Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Une expérience avortée : Vers le communisme de gauche allemand ? Du Réveil Communiste à L’Ouvrier Communiste
Philippe Bourrinet
Article mis en ligne le 22 décembre 2013
dernière modification le 14 mai 2014

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La Gauche communiste italienne n’était pas restée indifférente à l’existence des autres gauches dans l’Internationale communiste, au cours des années 20. Se considérant comme une partie intégrante de l’Internationale, elle prit connaissance des thèses défendues par le KAPD et ses théoriciens Gorter et Pannekoek. Dans Il Soviet, elle publia les textes fondamentaux du courant du Linkskommunismus allemand. Il était naturel qu’une certaine convergence se manifestât entre les deux courants face aux attaques du Komintern contre "l’extrémisme de gauche", défini par Lénine comme une "maladie infantile". Les deux courants étaient abstentionnistes. Par leur commun rejet du Front unique avec la social-démocratie (tactique adoptée au III° Congrès de l’I.C.), leur refus de la fusion avec les "Indépendants" allemands et les "maximalistes" italiens, il y avait une indéniable identité de vues.
Cependant, cette "identité" resta toute relative, et fut de courte durée. Après le III° congrès de l’I.C., en 1920, Bordiga assuré de l’appui de l’Internationale pour fonder un Parti communiste, en se séparant des réformistes et des maximalistes, leva l’hypothèque de son opposition à la "tactique" parlementaire. Pour lui, la participation aux élections n’était plus une divergence de principe, mais de tactique, lorsque furent appliquées les thèses sur le parlementarisme rédigées par Boukharine et Lénine. Pour Bordiga, qui restait malgré tout abstentionniste, la question la plus urgente était la constitution d’un véritable Parti communiste rattaché à l’Internationale. Lors des élections italiennes de 1921, le nouveau parti appliqua la politique du Komintern et en présentant ses candidats se soumit à la discipline commune :

"Pour des raisons bien claires de discipline tactique Internationale, le P.C. doit participer et participera aux élections...
Abstentionnistes, nous devons également donner l’exemple de la discipline, sans chicaner, sans tergiverser. Le Parti communiste n’a donc aucune raison de discuter pour savoir si il doit participer aux élections. Il doit y participer."

En fait, la Sinistra comunista liquidait l’abstentionnisme qui lui avait donné naissance en 1918 : "En tant que marxiste, je suis d’abord centraliste et ensuite seulement abstentionniste", écrivit alors Amadeo Bordiga [1].
Quelques années plus tard, Bordiga sera même l’un des plus chauds partisans de la "tactique" électorale, critiquant la tendance qui se manifestait de plus en plus chez les ouvriers italiens à déserter le terrain du parlementarisme :

"Tout bon communiste n’a qu’un devoir : c’est de combattre la tendance à l’abstention de nombreux prolétaires, conclusion erronée de leur hostilité au fascisme. En agissant ainsi, nous ferons une excellente propagande et nous contribuerons à former une conscience résolument révolutionnaire qui nous servira quand viendra le moment, imposé par les faits et non par notre seule volonté, de boycotter pour l’abattre la baraque du parlement bourgeois." [2]

Par cette volte-face, la Gauche italienne semblait toujours plus s’éloigner de l’opposition internationale contre le parlementarisme qui s’était manifestée à la même époque dans le KAPD, le KAP de Hollande, en Bulgarie, en Angleterre autour de Sylvia Pankhurst, en Belgique dans le PCB de Van Overstraeten, et jusqu’en Autriche, Yougoslavie et Pologne. Pour elle il ne pouvait être question de former une Opposition, et encore moins une Fraction dans l’Internationale sur cette question. C’est pourquoi, elle se tint à l’écart du "Bureau d’Amsterdam" fondé en 1920, succursale du Komintern pour l’Europe de l’Ouest, et notablement influencé par les thèses du KAPD et de Pankhurst. Pas plus elle ne participa au "Bureau de Vienne" groupé autour de la revue Kommunismus et influencé par Lukacs [3].
Vis-à-vis de la Gauche allemande, la Fraction de Bordiga resta très réservée et méfiante dès 1920. Elle vit dans l’abstentionnisme du KAPD une déviation syndicaliste et anarchiste, identique à celle de la CNT espagnole et des IWW d’Amérique du Nord :

