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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Récents progrès de la dialectique matérialiste chez Trotsky et ses épigones
{L’Ouvrier Communiste}, n°1, Octobre 1929.
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 21 décembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Il est connu que Léon Davidovitch se pique d’être un dialecticien impeccable et que ses disciples, tels que les gens de Contre le courant, du Redressement Communiste et de Prometeo, du Leninbund, etc., se tirent plus ou moins heureusement de l’affaire en ayant recours à la dialectique matérialiste.
Il suffit de lire la réponse de Léon Trotsky à un Déciste (c’est-à-dire un camarade de l’opposition du Centralisme Democratique du groupe des 15 : Sapronov, Smirnov, etc.) pour voir comment l’ex-chef de l’Armée Rouge esquive les questions précises du camarade déciste en lui opposant à chaque pas le mot dialectique. Il semble que cette expression, chez le grand chef qui a découvert en 1929 dans la presse et l’édition bourgeoise un moyen équivalent au "wagon plombé" de Lénine (!) assume une signification ésotérique incompréhensible.
Au cours de moins d’un an, Léon Trotsky nous a renouvelé périodiquement les preuves d’une incohérence que nous ne jugeons pas du tout dialectique. Il nous débite des analyses de la situation russe qui sont chacune en contradiction avec l’autre. Il en tire des conclusions qui sont le bouleversement de toute la méthode matérialiste et dialectique. Evidemment pour Trotsky et ses suiveurs le mot dialectique est devenu synonyme d’inconséquence.
Pour ceux qui auront lu tous les différents documents que Trotsky (lettres et articles parus pour la plupart dans Contre le Courant organe de l’opposition de gauche (!) dans le P.C.F.), il ne sera pas difficile de nous suivre dans l’examen et la critique que nous allons tenter de l’activité idéologique du chef des Redresseurs du Comintern.
Dans un de ces documents, paru dans le Redressement Communiste sous le titre de ""Nouvelle Etape", Léon Trotsky, au cours d’une analyse extrêmement contradictoire avec les conclusions qu’il en tire nous dit que la dégénérescence de la dictature prolétarienne est dans une phase de "pré-kérenskysme à rebours…". Conclusion : la dictature du prolétariat existe encore.
Quelques temps après, dans un article qui se rapporte à la même période et qui paraît dans Contre le Courant, le même Trotsky nous annonce qu’en Russie on se trouve dans une phase de "kérenskysme à rebours". Mais il nous dit en même temps que le kérenskysme à rebours n’est pas du bonapartisme, mais du "pré-bonapartisme". Et dans une lettre aux ouvriers russes et des autres pays parue encore dans Contre le Courant, il nie avoir affirmé que la dictature du prolétariat aurait disparu, en Russie. Conclusion le kérenskysme à rebours, le pré-bonapartisme sont "encore" la dictature du prolétariat.
On voit très bien que notre grand théoricien a enrichi le matérialisme historique de deux sensationnelles découvertes : le pré-kérenskysme et le pré-bonapartisme. Quant à la base analytique de ces révélations on les trouve dans un autre et interminable article de Trotsky dans Contre le Courant, où la nature originelle de ces deux phénomènes politiques est justifiée comme le produit d’une période de plusieurs années de réaction à l’intérieur de la dictature prolétarienne.
Ici, il est clair que l’adversaire de Staline se place sur un terrain purement logique et antidialectique. Il oublie la différence de qualité qui sépare la dictature prolétarienne de la dictature bourgeoise. L’une est définie par son processus d’élargissement au gouvernement direct de tous les ouvriers et, à travers la suppression des classes non-prolétariennes, à l’abolition de l’Etat.
L’autre se caractérise par la concentration du pouvoir direct entre les mains d’un appareil spécial, gardien de l’équilibre des classes et du milieu social actuel.
