Le deuxième point, cela va sans dire, rencontre notre plein assentiment. Sur le troisième point, nous avons quelques objections à faire. Nous concordons dans la critique des syndicats et de l’action syndicale en rapport à la situation actuelle. Nous croyons que surtout pas le développement de la rationalisation et de la défense armée de ses privilèges la bourgeoisie a réduit le syndicat à une situation où s’épuise son rôle spécifique et que par conséquent il est urgent de constituer des organes répondant mieux à la situation et plus aptes à la besogne ; organes qui pourraient être justement les comités prolétariens révolutionnaires d’usine. Où nous ne sommes pas d’accord, c’est dans la formule interrogative : "faut-il conquérir les syndicats ou les détruire ?" Pour notre compte, nous répondons à cette question : "ni l’un, ni l’autre !"
En effet, nous autres, conscients de la nécessité de propager nos principes parmi les masses, nous ne pouvons ni ne devons négliger aucun milieu, et par conséquent pas non plus le milieu syndicaliste, dans la poursuite de notre but. Que si ensuite, par la mise en pratique de cette tâche, nous sommes mis à la porte, il n’y aura pas grand mal, puisque nous pourrons continuer à expliquer notre activité révolutionnaire dans les comités prolétariens révolutionnaires d’usine. Le mal le plus grand, nous semble-t-il, pourrait être, au contraire, d’assumer le rôle de Maramaldo, ce qui fournirait à nos adversaires réformistes-collaborationnistes le prétexte de nous signaler comme des ennemis du peuple et de ses institutions avec des effets qu’il est facile à prévoir.
A propos des comités prolétariens révolutionnaires d’usine, nous pouvons même dire que l’idée ne nous est pas nouvelle. Nous l’avons soutenu à la conférence pour l’Unité Prolétarienne qui eut lieu en pleine campagne dans les environs de Legnano en été 1925. Cette proposition rencontra la faveur de délégués venus de tous les points de l’Italie, mais se heurta à l’hostilité des mandataires du parti communiste, puisqu’elle contrecarrait leurs tentatives de spéculations politiques.
Maintenant concluons cet écrit déjà trop long par quelques remarques sur le concept de classe. Selon nous, l’existence de la classe travailleuse-prolétarienne, bien qu’il ne soit pas facile à la définir dans ses délimitations, est un fait évident. Moins évident, nous semble, au contraire, l’existence d’une classe travailleuse-prolétarienne consciemment révolutionnaire et même capable de devenir telle. Si, en effet, une telle possibilité subsistait, cela donnerait raison à la conception réformiste sur la conception révolutionnaire, car la classe travailleuse étant la grande majorité de la société, la transformation n’exigerait pas de choc insurrectionnel. La vérité, c’est que cette classe trouve son expression et sa mission dans sa minorité consciemment révolutionnaire, laquelle doit agir consciemment comme telle, sans pourtant repousser l’apport des éléments originairement bourgeois, transfuges à leur classe pour des raisons d’idées et de sentiments, dans le but de lutter pour un idéal plus élevé de justice et de liberté. Dénier toute volonté et toute capacité de lutte à de tels éléments, c’est nier l’évidence du facteur idéaliste et retomber dans le déterminisme économique le plus plat. C’est la vérité historique illustrée par d’admirables exemples d’abnégation et de sacrifice que nous ont transmis des géants tels que Marx, Bakounine, Liebknecht, Kurt Eisner, et tant d’autres encore, qui, tout en n’étant pas des prolétaires, dans le sens communs du mot, se vouèrent tout entiers à la cause du prolétariat.
Telles sont nos conceptions, que nous synthétisons comme suit : le prolétariat a en puissance toutes les qualités et attributions pour réaliser la société communiste, et il y parviendra d’autant plus tôt qu’il introduira dans son œuvre plus de clarté théorique et d’impitoyable volonté".
Après avoir cité les passages essentiels de l’exposé et de la critique du camarade Felcino, nous sommes amenés à préciser les points essentiels qui suivent :
1°) non seulement les statuts programmatiques et organisatoires d’un groupe ou d’un parti n’ont pas de valeur indépendamment du contenu actif et conscient de l’organisation mais ils n’ont de valeur que relativement à une situation et à un stade révolutionnaire donné, et leur conservation ultérieure tend automatiquement à devenir réactionnaire
2°) tel est précisément le cas des formes idéologiques et organisatoires se rapportant à l’époque du capitalisme pré-impérialiste, telles que les partis parlementaires. La conquête démocratique du pouvoir avait une signification prolétarienne révolutionnaire au milieu du siècle dernier dans le sens d’un raccourci historique vers le capitalisme hautement développé, d’une liquidation des classes arriérées avec l’aide de la bourgeoisie radicale, et d’une socialisation du capitalisme lui-même rendant objectivement possible la suppression de tout capitalisme. Aujourd’hui ces mêmes formules n’ont plus qu’une signification ouvertement réactionnaire, le capitalisme étant arrivé par sa ligne de développement propre aux contradictions insolubles de la crise mondiale, lesquelles ne peuvent être dénoncées que par la suppression de tout capitalisme.
3°) Marx et Engels, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, ont eux-mêmes révisé leurs principes politiques après l’échec des tentatives révolutionnaires visant à la conquête de l’Etat capitaliste. Ils ont reconnu le rôle primordial de la poussée économique des classes travailleuses dans l’évolution du capitalisme vers sa maturité. Puis ils ont adopté un point de vue de plus en plus radical en reconnaissant peu à peu le caractère anti-étatique spontané et immédiatement communiste de la révolution prolétarienne, ceci, bien entendu, au fur et à mesure que les conditions objectives en Europe occidentale, et les éléments d’expérience pratique (Commune de Paris) les autorisaient à de telles conclusions.