"Nous partageons l’opinion des meilleurs camarades marxistes de la majorité du KPD qui jugent qu’il s’agissait d’une tendance petite-bourgeoise hybride, comme toutes les tendances syndicalistes, dont l’apparition a résulté de la chute de l’énergie révolutionnaire du prolétariat allemand après la semaine rouge de Berlin et les journées de Munich.
Il en résulte un abstentionnisme électoral de type syndicaliste, c’est-à-dire niant l’utilité de l’action politique du prolétariat et de la lutte du parti, que par partialité et habitude, on confond avec les activités électorales." [4]

En lutte avec l’Ordine nuovo de Turin, qui préconisait la formation de conseils d’usine et donnait une place secondaire au parti, Bordiga se hâta d’assimiler le KAPD au groupe de Gramsci. La Gauche allemande en effet préconisait la formation de conseils d’usine (Betriebsräte) et d’Unions (AAUD), semblant concentrer son travail sur le terrain économique. Mais, à la différence de Gramsci (et de Bordiga), elle combattait vigoureusement les syndicats dont elle dénonçait le caractère contre-révolutionnaire ; elle préconisait leur destruction pour les remplacer par les Conseils ouvriers. Selon Bordiga, elle semblait sous-estimer et même nier la nécessité d’un parti politique au profit de "l’idée de conseil". Ce n’était d’ailleurs nullement le cas, le KAPD se définissant et agissant comme un parti centralisé et discipliné :

"Le prolétariat a besoin d’un parti-noyau ultra-formé... Chaque communiste doit être individuellement un communiste irrécusable - que cela soit notre but - et il doit pouvoir être un dirigeant sur place... Ce qui le contraint à agir ce sont les décisions que les communistes ont prises, et là règne la plus stricte discipline. Là on ne peut rien changer, ou bien on sera exclu ou sanctionné." [5]

Ce qui différenciait en fait les deux Gauches, c’est que l’une préconisait la dictature du parti et l’autre la dictature des conseils. L’une voulait diriger les masses prolétariennes vers la victoire, par le développement du parti, l’autre œuvrait pour que ces masses se dirigent elles-mêmes en se libérant de "toute domination de chefs". Au parti de type bolchevik que voulait créer en Italie Bordiga, le KAPD opposait un parti qui "n’est pas un parti dans le sens traditionnel du terme. Il n’est pas un parti de chefs. Son travail principal consistera à soutenir dans la mesure de ses forces le prolétariat allemand sur le chemin qui le mène à se libérer de toute domination de chefs." [6].
C’est pourquoi, Bordiga qui suivait de très près la situation allemande et l’évolution du KPD, après la scission de Heidelberg en 1919, ne pouvait que se montrer méfiant à l’égard d’un parti qui semblait travailler à sa propre disparition dans le feu de la révolution :

"Le parti politique, dit l’opposition, n’a pas d’importance prépondérante dans la lutte révolutionnaire. Celle-ci doit se développer sur le terrain économique sans direction centralisée... (Cette tendance) dénie toute importance à l’action politique et de parti en général, c’est-à-dire (nie le) parti politique comme instrument central de la lutte révolutionnaire et de la dictature du prolétariat." [7]