Si l’on considère la différence profonde admise par Marx entre les dictatures ouvrière et bourgeoise, la prémisse trotskyste d’une nature prolétarienne du pré-kérenskysme et du pré-bonapartisme s’effondre complètement. Si la dictature du prolétariat n’est plus la classe ouvrière organisée comme Etat, si le prolétariat ne s’exprime pas à travers ses organes comme une force révolutionnaire par rapport aux autres forces de classe, qu’en reste-t-il ? Lorsqu’une minorité ou une fraction étendue composée de "parvenus de la classe ouvrière" (le mot ne nous appartient pas, il est de Trotsky lui-même), réagit sur le reste, lorsqu’elle entraîne des modifications politiques et économiques réactionnaires, lorsqu’elle s’organise en couche sociale dominante par rapport à l’autre partie, c’est-à-dire au vrai prolétariat, à ceux qui sont restés des prolétaires, lorsqu’elle se maintient à la direction politique en renforçant l’oppression de ces prolétaires et en passant des compromis avec leurs exploiteurs, peut-on supposer que la dictature est aux mains du prolétariat, ou bien qu’elle est concentrée aux mains d’un appareil étatique conservateur, selon le système bourgeois ?  [1]
Le pas décisif qui sépare la dictature prolétarienne de l’Etat bourgeois n’est pas à franchir. Il a été franchi. La détermination de la dégénérescence actuelle remonte à la N.E.P., au compromis initial entre les éléments prolétariens et bourgeois de la révolution russe, qui a créé un abîme entre la révolution russe et la révolution en occident, qui a offert une base économique pour l’embourgeoisement de l’appareil prolétarien, des fonctionnaires, employés, etc. et qui finalement a ramené et fixé la révolution russe dans un stade infantile et bourgeois. C’est la N.E.P. qui a marqué la fin de l’hégémonie prolétarienne.
Il est patent qu’il ne s’agit pas pour Trotsky lui-même "d’une réaction à l’intérieur de la dictature prolétarienne" mais d’un processus de différenciation économique et sociale au sein de la classe ouvrière. Le mérite d’avoir pleinement prévu ce processus de différenciation revient à Miasnikov, en 1922, critiquant la manière dont Lénine lui-même appliquait la N.E.P. (Miasnikov ne condamnait pas complètement la N.E.P. comme nous le faisons aujourd’hui et comme l’ont fait bien avant nous les camarades du Parti Ouvrier Communiste allemand) ne manquait pas de souligner le danger de la division de la classe ouvrière russe en deux parties.
Comme nous l’avons remarqué plus haut, cette différenciation qui mène une partie de la classe ouvrière hors des positions économiques et sociales vraiment prolétariennes a provoqué le changement de qualité dans l’appareil gouvernemental. C’est là le saut de la quantité à la qualité dont Trotsky, Treint et autres "dialecticiens" nous rabattent les oreilles. Seulement les adversaires de "l’austro-marxisme à rebours" se refusent à le voir dans la réalité, sous prétexte qu’il doit se manifester comme un renversement tout d’une pièce, par un Octobre à rebours, un "Thermidor", une "semaine sanglante" un "deux décembre" (on voit que les fausses analogies historiques ne manquent pas et laissent l’embarras du choix ).
Sur ce terrain, nous avons opposé à Prometeo (et cela parce qu’il se targuait être la fidèle image de la pensée bordiguiste) quelques lignes de Bordiga contenues dans la Plate-forme de la gauche, où il posait la double hypothèse d’un "coup" à l’intérieur de la Russie et d’une absorption "progressive" de la vie sociale et politique par les éléments bourgeois. Il est impossible d’équivoquer sur cette alternative, qui renferme deux propositions en contraste évident. Pourtant Prometeo prétend ne voir là qu’une et unique hypothèse, et se permet de nous conseiller ensuite de ne pas chercher à interpréter Bordiga et Trotsky, qui n’ont pas de meilleurs interprètes qu’eux-mêmes.
En ce qui concerne Trotsky, il nous faut bien pourtant, parmi tant d’interprétations incohérentes, essayer de mettre nous-mêmes un peu d’ordre.
Le saut dialectique a-t-il eu lieu ? Nous pourrions l’affirmer d’après Trotsky lui-même, puisqu’il nous parle de kérenskysme à rebours, et qu’en même temps il cite (Lettre à l’institut historique de Moscou) une phrase de Lénine où celui-ci définit le kérenskysme comme un bonapartisme pourri. Or le bonapartisme, pour Trotsky, ne peut se faire que par un saut, par un coup d’Etat, et dans ce but il va même chercher dans le comparse Vorochilov un embryon de Bonaparte russe.
