Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Bilbao : La bataille d’Euskalduna
{Os Cangaceiros}, n°2, Novembre 1985, p. 41-42.
Article mis en ligne le 19 février 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

A la même époque, fin 84, se déroulait dans le secteur naval à Bilbao une lutte vio­lente contre la fermeture des chantiers, mais qui prit une tournure différente de celle menée à Gijon.
A Bilbao, principalement au chantier d’Euskalduna, l’occupation du chantier de septembre à décembre 84 marqua les limites du conflit aux murs de l’entreprise, malgré quelques tentatives pour en sortir, des ouvriers les plus combatifs.
A Euskalduna, le principe actif de rassem­blée n’a pas pu s’imposer. Celle qui s’y tenait s’apparentait plus à un comité d’occupation tel qu’on a pu en connaître dans de nombreux conflits industriels. Elle était en principe ouverte à tous, mais qui d’autres que les ouvriers des chantiers allaient participer a une assemblée qui jusqu’au bout se tint à l’intérieur des chantiers ? La présence tolé­rée en assemblée d’un comité de grève, com­posé principalement de bureaucrates syndi­caux et qui n’était autre que l’ancien comité d’entreprise, pesa lourdement sur le déroule­ment du conflit et contribua tout du long à son isolement.
A partir du mois d’octobre 84, des affronte­ments très violents ont lieu aux abords du chantier. Des autobus sont mis en travers des rues pour former des barricades. Toutes les voies d’accès aux chantiers, le pont de Duesto, les rues, les voies ferrées sont blo­quées par les combattants. Les blindés et fourgonnettes des flics sont attaqués aux cocktails molotovs. Les ouvriers les main­tiennent à distance avec des lances à eau de forte pression. Les billes d’acier et les écrous volent en tout sens. Le 9 novembre, la violence des combats fait 50 blessés dont six flics. Le 12, six blindés prennent position devant l’entrée afin d’empêcher de sortir les petits groupes d’ouvriers armés de cocks et de pierres qui partent en petits commandos attaquer les flics au dehors.
Le 14 novembre, une assemblée essaie de se tenir à l’extérieur, devant les chantiers, réunissant les ouvriers les plus combatifs et de nombreuses personnes venues leur prêter main forte. Elle est immédiatement balayée par un violent assaut policier. Cette assem­blée si elle avait pu se tenir, aurait assuré­ment porté l’agitation aux autres chantiers et aux autres quartiers de la ville, et brisé l’iso­lement des ouvriers d’Euskalduna ; ce que surtout craignait la police.
A partir de ce moment là, le chantier fut en permanence assiégé par les flics qui ont pour consigne d’isoler définitivement les ouvriers combatifs du reste de la ville. Les ouvriers le savaient si bien qu’ils baptisèrent eux- mêmes leur chantier "le camp de concentra­tion". La violence extrême qui s’ensuivit sur­git du besoin d’ouverture, de bavardage prati­que dont l’objectivation fut sans cesse repor­tée par la pression policière, et combattue à l’intérieur dans l’assemblée par le comité de grève. Et il en fut ainsi jusqu’à la fin.
Au fur et à mesure que les combats se dur­cissent, de nouvelles armes sont inventées : des lance-fusées qui envoient des projectiles plombés, un mini tank qui sert de bouclier dans les assauts contre les flics... Deux énor­mes ventilateurs sont mis en service pour renvoyer contre les porcs la fumée des gaz lacrymogènes.
Mais, très vite, il apparut pour les flics que la seule manière d’anéantir la résistance des ouvriers, c’était d’en finir avec l’occupation, d’autant plus que de nombreuses personnes se massaient régulièrement à l’extérieur pour assister aux combats. Les flics lancèrent plu­sieurs attaques successives pour investir les chantiers.
Le 23, les flics donnent un ultime assaut et rentrent dans les chantiers mitraillettes et pis­tolets au poing. A cause de l’extrême bruta­lité de l’assaut, un ouvrier meurt d’une crise cardiaque. Un autre prend une balle dans le thorax, un troisième est grièvement brûlé par l’explosion du cock qu’il portait. Un flic est écrasé par une poutrelle d’acier lancée du toit. Le chef de la police déclara par la suite, que lorsqu’ils pénétrèrent dans le chantier, ils furent "agressés" par des plaques de métal, des poutres métalliques, des brouet­tes lancées des toits, des cocktails molotovs. Fort heureusement, 43 de ces porcs furent blessés, mais il y en aura 50 chez les ouvriers.