Ainsi, la Gauche italienne ne voyait pas la différence existant entre les anarchistes et les syndicalistes du type IWW, et le KAPD. Elle croyait déceler dans la théorie de ce dernier "une critique libertaire, qui débouche sur l’habituelle horreur des chefs". Mal informée, elle crut que le "national-bolchevisme" de Wolffheim et Laufenberg était contenu en germe dans les conceptions kaapédistes et "le résultat d’une dégénérescence petite bourgeoise du marxisme". [8] Elle confondait le KAPD avec l’AAUD-Einheit de Otto Rühle, pour qui "la révolution n’(était) pas une question de parti", tout parti étant intrinsèquement "bourgeois" et ennemi de la révolution.
Néanmoins, Bordiga prit contact à Berlin avec le KAPD et rectifia son jugement, qui s’appuyait surtout sur les arguments du KPD qui avait exclu bureaucratiquement la gauche kaapédiste :

"La centrale du parti (KPD) était à la fois pour l’entrée dans les syndicats et pour la participation aux élections. La conférence convoquée en juillet à Heidelberg approuva le programme de la centrale. L’opposition contesta à nouveau la régularité de la conférence et demanda qu’on en convoque une autre, après une ample discussion préalable des deux questions dans les organisations du parti.
La centrale, au contraire, fixa la date du second congrès en octobre 1919 selon un critère étrange : les représentants qui n’auraient pas, sur les deux questions du parlementarisme et des syndicats, un mandat conforme à ses directives, en seraient exclus.
Ne vinrent donc au Congrès que ceux qui étaient du même avis que la centrale, en particulier de nombreux fonctionnaires du Parti, et l’opposition fut déclarée exclue de l’organisation.
Les camarades du KAPD m’ont affirmé, avec juste raison, qu’ils n’avaient pas l’intention de constituer un nouveau parti, mais qu’ils furent exclus par un procédé incroyable, alors que si le congrès avait été régulièrement convoqué, ils y auraient eu la majorité.
En avril 1920, voyant que toute tentative d’obtenir satisfaction était inutile, ils tinrent le congrès constitutif du KAPD."

Bordiga ne manquait pas d’ailleurs de souligner le caractère prolétarien de la nouvelle organisation, la combativité qu’elle oppose à la passivité du KPD lors du putsch de Kapp :

"La nouvelle organisation est en grande partie plus combative et révolutionnaire et elle développe une plus large activité dans les masses ; ses partisans sont les ouvriers qui ne tolèrent ni le manque d’intransigeance dont le vieux parti fait périodiquement preuve, ni sa conversion au parlementarisme, laquelle le rapproche des Indépendants qui profitent de sa tactique pour mieux se faire valoir aux yeux du prolétariat et de l’Internationale." [9]

Tout en conservant ses réserves sur les positions du KAPD, Bordiga espérait que la crise pourrait être résolue en réintégrant ses militants dans le KPD. Pour lui, le principal danger, comme en Italie avec les "maximalistes" de Serrati, venait des Indépendants. Il observait avec inquiétude la continuité de politique de l’Internationale qui, tant en Allemagne qu’en Italie, poussait à l’intégration de ces courants, menaçant ainsi la direction de gauche en cas de dissolution par la formation d’un parti de masses fusionnant artificiellement communistes et "centristes".
Les espoirs nourris par Bordiga ne furent réalisés ni dans un sens ni dans l’autre. Le KPD fusionna avec l’USPD ("les Indépendants") ; le PC d’Italie dut accepter les "terzini" de Serrati. La III° Internationale, suite à son troisième congrès, excluait en septembre 1921 le KAPD, qu’elle avait d’abord accepté dans ses rangs comme "parti sympathisant".
Les contacts cessèrent entre le PC d’Italie et le KAPD. Bordiga jusqu’à la fin de sa vie conserva des préjugés hostiles à l’égard de ce parti, qu’il ne cessa de considérer comme "anarchiste", au même titre que les communistes de conseils hollandais. Même dans l’opposition au sein de l’I.C., il ne pouvait y avoir, selon lui, de convergence de vues avec les "kaapédistes".
Le PC en Italie devait être le meilleur rejeton de l’Internationale, le plus "léniniste" dans la question du parti face à l’opportunisme "tactique" de Zinoviev. Pour ne pas prêter le flanc à l’accusation de "gauchisme", mais surtout en raison de ses conceptions profondément "léninistes", la direction "bordiguiste" se démarqua soigneusement - jusqu’à son élimination totale en 1926 - du courant de la gauche allemande (Linkskommunismus). Rejetant le Front unique, la bolchevisation, la politique de l’Etat russe, elle acceptait néanmoins toutes les thèses du II° congrès de l’I.C.
Après le III° congrès mondial de 1921, Bordiga poursuivit ses attaques contre le courant "kaapédiste" sur la question syndicale. Bien que celui-ci fût viscéralement anti-"syndicaliste", puisqu’il préconisait la destruction des vieux syndicats et la constitution d’Unions sur une base politique de reconnaissance de la dictature prolétarienne, Bordiga en dénonçait le caractère "syndicaliste" :