Mais Trotsky oscille perpétuellement entre deux images de la crise russe, entre deux définitions - aussi anti-dialectique que possible - du kérenskysme à rebours. Dans l’une les positions sont inversées par rapport au kérenskysme de 1917, c’est-à-dire que la néo-bourgeoisie et son Bonaparte occupe en 1929, sous Staline, la position montante qu’occupait le prolétariat et le parti de Lénine sous Kérensky et vice-versa. Mais assimiler les formes de gouvernement qui en résultent dans l’un et l’autre cas revient à affirmer une identité de qualité entre la classe bourgeoise et le prolétariat, entre le pouvoir des bourgeois et celui des ouvriers, à faire des deux classes en lutte comme les deux têtes d’une figure de jeu de cartes. Dans l’autre, il s’agit du film d’Octobre se déroulant à l’envers, c’est-à-dire que les acteurs ne changent pas de rôles, gardent leurs attributs et leur logique propre à cela près que cette logique procède à la façon des écrevisses, que la pierre revient dans la main qui l’a lancée et que les rôles sont récités de la dernière syllabe à la première. Nous n’aurons pas la cruauté d’insister plus longtemps sur les mérites de ce déterminisme historique perfectionné à marche inversable dont le brevet appartient sans doute au fabuleux auteur de la machine de Chicago, laquelle en cas de mévente des saucisses restituait le cochon vivant.
Mis au pied du mur par l’ouvrier Borodaï qui demande à toucher du doigt ce qui reste de la dictature prolétarienne, Trotsky parle de dialectique, d’hétérogénéité du parti et de dualité de pouvoir. Point n’est besoin d’être dialecticien pour constater l’hétérogénéité d’un parti où les ouvriers voisinent avec une imposante majorité de fonctionnaires et de ruraux, et où le nombre des cellules pourries l’emporte de beaucoup sur celui des parties saines. Mais la dialectique devient nécessaire pour synthétiser les aspects contradictoires de la réalité, pour la reconstituer dans son unité. L’ouvrier Borodaï, lui, aperçoit les traits fondamentaux de cette réalité une classe ouvrière numériquement faible, hiérarchisée par des différences considérables de salaires et de privilèges politiques, un parti et un Etat dont le fonctionnement bureaucratique échappe au contrôle des prolétaires par l’interposition d’un énorme appareil embourgeoisé, des cellules et des syndicats dont le rôle capital est d’imposer au nom d’une phraséologie ouvrière l’accélération du travail et le châtiment des "fortes tètes", tout cela constitue un état de choses qui n’a pas plusieurs noms. Cependant le dialecticien Trotsky se refuse à voir plus loin que la bi-popularité, que l’hétérogénéité du Parti, qu’une dualité de principe d’où il tire arbitrairement la notion d’une dualité de pouvoir. Il se refuse à voir que le pôle "bourgeois" oustrialoviste du pouvoir, et le pôle "prolétarien" trotskyste sont tous deux intégrés en fait dans l’appareil gouvernemental, dans le néo-bonapartisme de Staline oscillant entre les classes  [2].
Ici, nous rencontrons de nouveau les railleries de Prometeo, qui prétend se payer notre tête aux dépens de Marx et d’Engels en personne : "Un Etat qui oscille entre les classes, un Etat bourgeois !" s’écrie-t-il. Or, pour Engels, le bonapartisme a un caractère "apparent entre les classes" (Origine de la Famille, de la Propriété et de l’Etat). Intermédiaire apparent, car tout gouvernement qui se pose en intermédiaire entre la bourgeoisie et le prolétariat fait en réalité le jeu de la bourgeoisie. "Il y a, note K. Marx dans le 18 Brumaire il n’y a que le chef de la société du 10 décembre qui puisse sauver la société bourgeoise". C’est le cri de la bourgeoisie française en 1851. Mais cela n’est pas tout. Marx en arrive à appeler Louis-Bonaparte "l’homme qui personnifie la bourgeoisie". Et pourtant, c’est Marx lui-même, et non pas seulement Engels, qui nous affirme dans le même ouvrage que seulement sous Napoléon III, "l’Etat nous apparaît pour la première fois dans la pleine possession de son indépendance". Il en est de même, d’après Engels du gouvernement de Bismarck ; lui aussi oscille entre les classes, lui aussi est cependant un gouvernement bourgeois. Lorsque Prometeo croit nous railler en nous prêtant cette opinion que le gouvernement de Nitti oscillait entre les classes, il nous attribue le bien d’autrui. Il s’agit d’une affirmation de Bordiga qui se trouve, croyons-nous, dans un article qu’il eut à écrire sur le 18 Brumaire de Karl Marx.
