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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Troupes noires
{Le Soviet}, 30 Mai 1920
Article mis en ligne le 4 janvier 2014
dernière modification le 12 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Ce n’est pas un élément politique négligeable que l’accroissement dans le monde entier du renom de férocité militariste que s’est acquis la France.
Ce n’est pas un élément social négligeable que la conviction où sont tous les peuples, à commencer par le nôtre, que l’expression suprême de cette férocité s’est incarnée dans les troupes noires.
Ce n’est pas un élément révolutionnaire négligeable que la confiance placée par les capitalistes de ce pays dans une garde noire qu’ils jugent devoir avantageusement leur tenir lieu de garde blanche.
Pour apprécier exactement ces opinions si répandues, essayons donc, avant de les examiner en elles-mêmes, de discerner sur quelles bases elles reposent. Sans hésitation, nous pouvons affirmer que cette base n’est autre que la croyance en l’inégalité des races humaines.
Soulignons ce mot croyance, car, n’en déplaise aux mânes de Gobineau, rien n’est moins positif, moins scientifiquement établi, et nous, communistes, sentons bien que, rien n’est plus injuste ni, pour tout dire, plus inhumain qu’un tel principe. N’est-ce pas en usant de ce principe, plus ou moins ingénieusement formulé, que les gouvernements de tous les temps ont constamment dupé leurs gouvernés pour les tenir prêts à s’affronter, à se déchirer, à se massacrer ? N’est-ce pas par application de ce principe que, tour à tour, des races arrogantes de provisoires vainqueurs ont pu tyranniser des races vaincues, qui rongeaient leur frein en espérant la revanche ? N’est-ce pas en vertu de la prétendue suprématie des races blanches, lesquelles s’entretuent elles-mêmes pour affirmer la suprématie de telle ou telle de leurs variétés, qu’est aujourd’hui prôné et exploité, par tout ce que le monde compte de sociologues académiques et de négriers politiciens, le dogme monstrueux de la colonisation ?
Or, les communistes ne se contentent pas de proclamer l’égalité des races humaines : ils déclarent que si, contrairement à leur thèse, il en était de plus déshéritées que d’autres, c’est vers les plus humbles qu’ils se retourneraient d’abord, sûrs de trouver en elles, pour leur doctrine sociale, le terrain le plus fécond, parce que le plus vierge. Les noirs sont donc nos frères, et s’il était vrai qu’ils, nous fussent inférieurs, ils seraient nos frères les plus aimés.
Mais elles n’ont pas seulement droit à notre pitié, ces perpétuelles victimes du sadisme de leurs colons blancs, de leurs administrateurs blancs, de leurs garde-chiourmes blancs, ces vigoureuses races autochtones à qui leurs bourreaux blancs de tout acabit imposent en Afrique les lois civilisatrices du dieu Alcool et de la déesse Vérole ; elles ont le droit aussi à notre admiration puisque leurs tribus primitives résolvent parfois sans même les poser, les plus graves problèmes sociaux puisque les débris de leur art enfin réhabilités, enfin compris, grâce à l’école cubiste moderne, commencent à forcer les portes des grands musées d’Europe.
Faudra-t-il donc que l’immense race nègre ait succombé, comme la race australienne, ou se soit abâtardie, comme la race rouge, pour que l’humanité mesure enfin tout ce que lui aura coûté d’irréparables ruines cette civilisation dévoratrice, qui construit ses pyramides avec quinze millions de cadavres, épuise ses mines de charbon pour couler des canons astraux et s’apprête à brûler ses dernières gouttes de pétrole pour transporter le meurtre jusqu’au fond du ciel et de la mer ? Il se peut encore que non. Peut-être le communisme, contre lequel on veut les dresser dans les révolutions de demain, sauvera-t-il les noirs et le monde.
Car leurs bourreaux, qui sont nos oppresseurs, voudraient les jeter dans le brasier révolutionnaire, ainsi que dans la fournaise de la guerre, ils ont jeté ces hommes de bronze, pour qu’ils y fondent. Car un de leurs chefs, celui qui disaient d’eux hier : “ Il faut que les troupes noires soient consommées en six mois ” répéterait demain sa phrase cannibale. Car leur frère et leur mandataire - d’abord élu par eux comme socialiste ! - retourneraient demain, réinvestis de pouvoirs proconsulaires, violer de nouveau la hutte natale, en arracher ses frères et les vendre au grand marché mondial des esclaves. Car enfin, puisqu’il faut tout dire, même ce qui détonne parmi tant d’infamies, un autre Van Vollenhoven se retrouverait peut-être, impuissant et désespéré, pour préférer la mort reçue dans l’uniforme boueux des tranchées aux honneurs rendus à la livrée dorée d’un gouvernement négrier...
Mais de tout cela, les noirs ne seraient pas responsables. Mais tout cela, les noirs le subiraient. Seuls leurs chefs - qui sont blancs - en répondraient devant l’histoire, sinon au tribunal du peuple. Les noirs ne possèdent ni le monopole, ni l’initiative de la cruauté. Etait-ce des noirs, les assassins d’Edith Cavell ou de Jeanne Labourbe ? Non, ce n’était que des gradés.

Maurice Heine  [1]

Notes :

[1De son vrai nom Maurice-Henri Meyer-Heine, il appartenait à une famille très riche qui l’obligea à faire des études de médecine, mais il ne soutint pas sa thèse. Il vécut sa jeunesse en Algérie et devint journaliste. Il rentra à Paris en 1916, très anticolonialiste, s’inscrivit à la SFIC en 1919 et milita pour l’adhésion à la IIIe Internationale. Il fonda alors un "soviet du XIVe arrondissement", embryon de la future section SFIC, fit des tournées de propagande dans toute la France et fut l’un des deux auteurs de "l’amendement Heine-Leroy" à la motion Cachin-Frossard, qui obtint 44 voix au congrès de Tours (voix du Lot-et-Garonne et de Haute-Savoie). On peut aussi se reporter à l’article de Henri Dufief : Contribution à l’histoire de l’ultra-gauche : Maurice Heine paru dans Mélanges d’histoire sociale offerts à Jean Maitron paru aux Éditions Ouvrières.

P.S. :

Ce texte a été publié dans la revue (Dis)continuité, animée par François Bochet. Vous pouvez lui écrire à l’adresse suivante : Le Moulin des Chapelles 87800 Janailhac




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