"Le syndicat, même quand il est corrompu, est toujours un centre ouvrier. Sortir du syndicat social-démocrate correspond à la conception de certains syndicalistes qui voudraient constituer des organes de lutte révolutionnaire de type non politique, mais syndical." [10]

Enfin, la fondation d’une Internationale communiste ouvrière (KAI) par les partisans de Gorter en 1922 coupait la possibilité de contacts même informels entre les deux gauches. Définir la Russie comme le principal ennemi du prolétariat mondial, caractériser la Révolution russe de bourgeoise ou de paysanne, autant de points creusant un fossé idéologique entre les deux gauches communistes [11].
Malgré cela, des éléments de la gauche du PC d’Italie prirent individuellement contact avec la Gauche allemande. L’initiateur en était Michelangelo Pappalardi (dont le nom est orthographié dans les rapports de police Pappalardo). Né en 1896, il adhéra dès le début à la Fraction abstentionniste. En 1922, il s’expatria en Autriche ; en 1923, il milita en Allemagne où il représentait le PC d’Italie auprès du KPD. Ce fut pour lui l’occasion de discuter longuement avec le KAPD. Le 10 novembre 1923, il démissionna du PCd’I, démission acceptée par Tasca (Valle) le 30 novembre. Entré en France, il s’installa à Lyon, où il sera en correspondance avec Bordiga, l’invitant à constituer une fraction de gauche dans le PC italien et l’Internationale. Avec quelques ouvriers immigrés italiens, il diffusera en traduction française les Thèses de Lyon au V congrès du PCF à Lille (20-26 juin 1926), sous le titre Plate-forme de la gauche, projet de thèses présenté par un groupe de "gauchistes" (bordiguistes) à l’occasion du V° congrès du Parti communiste français. Bordiga en supervisa la traduction.
Les membres de la gauche italienne se trouvaient en effet en étroit contact avec le mouvement communiste français, dès l’origine. Bordiga représenta l’Internationale au congrès de Marseille en 1921. Damen, menacé d’emprisonnement, à la suite d’un affrontement armé avec les squadristes fascistes, fut envoyé par la direction du PCd’I en France auprès du "Bureau politique", comme représentant officiel, pour présider à l’organisation des groupes de communistes italiens émigrés, et en coordonner l’activité politique. Il fut nommé directeur de l’édition hebdomadaire en italien de l’Humanité jusqu’à son retour clandestin en Italie en 1924. Les idées "bordiguistes" n’étaient donc pas inconnues au sein du PCF. La plupart des émigrés italiens, même en 1926, étaient sur les positions de l’ancienne direction de gauche, et dans certaines sections (Paris, Lyon, Marseille) largement majoritaires. Cela ne manqua pas d’inquiéter la nouvelle direction italienne autour de Tasca, Togliatti, exilée en France après la suppression totale du parti par le gouvernement Mussolini en 1926. Elle prit contact avec le Parti français pour en expulser les "bordiguistes" ou les contraindre à démissionner.
Un certain nombre d’entre eux resta dans le PCF et chercha à y défendre le plus longtemps possible les positions de Bordiga, en étroit contact avec le groupe communiste autonome italien, formé d’expulsés installés dans plusieurs villes françaises, ainsi qu’en Suisse, en Belgique et au Luxembourg. Par l’intermédiaire de leur plate- forme, ils tentèrent jusqu’en 1929 environ de rester en contact avec les communistes français et de les influencer idéologiquement au sein des "cellules". Au prix de difficultés énormes, comme le montrait l’avant-propos aux thèses de Bordiga :