En somme, chez les grands maîtres du matérialisme historique, l’Etat bonapartiste est au fonds un Etat bourgeois du type le plus achevé "encore en puissance". L’histoire a confirmé la pensée de Marx et celle d’Engels : c’est à travers les gouvernements de Louis Bonaparte et de Bismarck, que la bourgeoisie est arrivée à son épanouissement économique et de là à son hégémonie totale.
Quant à la dictature prolétarienne, la théorie enseigne qu’elle ne peut ni développer le socialisme, ni se conserver elle-même si elle ne développe pas la révolution prolétarienne sur le terrain international. Cela est particulièrement vrai pour un pays mal développé au point de vue industriel. Or la révolution prolétarienne ne s’est pas développée en 1919-1920 dans les pays occidentaux avec la même largeur qu’en Russie, et son échec a mené le parti bolchévik à accomplir une retraite sur le terrain économique et politique. Que restait-il à faire aux bolchéviks de 1921 vis-à-vis d’une situation intérieure difficile ? Ils avaient, en 1920, avec la marche sur Varsovie, fait une suprême tentative pour hâter le développement révolutionnaire en Occident, bien qu’ils n’aient pas su tirer tout le profit possible de cette action, que Trotsky, paraît-il, considère comme une erreur. En 1921, il n’y avait que deux issues pour les communistes russes : ou bien la lutte désespérée héroïque, contre les forces intérieures et extérieures de réaction et "très probablement" l’écrasement et la mort dans la lutte, où bien le compromis avec les forces bourgeoises, l’abandon sans résistance des positions révolutionnaires, l’absorption douce des forces communistes dans les nouveaux rapports bourgeois de production introduits par la N.E.P.
La N.E.P. est venue démontrer cette vérité que si l’Etat bourgeois et la classe bourgeoise doivent être anéantis pour que puisse se développer la politique propre des ouvriers, c’est-à-dire l’expropriation des exploiteurs et la suppression de l’exploitation, s’il est par conséquent impossible que la révolution prolétarienne coexiste avec les formes bourgeoises de vie et de gouvernement, il n’est nullement impossible à un gouvernement ouvrier dans certaines conditions de se rallier pacifiquement à une politique bourgeoise, et d’abandonner pour elle une révolution prolétarienne commencée, la fixant dans la phase bourgeoise.
Tant qu’elle n’a pas profondément modifié les conditions sociales héritées du capitalisme, tant qu’elle se limite à l’espérance, à la possibilité accordée au prolétariat de réaliser sa mission historique, la révolution et la dictature du prolétariat peuvent s’éteindre lentement, la bourgeoisie peut reprendre les rênes par l’intermédiaire des hommes de confiance de la classe ouvrière et, sous le masque de l’accumulation socialiste, elle peut réintroduire l’exploitation qui est sa base de développement social.
Si l’on admet que la N.E.P. était, en 1921, la seule issue, on reconnaît, par là même l’hégémonie des forces bourgeoises dans la révolution russe, on reconnaît que le prolétariat n’avait pas encore la conscience révolutionnaire internationaliste de son rôle de classe, on reconnaît que l’hégémonie du P.C.R. n’exprimait pas celle de la classe ouvrière, mais était une formation politique où se manifestaient les contradictions de plusieurs classes.
Cette manière d’envisager le problème mériterait une critique fondée sur une analyse très profonde de tout le développement historique russe et international. C’est là une conception qui a des côtés forts et des côtés faibles ; mais qu’on ne peut pas réfuter par des considérations a priori.
