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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Chemin de Damas
{Le Soviet}, n° ?, 20 août 1920
Article mis en ligne le 4 janvier 2014
dernière modification le 12 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Alleluia. Réjouissons-nous. L’Humanité, organe officiel du Parti Socialiste Unifié, ce journal dont H. Guilbeaux dit qu’il ne se différenciait guère du Matin et de l’Action Française pendant la guerre [1], vient de découvrir le Soviétisme. Il a suffi, pour cela, que deux pèlerins, Cachin et Frossard, soient allés en Russie.
Jusqu’à ce jour, rien, absolument rien, ne put convaincre les manitous officiels socialistes qu’il était de leur devoir d’abandonner la 2° Internationale au triste sort qu’ils lui réservèrent en 1914, d’accord avec leurs collègues étrangers, par leur attitude chauvine et jusqu’auboutiste. Rien ne put les pénétrer qu’en dehors de la nouvelle Internationale, il y avait la Révolution russe à protéger et à sauver. Rien, pas plus nos efforts que ceux des autres communistes français, ne réussit à leur montrer le danger qu’ils faisaient courir à la classe ouvrière en subordonnant son action à celle de la bourgeoisie impérialiste. - Collaboration de classes ? Parfait. - Lutte de classes ? Oui, mais en devenant membre du gouvernement. Révolutionnarisme ? Attention à la provocation. Défense Nationale ? Naturellement.
Or, Cachin et Frossard partis vers Moscou, silence d’attente. Puis, télégramme d’enthousiasme des voyageurs. Discussions, disputes, réserves, colères. Que faire ? Attendre le retour des missi dominici, le résultat de leurs enquêtes et du 2° Congrès communiste, puis statuer. Les deux ambassadeurs sont rentrés. L’orchestre favorable au communisme est mis en action ; quant à l’autre, il se morfond derrière le rideau, attendant le prochain Congrès National pour exécuter des solos de grosse caisse.
Certes, le revirement qui semble s’opérer à l’Humanité est agréable à constater ; mais quelles sont ses raisons exactes ? et quel est son but ? Est-il simplement le corollaire de l’enthousiasme de Cachin et Frossard, ou bien une manœuvre, ou bien encore un acte de repentir ? Je sais que les camarades russes, au cours du dernier Congrès de l’Internationale Communiste, ont fait d’énormes concessions sur le parlementarisme n’ayant certainement pour but que d’amener à eux les partis socialistes en entier ; et loin de moi l’idée de blâmer cet opportunisme, à condition toutefois qu’il ne soit provisoirement appliqué qu’en vue de sauver la Révolution russe et d’amener toutes les révolutions. Ces concessions ont dû être d’un grand poids dans la balance ; mais je me demande si elles suffiront. N’a-t-on pas à craindre que les Centristes, les Reconstructeurs et les Droitiers du parti socialiste français n’adhèrent, eux aussi, à la Troisième Internationale, justement parce que l’ère des fromages n’est pas close ? Je doute qu’ils se séparent de la Gauche, n’ayant pas intérêt à faire le geste que celle-ci n’osa jamais accomplir. Et, dans ce cas, quelle signification prendraient, en France, les mots Communisme et Soviétisme ?
L’Humanité et, par conséquent, les membres de la majorité du parti socialiste unifié, viennent de découvrir le Soviétisme. Il est à prévoir qu’ils vont le monopoliser, l’asservir et, certainement, le camoufler en un idéal irréalisable. La question du régime direct ne les a jamais troublés : ils la négligent parce qu’incompatible avec leurs goûts, leurs aspirations et leur arrivisme. Dictature de parti ? Oui. Mais pas de dictature de classe.
De tout ceci, il y a un enseignement à tirer, réalité déjà annoncée dans le dernier numéro du Soviet, à savoir que les camarades russes, ignorent totalement notre propagande et notre action parce que celles-ci leur ont été rapportées en terme venimeux. Depuis mars 1919, la Fédération Communiste des Soviets qui, jusqu’en décembre dernier, s’appelait Parti Communiste, a toujours lutté pour la révolution russe, pour le Communisme et pour le Soviétisme. Zinoviev le savait (message et article de l’Internationale Communiste) ; donc, le Comité Exécutif de la Troisième Internationale. Que s’est-il passé depuis lors ? On nous a desservis ; nous ne l’ignorons pas. De bons camarades se sont chargés de la besogne ; mais sont-ce eux qui suggèrent, outre la non-convocation de notre groupement au Congrès de l’Internationale Communiste, la consultation de Cachin et de Frossard ?
Un problème devra être résolu dès que le parti socialiste français aura adhéré à la Troisième Internationale notre attitude vis-à-vis de lui. Le considérerons-nous, comme par le passé, parfaitement négligeable au point de vue révolutionnaire ou, s’il s’est expurgé de ses éléments genre Renaudel, A. Thomas, Compère-Morel, Varenne, Longuet et Paul-Boncour, digne d’être accepté comme allié ? Nous n’avons pas l’intention de truster les idées communistes et soviétistes ; mais nous les défendrons, surtout contre ceux qui les emploieront en guise de plate-forme. Seule, jusqu’à ce jour, la Fédération Communiste a préconisé le Soviétisme, a bataillé pour lui et, de ce fait, a connu des séries entières d’attaques sournoises et de calomnies à la Brizon. Seule demain peut-être, elle aura le même but et supportera les mêmes campagnes de dénigration. Mais, ce qui est certain, c’est que, malgré les risettes que fait l’Humanité à la Russie et la direction que semble prendre le parti socialiste unifié, nous nous considérons comme ayant seuls le droit de nous réclamer du soviétisme, parce que ne l’ayant jamais caché comme un parent pauvre ou voilé sous prétexte de bonne politique.
Nous n’avons pas attendu, nous, un voyage en Russie pour défendre la Révolution Communiste. Et ce n’est pas une non-convocation de Congrès qui nous empêchera de continuer, envers et contre tous et surtout contre les gens qui, subitement, viennent de trouver leur chemin de Damas et nous ne nous ont pas encore expliqué la chute des écailles qui les aveuglaient.

MONSIEUR MISERE.

Notes :

[1Le mouvement socialiste et syndicaliste français pendant la guerre, Éditions de l’Internationale Communiste, Petrograd, 1919.

P.S. :

Ce texte a été publié dans la revue (Dis)continuité, animée par François Bochet. Vous pouvez lui écrire à l’adresse suivante : Le Moulin des Chapelles 87800 Janailhac




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