"Ne pouvant nous exprimer librement dans la presse officielle du Parti, nous prenons la décision de faire connaître, par nos propres moyens, notre pensée aux communistes français." [12]

Chassée de l’Internationale, la gauche italienne ne voulait point s’isoler. Frustrée de l’espoir avorté de fonder une fraction internationale, elle souhaitait s’ouvrir à l’activité politique, au sein du mouvement communiste, dans tous les pays où l’exil l’avait contrainte de résider. Elle ne se considérait pas comme "italienne", sinon par le fait d’être née en Italie, mais comme internationale. Sa vocation naturelle c’était le travail international, partout où elle existait, sa seule "patrie", c’était l’Internationale reliant les ouvriers de tous les pays dans un même idéal, une même action pour leur émancipation par le communisme mondial.
Les questions qui se posaient dans le Parti communiste français ne pouvaient donc être un "domaine réservé" aux seuls ouvriers de nationalité française, pas plus que ceux-ci ne pouvaient rester ignorants de la riche expérience politique du prolétariat italien de l’après-guerre, particulièrement dans les questions du fascisme et du parti. La plate-forme de la gauche ajoutera aux "Thèses de Lyon" tout un chapitre sur les "questions françaises".
Ce chapitre définissait la situation économique en France comme "une situation de crise, qui se manifest(ait) par l’inflation et par les difficultés du budget de l’Etat". Il précisait que "cette crise n’(était) pas encore une crise de la production et de l’industrie en général, mais ne manquera pas de le devenir dans quelque temps". Il soulignait en conséquence l’acuité des tensions sociales avec "1’ouverture de la période de chômage qui aggravera d’avantage la situation de la classe ouvrière". Envisageant la politique de la bourgeoisie dans cette conjoncture, il prévoyait un changement d’orientation, sur la base de l’expérience italienne : "Il est très possible que la crise économique s’élargissant, et une offensive patronale se dessinant, on constate un changement complet de programme dans le domaine politique. Cette phase de politique de droite pourra présenter des analogies avec le fascisme italien, et certainement l’appréciation de l’expérience italienne est très utile pour l’analyse de la politique française actuelle."
Cependant les "bordiguistes" italiens n’envisageaient pas dans l’immédiat la venue du fascisme, car "il manqu(ait) une condition fondamentale, c’est-à-dire le fait d’une grande menace révolutionnaire qui aurait donné à la classe bourgeoise l’impression de se trouver au bord de l’abîme". Forts de l’expérience italienne, où le fascisme engendra l’antifascisme sur la base du Front unique, la gauche italienne rejetait d’avance toute possibilité d’alliance antifasciste :

"Ce qui est essentiel, c’est de comprendre que le plan fasciste est en première ligne un plan contre le prolétariat et la révolution socialiste, que c’est donc aux ouvriers de devancer ou de repousser son attaque. C’est une conception erronée que de considérer le fascisme comme une croisade contre la démocratie bourgeoise, l’Etat parlementaire, les couches petites-bourgeoises et leurs hommes et partis politiques tenant la barre du pouvoir... Selon cette idée, le prolétariat ne devrait que donner l’alarme, prendre "l’initiative"... de cette lutte antifasciste, se battre avec les autres pour défendre les avantages d’un gouvernement "de gauche", considérer comme but victorieux la faillite du fascisme en France..."