C’est ainsi que cette conception ne mène pas aux positions social-démocrates et menchéviques qui étaient celles de Zinoviev et Kamenev en 1917. Ces derniers étaient des contre-révolutionnaires parce qu’ils s’opposaient au développement ultérieur de la révolution, développement auquel le prolétariat avait à participer, même s’il n’était qu’un acheminement vers l’étape authentiquement prolétarienne. Un marxiste et un communiste est en droit de considérer comme bourgeois le contenu de la révolution russe de 17-21 ; si ce camarade a en vue les intérêts de la révolution, il n’y a pas à le traiter de menchévik et de contre-révolutionnaire. On ne peut pas non plus condamner comme tels certains mouvements dirigés contre l’hégémonie révolutionnaire des bolchéviks, qui pourraient bien avoir les sources de classes les plus authentiquement prolétariennes.
La révolte des matelots de Kronstadt mériterait aujourd’hui une analyse plus objective et plus profonde que les remarques superficielles consacrées à elle par Lénine dans son Impôt en nature. La question se pose de savoir s’il ne s’agissait pas d’un mouvement plus révolutionnaire que celui des bolchéviks. En tout cas les bolcheviks n’ont jamais pu prouver que ce mouvement fut lié aux forces réactionnaires de la bourgeoisie internationale, et ils ne pourront jamais persuader des révolutionnaires conséquents que ces mêmes marins rouges et prolétariens, avant-garde du mouvement de classe en 1905 et 1917, étaient tout à coup devenus, en 1921, des fils de paysans et même de koulaks...
La retraite sur les positions de la N.E.P. a été légitimée par tous les épigones du Léninisme et même par les éléments de l’opposition ouvrière. Miasnikov et le groupe ouvrier communiste russe ont cru que la position transitoire de la N.E.P. pouvait dans certaines conditions servir de base à un nouvel essor des forces socialistes en Russie, en cas de reprise du mouvement révolutionnaire international. Mais le compromis initial ne pouvait qu’en entraîner d’autres, aucun répit n’était possible entre la révolution et la contre-révolution, entre la marche au socialisme et la marche au capitalisme. La N.E.P. économiquement et socialement ne signifiait pas, comme l’ont avancé les léninistes, une "alternative" entre le socialisme et le capitalisme, mais une "ambiguïté" : la marche du capitalisme sous le masque du socialisme. Politiquement, la N.E.P. constituait la prémisse d’une contradiction fondamentale entre le développement de la révolution en occident et la reconstruction d’une économie en Russie. En fait, elle rendait illusoire dès l’origine la jonction entre les bolchéviks russes et les forces révolutionnaires montantes de l’Europe centrale et occidentale. Miasnikov voulait pallier aux conséquences de la N.E.P. en établissant l’alliance des bolchéviks et des ultra-gauches de préférence au compromis des bolcheviks avec les social-démocrates. Il oubliait que la N.E.P. elle-même empêchait les bolcheviks de rechercher l’alliance avec l’extrémisme.
La voie de la lutte prolétarienne désespérée était donc la seule issue révolutionnaire. Elle impliquait les mêmes devoirs aux ouvriers russes et aux communistes des pays occidentaux. Elle se fondait sur cette philosophie de l’offensive que Trotsky (l’homme de la révolution permanente) a trouvé moyen de condamner au 3° Congrès de l’Internationale Communiste.
Cette philosophie de l’offensive, qui nous vaut de la part de Paz la qualification de menchéviks, est pourtant celle que même les droitiers Boukharine, Humbert-Droz, Brandler, etc. ont préconisé lors de la montée révolutionnaire de 1920-1921 ; c’est celle que Marx admire dans les figures viriles de la révolution bourgeoise de 1789-93. C’est bien elle qui anime les articles du Contre le Courant de Lénine et Zinoviev (et non, bien entendu, celui de Paz et de Delfosse).
C’est cette philosophie de l’offensive qui, sur le terrain de la révolution permanente, poussait Marx à envisager comme seule issue pour une révolution prolétarienne en France en 1848, la guerre révolutionnaire contre l’Europe. C’est elle aussi sans doute qui lui fit voir en Blanqui la personnification de cette "offensive" qui pouvait, dès le XIX° siècle, ébranler dans le sens prolétarien l’Europe bourgeoise et semi-capitaliste, comme elle avait bouleversé déjà l’Europe féodale par les armées de Napoléon.