A Euskalduna, la tension était permanente entre les ouvriers les plus combatifs et le comité de grève. En assemblée, la majorité des ouvriers se contentait d’entériner les consignes du comité de grève, tandis que les autres consacraient l’essentiel de leur force à préparer la défense militaire des chantiers - ce qu’ils firent avec beaucoup d’énergie -, mais, comme ils n’étaient pas sans l’igno­rer, sur ce terrain, la police finirait par l’emporter.
Le noyau de 300 personnes qui se battit pendant un mois quotidiennement contre les flics, n’eut jamais totalement l’initiative dans l’assemblée, comme il l’avait pourtant entiè­rement dans les combats. Le comité de grève s’en tenait à faire de la propagande, répétant inlassablement des mots d’ordre abstraits d’appel à "l’unité de la classe ouvrière". Le rôle lui était laissé d’organiser la coordina­tion avec les autres chantiers qu’il appelait à d’inoffensives manifestations syndicales. C’est le principe même de la communication qui lui était abandonné. Ainsi, la coordination inter-entreprises ôtait totalement laissée aux mains des différentes bureaucraties syndicales. Et quand on connait l’importance du sec­teur industriel à Bilbao, le nombre d’entrepri­ses concentrées dans cette région, on mesure le rôle néfaste qu’elles ont pu joué.
Au mois de novembre 84, syndicats et police se sont à plusieurs reprises partagés le travail pour éviter que les manifestations des ouvriers des trois chantiers navals (qui se trouvent à trois extrémités de la ville) ne puis­sent faire la jonction. Les syndicats faisaient manifester les ouvriers dans leurs quartiers respectifs, et quand ceux-ci risquaient de se rejoindre, alors la police chargeait.
Ce furent le plus souvent des prolétaires isolés qui s’allièrent aux ouvriers assiégés. Ou quand parfois des ouvriers venaient d’autres entreprises (comme les travailleurs des transports ou ceux des entreprises de sous-traitance des chantiers), c’est uniquement de leur propre initiative qu’ils le fai­saient, sans consignes syndicales.
En tolérant l’existence d’un comité de grève qui ne représentait que les intérêts des bureaucrates, les ouvriers d’Euskalduna étaient aussi combattus de l’intérieur.
C’est précisément à l’intérieur que se pas­saient les agissements les plus ignobles du comité de grève. Ainsi, il est étrange de voir que ceux qui se battaient aient toléré plus longtemps les représentants des CCOO qui, au lendemain d’affrontements extrêmement violents avec la police, proposaient en assemblée "d’interdire l’usage du lance-pierre".
De la même manière, furent entérinées ces consignes désarmantes du comité de grève qui réussit à faire rentrer la moitié des ouvriers à leur poste de travail, alors même qu’il y avait encore des affrontements contre les flics tout autour des chantiers. Et cela dans le seul but d’accentuer la division entre les ouvriers, et décourager ceux qui conti­nuaient à se battre.
Le comité de grève allait même survivre à ce qui dans n’importe quelle guerre est assimilé à de la trahison pure et simple. Il orga­nisa un groupe de 300 personnes, ce qui en Angleterre seraient assimilés à des scabs, pour empêcher les piquets de grève de proté­ger les barricades qui protégeaient l’entrée des chantiers.
Fin novembre, un ultimatum est lancé aux ouvriers : ils ont 15 jours pour s’inscrire au FPE, le délai passé, ils seront licenciés sans indemnités. Le chantage s’avère efficace, beaucoup craignent de se retrouver au chô­mage s’ils s’entêtent à poursuivre, mais sur­tout beaucoup sont harassés par la guerre de position qu’ils ont menée. Il leur était difficile de se battre plus sauvagement et plus longtemps encore, surtout dans l’isolement dans lequel ils étaient maintenus.
Fin décembre, en assemblée, tous se pliè­rent à la décision générale de s’inscrire au FPE, allant dans le sens de ce qui était depuis longtemps inéluctable, et qu’un processus mondial leur imposait : la fermeture des chantiers.
Mais eux aussi pourront affirmer qu’au moins ils se sont bien battus.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53