Dans cette période, que les "bordiguistes" prévoyaient instable et incertaine, "la classe ouvrière française par son importance numérique et par ses traditions historiques (était) l’élément central de la situation actuelle et de la lutte sociale". Cela passait donc par le développement des tendances révolutionnaires au sein du PCF. A ce sujet, le rédacteur des "Questions françaises" était fort pessimiste : "La constitution du parti se fit à Tours sur des bases trop larges." "Tel qu’il est aujourd’hui, le parti communiste français laisse beaucoup à désirer dans sa préparation idéologique marxiste, dans son organisation intérieure, dans sa politique, dans la formation d’un centre dirigeant capable d’interpréter les situations et leurs exigences...". C’est surtout le régime intérieur que critiquait la gauche italienne, dont le résultat désastreux avait été de nourrir "la méfiance traditionnelle des ouvriers français à l’égard de l’action politique et des partis".
Pour remédier à cette situation, la gauche préconisait une politique résolue d’opposition aux thèses de l’I.C. sur le "gouvernement ouvrier et paysan", le "front unique", la "lutte antifasciste". Elle proposait de développer "un solide réseau de fractions communistes" dans les syndicats, en œuvrant à l’unité syndicale, et une intervention décidée dans les luttes économiques, base de la lutte politique contre tous les partis bourgeois de droite et de gauche contre l’Etat et non "pour la dissolution des ligues fascistes par l’Etat".
Où allait le PCF ? Là-dessus, le texte ne se prononçait pas. Il remarquait simplement que la "bolchevisation" avait entraîné une véritable stagnation. Bordiga ne voyait pas dans cette situation la conséquence d’un danger de droite, avec l’aile de Souvarine exclue qui avait servi de "fantôme pour atténuer la pression des coups portés sur la gauche internationale". Face à "l’opportunisme et au liquidationnisme dans le parti français", Bordiga ne voyait pas d’aile gauche. Il rejetait les thèses syndicalistes de la Révolution Prolétarienne comme "foncièrement erronées et dangereuses".
Bordiga ne se cachait pas « les difficultés d’une telle situation ». Il pensait que c’était surtout aux militants communistes d’apporter une amélioration du régime intérieur du parti.
Comme on peut voir, la gauche italienne ne modifie pas ses positions en 1926, malgré sa défaite au congrès de Lyon. Elle pense que les PC sont encore un lieu privilégié de son intervention. Ceux-ci ne sont pas considérés comme irrécupérables au mouvement communiste. Les bordiguistes excluent donc toute possibilité de fonder un nouveau parti et restent dans la mouvance de l’Internationale. Leur attitude là encore s’oppose à la Gauche allemande qui avait proclamé la faillite de l’Internationale communiste et la nécessité de fonder de nouveaux partis communistes.
Très vite, avec la défaite de la Révolution en Chine, conséquence de la politique de Staline et Boukharine vis-à-vis du Kuomintang, une partie de la Gauche italienne en exil, principalement en France, allait modifier sa position et proclamer l’impossibilité d’œuvrer au redressement de l’IC, et se rapprocher rapidement des positions du KAPD, par le biais de ses contacts avec Korsch.
Sous l’influence de Pappalardi, une importante minorité se détacha du groupe "bordiguiste" italien, dirigé par Ottorino Perrone (Vercesi). Celui-ci, s’enfuyant de Milan, s’était installé à Paris, où il ne tarda pas à s’opposer aux partisans de Pappalardi. La scission fut consommée en juillet 1927. En novembre de cette année, sortait le premier numéro du Réveil, « bulletin intérieur des groupes d’avant-garde communiste », dont le centre se trouvait à Lyon. Il se définissait comme un "groupe de communistes intransigeants" [13].
Les buts du Réveil communiste n’étaient pas clairs. Il ne se prononçait pas pour la fondation de nouveaux partis et d’une Internationale. Il visait à "l’unité des gauches sur le terrain international". Cette position proche de celle de Korsch était tempérée par une grande prudence : "Pas de nouvelle organisation internationale sans que le processus de développement d’une ligne de gauche sur le terrain international ne soit accompli". En fait, ce groupe ne voyait aucune possibilité d’opposition interne ou externe à une Internationale communiste qu’ils proclamait mort-née dès 1919 :

"Le processus de germination d’une nouvelle internationale que l’on essaya de pousser à une solution même avant la grande révolution russe à Zimmerwald trouva une conclusion prématurée lorsqu’à la suite de ce grand mouvement historique initialement prolétarien, en 1919 on voulut forcer l’histoire du mouvement révolutionnaire".