Mais la philosophie de l’offensive, la Révolution permanente, la guerre révolutionnaire, ce drapeau rouge que les bolchéviks en 1917 agitaient devant les yeux de l’Europe affolée, la N.E.P. l’a sagement roulé. Les communistes ont oublié le paragraphe final de Marx dans la Misère de la Philosophie : "Ce n’est que dans un ordre de chose où il n’y aura plus de classes et d’antagonismes de classes, que les révolutions sociales cesseront d’être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours : "Le combat ou la mort : la lutte sanguinaire ou le néant. C’est ainsi que la question est invinciblement posée" (Georges Sand)".
Est-il possible d’affirmer aujourd’hui que ce choix n’était pas posé devant l’Internationale Communiste en 1921 ? Peut-on dire que seule la mort attendait dans la lutte suprême les bataillons de la révolution ? ... Qui sait si l’offensive furieuse de la révolution russe (ce que Léon Trotsky appellerait aujourd’hui politique d’aventure) n’aurait pas éveillé les énergies qui existaient en puissance dans les masses prolétariennes d’Europe et du monde entier ?
Et surtout, comment Trotsky et les autres redresseurs et Don Quichotte du Léninisme, ne voient-ils pas dans ce moment historique décisif, dans ce moment où deux issues décidaient de l’hégémonie prolétarienne en Russie, le saut dialectique, ce fameux changement de la quantité en qualité qu’ils attendent encore aujourd’hui comme les hommes du Moyen-Age attendaient l’Apocalypse ? N’est-ce pas parce qu’ils ont été dans ce saut dialectique ce qu’ils sont restés depuis, les réformistes hésitants que les forces économiques et sociales ont broyés dans leur engrenage ?
C’est pour cela aujourd’hui qu’ils ne voient pas qu’il est faux d’appeler dictature du prolétariat un gouvernement qui, de leur propre aveu, développe les forces de la bourgeoisie, qu’il est faux, après une telle erreur, de prétendre être des marxistes et des dialecticiens.
L’analyse de Marx en 1871 sur la base de l’expérience de la Commune de Paris, est un progrès vis-à-vis de l’intuition historique contenue dans le Manifeste Communiste. Les conclusions que Marx a tirées de la Commune, conclusions d’une grande valeur pour la lutte de classe dans l’Occident ont été, il est vrai, défigurées par la social-démocratie. Lénine a contribué à leur rendre leur véritable aspect. Mais encore faut-il remarquer que les conclusions qu’il a tirées de l’analyse marxiste et de l’expérience russe ne dépassent pas les conclusions de Marx et marquent même une certaine régression par rapport à la conception marxiste et engelsienne de la dictature du prolétariat, régression également sensible dans la théorie et dans l’action.
Aussi le Léninisme n’est-il pas ici un complément moderne du marxisme, de même que la Révolution russe n’est pas dans ses résultats un dépassement de la Commune de Paris. Le Léninisme marque une régression vis-à-vis du marxisme. Chez Marx, la démocratie ouvrière n’est pas identifiée avec la dictature du parti. Ce qu’on peut tirer de la conception marxiste, c’est la nécessité de l’élite prolétarienne, qui ne domine pas la classe ouvrière mais en est simplement une expression idéologique et organisatoire, qui tend au développement par lequel la révolution, le socialisme s’identifieront à la classe elle-même en son entier. Le rôle du Parti n’est pas un rôle de suprématie qui tend à s’éterniser, c’est un rôle d’éducation, qui complète la conscience politique de la classe ouvrière.