Dans leur évolution politique, les grands fondateurs du collectivisme libertaire, en particulier Bakounine, ont suivi la même ligne générale. Si ces révolutionnaires ont été plus radicaux dans les positions doctrinales, c’est surtout dans la mesure où le simplisme de la théorie, laissant à l’initiative de ses interprètes attitrés une large possibilité de manœuvre, se complétait par un certain opportunisme de fait (qu’ils n’ont pas manqué de pousser en certains cas à un degré à peine croyable).
Cependant il est nécessaire de noter que le rôle de l’anarchisme comme mouvement, comme revendication d’une lutte autonome des masses, comme critique du socialisme d’Etat, a été, en général, tout à fait bienfaisant et progressif, et cela à une époque qui n’est pas encore très éloignée. Il a eu, autour de 1900, une sorte de floraison très remarquable de l’esprit de classe en Italie, en Espagne, en France, et, finalement, en Amérique. Floraison, on pourrait dire, anticipée et incomplète, et qui n’a donné aucun des fruits révolutionnaires qu’en attendaient l’élite dirigeante… Mais qui donc, en lisant aujourd’hui Sorel, Berth, Lagardelle ou Payet, n’est frappé de la stérilité réformiste qui apparaît sous les apologies littéraires de la violence ? Il suffit de parcourir, par exemple, "l’anticipation" bien connue de Pataud et Payet "Comment nous ferons la révolution" pour se convaincre de l’extrême indigence idéologique et pratique d’une conception qui nous montre la révolution 1°) sortant d’une bagarre de sortie de meeting, en pleine haute conjecture et en plein essor du mouvement pour les salaires, 2°) liquidant ses adversaires en trois coups de cuillère à pot par la vertu de la sainte frousse bourgeoise et de l’irresponsabilité affolée du gouvernement (celui-ci cache la vérité à la bourgeoisie pour rester en fonction, puis s’exile de lui-même sans coup férir, 3°) retournant la société comme un gant en deux mois de temps, dans le cadre de la nation, et aux applaudissements enthousiastes des petits bourgeois, petits commerçants, petits rentiers et petits industriels immédiatement ralliés, et 4°) instaurant immédiatement la liberté dans le domaine de la production et de la consommation, sous la forme de libres associations fédérées, c’est-à-dire, du retour à une technique petite bourgeoise, tandis que les grands services publics restent gérés par une sorte d’Etat syndical. Si de telles rêveries étaient déjà piteusement retardataires dans un pays qui avait vu la Commune, que dire de ceux qui, aujourd’hui, s’acharnent encore à voir dans les syndicats l’expression libre et sacrée de la conscience prolétarienne, c’est-à-dire l’organisation ouvrière en soi, tandis qu’en réalité le syndicat n’est qu’un produit de la contrainte capitaliste, et une forme d’adaptation et d’intégration dans la société capitaliste.
Des considérations qui précèdent nous n’avons garde de tirer cette conséquence que la tradition anarchiste doit être rejeté intégralement comme devenue historiquement révolutionnaire. Mais nous sommes forcés de constater que presque tout le mouvement anarchiste révolutionnaire s’est perdu dans les sables du réformisme syndical, que même les anarchistes anti-syndicalistes de la Lotta Anarchica considèrent encore le syndicat (ou, à son défaut, le comité d’usine) comme le terrain naturel de travail des élites ouvrières, et, finalement, qu’ils se refusent à détruire les syndicats par le boycott, mais désirent en conquérir le contenu soi-disant par l’exercice d’une activité syndicale "plus révolutionnaire" que celle des leaders en fonction ?
Tout cela signifie que la soudure de l’anarchisme et du réformisme syndical, qui a succédé à la lutte de l’anarchisme contre le réformisme parlementaire, est aujourd’hui un fait à peu près universel, et comme l’ancien anarchisme ne peut pas plus être ressuscité ni utilisé dans la situation actuelle que ne peuvent l’être l’ancien syndicalisme ou les théories abandonnées par Marx sur l’Etat populaire de transition, etc., la conclusion est que l’anarchisme ne peut revivre qu’en rompant avec la tradition syndicale, en se rénovant de fond en comble, en se dépassant lui-même et en dépassant ses antagonistes traditionnels.
Ce n’est pas à proprement parler une discussion que nous voudrions mener avec des éléments comme ceux de la Lotta Anarchica, mais une recréation en commun, à la lumière de la pratique, et des expériences historiques internationale. Nous pensons, par exemple, que la mise au point de nos divergences sur des questions particulières isolées, ne correspond pas exactement aux exigences de ce genre de travail, et nous préférerions une autre fois faire sentir vers quelle conception unitaire nous sommes orientés, conception qui, seule, peut mettre en lumière l’interdépendance étroite des divers problèmes qui ont été abordés ici.
Nous croyons qu’une question comme celle du rôle des bourgeois, c’est-à-dire des chefs intellectuels professionnels du prolétariat, ne peut guère être présentée comme un point spécial de notre base de principes, mais doit être expliquée avec le reste de notre conception de la dictature du prolétariat comme révolution permanente de classe.
Et, si vous le permettez, nous ferons de cette dernière formule le thème de notre prochaine explication.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53