Le Réveil communiste appuyait la position de Rosa Luxemburg qui était contre une fondation immature du Komintern et regrettait l’attitude du délégué Eberlein, qui ne vota pas contre la proclamation. Ainsi, selon lui, fut réalisée une "unité formelle et non réelle". Elle "devait être fatale dans la suite au développement d’un véritable parti communiste mondial, ainsi qu’elle devait supprimer dans le Komintern toute possibilité de régénération".
La cause en était, selon le Réveil, dans le rôle trop grand dévolu à la Russie au sein de l’Internationale. Tout en qualifiant la Révolution russe de "grandiose, particulièrement pendant le communisme de guerre", il voyait dans la NEP en 1921 le début de son recul. Sur ce point, il reprochait l’idéalisation de celle-ci par "perronistes", qui soutenaient toujours la position de Lénine à cette époque. Au contraire, la NEP était "une première manifestation idéologique d’une classe ou de plusieurs couches sociales qui ne sont pas la classe ouvrière". Quelles étaient ces classes ? le groupe de Pappalardi ne donnait là dessus aucune réponse. Il constatait qu’en 1927 la dégénérescence de l’Etat russe était un fait accompli et qu’il n’existait plus de dictature du prolétariat russe avec la "bureaucratisation de l’appareil étatique" :

La bureaucratisation de l’appareil étatique, l’éloignement total de cet appareil de la classe ouvrière, les manifestations idéologiques non prolétariennes dans l’appareil lui-même dénotent que la dictature du prolétariat en Russie n’est plus une réalité dans le pays de la plus grande révolution de la classe ouvrière."

Derrière la question de la "dégénérescence" se cachait en fait le problème de l’Etat qui "n’(avait) pas trouvé dans la Révolution russe une solution définitive et complète". C’est cette question qui ne tarda pas tarder à devenir l’un des principaux sujets de discussion théorique de la Gauche italienne, dans les années 30.
Tout en proclamant "pas de retour au passé, en revenant sur des positions tout à fait liquidées", les "groupes d’avant-garde communiste" se rattachaient encore dans leur numéro 2 de janvier 1928 à la tradition de Bordiga. Ils se proclamaient même les plus fidèles continuateurs du "grand chef du communisme italien", face aux "soi- disant bordiguistes ou perronnistes qui se sont détachés de notre groupe en juillet 1927".
Cette "pureté" bordiguiste ils la voyaient dans le rejet du "terrain théorique du léninisme, c’est-à-dire du néo-léninisme". Illusion de la part du Réveil, puisque Bordiga ne cessa de se proclamer le plus fidèle disciple de Lénine, même dans l’opposition au sein de l’I.C.
C’est pourquoi le Réveil commença à critiquer Bordiga lui-même auquel il reprochait d’avoir voulu rester coûte que coûte dans le Komintern "pour ne pas quitter le terrain de la masse",. en restant ainsi sur le terrain de la "ligne tactique du compromis" préconisée par Lénine. Il lui reprochait sa méfiance dans les groupements fractionnels et de n’avoir pas fondé de fraction :

"Nous avons... il y a deux ans soutenu vis-à-vis du camarade Bordiga la nécessité de la fraction ouverte, car nous disions que la bolchevisation avait déjà accompli son rôle de socialdémocratisation du Komintern, et nous ne voyions pas de possibilité d’organiser, sur le terrain de la discipline, une résistance sérieuse à la base du Komintern."