Si l’action du parti ne contribue pas au développement de l’Etat-classe, la dictature du prolétariat, la démocratie ouvrière, etc. restent de pures expressions théoriques. Dans la pratique le Léninisme a porté un coup mortel à la Dictature de classe par la sous-estimation, la négation du rôle des conseils d’usines qui étaient la base vivante de la démocratie ouvrière. Il a endormi cette base dont la passivité étonne aujourd’hui. En même temps le Léninisme tend à une justification élargie du bureaucratisme. Chez Marx, règne la plus stricte intransigeance vis-à-vis de cette manifestation qu’il voudrait supprimer complètement. Pourquoi le souci du danger bureaucratique assume-t-il dans l’analyse de Marx une place aussi importante ? Pourquoi marque-t-il dans ce point précis la différence entre l’Etat bourgeois et l’Etat ouvrier ? Evidemment parce que Marx a vu dans ce danger le retour des forces bourgeoises au pouvoir. C’est là un élément de grande importance théorique, car il prouve que Marx n’a pas écarté l’hypothèse d’un retour du pouvoir bourgeois, même sans le "saut dialectique". Si la pureté de la démocratie ouvrière n’atteint pas un maximum possible, elle peut facilement dégénérer. Nous croyons que cette différence en apparence effacée, différence que seule une critique objective du léninisme et du marxisme peut mettre en relief, explique l’attitude des actuels dialecticiens de l’école léniniste, Trotsky et consorts... Et même semble-t-il que les épigones léninistes, Trotsky, etc. exagèrent le défaut fondamental du Léninisme lorsqu’ils identifient kérenskysme à rebours et dictature prolétarienne. Car tout en admettant la bureaucratie, Lénine n’identifiait pas son existence avec celle de la dictature prolétarienne, il n’identifiait pas l’Etat ouvrier avec l’Etat bureaucratique de la bourgeoisie...
C’est pourtant à cette affreuse caricature de marxisme révolutionnaire que vous en êtes arrivé maintenant, Léon Davidovitch, voilà l’abandon, la trahison doctrinale que vous reprochez si volontiers aux autres à la manière du premier philistin bolchévik venu. Trotsky croit-il donc que le marxisme doit mourir avec lui et avec cette contrefaçon hideuse de la dictature prolétarienne qu’est le "kérenskysme à rebours" ?... Et non, l’inexorable dialectique de l’histoire n’a pas besoin des contradictions de Trotsky avec lui-même pour prouver que le prolétariat est la seule force qui puisse détruire l’ordre bourgeois et le remplacer par l’économie socialiste, puisque l’homme qui vis-à-vis du kérenskysme de 1917 a adopté les moyens de la violence révolutionnaire, traite aujourd’hui d’aventuriers de la politique les éléments qui veulent adopter ces mêmes moyens contre le kérenskysme de 1928-29, et puisqu’il préconise avec acharnement la réforme en face de l’oppression stalinienne.
L’histoire laissera Trotsky à son réformisme, puisque c’est là le rivage sur lequel a finalement échoué l’esprit du chef de l’armée rouge, puisque tels sont les derniers résultats, les derniers progrès de la dialectique chez Léon Trotsky et ses épigones.

Notes :

[1Nous voulons faire remarquer à ce sujet que le mot caste que nous employons pour caractériser cette énorme couche de parvenus évaluée à plus de 2 millions par Sizoff dans un récent article de la Lutte de Classes, nous a été reproché à tort par les épigones marxistes (trotskystes-bordiguistes) de Prometeo. Le mot caste est adopté par Marx lui-même dans le 18 Brumaire de L.N.Bonaparte lorsqu’il affirme que Napoléon le petit fut obligé de s’appuyer, dans l’équilibre des autres classes, sur une caste artificielle. Il va sans dire qu’en Russie, il ne s’agit pas de la caste artificiellement créée par Louis Bonaparte. Ici, il y a une base objective pour que cette caste se développe, devienne une classe. Cette base objective est le capitalisme d’Etat (que l’école boukharinienne appelle industrie socialiste et que Prometeo ne craint pas de qualifier d’industrie socialisée), et ses rapports avec le marché libre créé par la N.E.P. C’est là une base économique qui donne à cette caste le caractère d’une classe en développement bien différent de la caste accouchée par "l’idée napoléonienne". Mais la différence entre la caste de 1851 en France et la caste de 1929 en Russie ne doit pas faire oublier ce qu’il y a de commun entre elles : certains privilèges garantis par une certaine organisation étatique. Nous remarquons que Prometeo s’attache avec acharnement à notre style : il a tenté aussi de ridiculiser notre expression de "capitalisme pur" Il ne s’aperçoit pas que nous avons adopté cette expression pour persifler Varga, qui s’en sert très souvent dans ses rapports sur la situation économique.

[2Il est question ici des deux tendances politiques entre lesquelles oscille le bonapartisme de Staline, et non de la personne des camarades victimes de leur opinion.




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