Face à l’opposition de gauche groupée autour de Trotsky, l’attitude du Réveil fut encore plus nette, voyant en lui le continuateur du "léninisme" et le défenseur inconditionnel de l’Etat "ouvrier" russe :

"Il ne faut pas subir cette imposition idéologique de Trotsky. Nous ne contestons pas ici la valeur du passé révolutionnaire de ce camarade... Même contre lui et ses suiveurs... il faut soutenir qu’il est une tactique opportuniste de faire passer comme démocratie ouvrière cette tragique caricature de la dictature prolétarienne qu’est le gouvernement des stalinistes."

Rejetant "l’héritage trotskyste" et critiquant "le camarade Bordiga", les "groupes d’avant-garde communiste convergeaient vers Korsch qui depuis le printemps 1926 (mars) publiait Kommunistische Politik. Deux textes seront publiés dans Réveil communiste, signés de la main de Korsch : "Dix ans de lutte de classe dans la Russie des soviets" [14] ; "La Gauche marxiste en Allemagne" [15]. Cela n’entraîna pourtant pas une communauté de pensée entre les deux groupes : "Il va de soi que ce fait ne comporte pas ni notre fusion organique avec le groupe de Korsch, ni la soumission de notre ligne nettement gauchiste aux directives de l’idéologie et de l’action korschiste qui tend à un éclectisme dangereux." Le Réveil adressait même une mise en garde au groupe allemand : "Cet éclectisme pourrait détourner nos camarades allemands de la véritable ligne révolutionnaire et les ramener au maximalisme suranné."
Pappalardi écrivit un article critique sur le korschisme, reprochant surtout à Kommunistische Politik de remettre en cause le caractère prolétarien de la Révolution russe par l’affirmation que "la contre-révolution bourgeoise dans la nouvelle Russie commen(çait) en même temps que la révolution prolétarienne". Il faisait remarquer que nier cette révolution prolétarienne, c’était nier aussi qu’il y ait eu contre-révolution en Russie, car "il est évident en effet que si l’on nie le caractère prolétarien de la Révolution d’Octobre, on nie en même temps sa dépendance vis-à-vis de la crise mondiale du capitalisme".
Mais surtout, le Réveil reprochait à Korsch d’être un intellectuel et de s’être compromis en 1926 avec Maslow et Fischer, d’avoir entraîné rapidement les éléments prolétariens qui le suivaient dans le néant, avec la dissolution rapide de son groupe et l’entrée d’une partie de celui-ci dans le "Leninbund" et la social-démocratie. Le dernier numéro du Réveil (février 1929) invitait donc Korsch à revenir à ses chères études.
En fait, par son ouvriérisme viscéral et sa méfiance de la confrontation politique, le groupe du Réveil s’isolait de plus en plus, alors que les "perronnistes" avaient fondé la Fraction de gauche du PCd’I et que se développaient en France des groupes d’opposition. "Nous n’avons pas craint ni ne craignons aujourd’hui l’isolement provisoire de la masse prolétarienne", était-il affirmé. Tout en se démarquant du sectarisme, l’organe des groupes d’avant-garde communiste se proclamait lui-même une "secte".
Idéologiquement, ces groupes étaient absolument isolés. Ils étaient les seuls en France à préconiser la sortie des ouvriers de l’I.C. et non à œuvrer en son sein ou au dehors au triomphe d’une fraction de gauche ("Hors de l’Internationale de Moscou !").
Ils étaient les seuls encore, à cette époque, à ne pas préconiser la "défense de l’URSS" qu’ils définissaient comme "la formule de l’Union sacrée en Russie". A la fin de l’année 1928, sur cette question, le Réveil défendait pratiquement les positions du KAPD :

"La dictature prolétarienne, au lieu d’agoniser dans le sens marxiste, s’est graduellement défaite dans un monstrueux appareil, où une caste s’est soudée avec l’idéologie de la nouvelle bourgeoisie. Et cela sans Thermidor, sans reproductions conformes d’un événement du passé historique."

Prometeo, dans son numéro 12, reprochera fortement cette position au Réveil. Il répliquera que le terme de "caste" n’est pas marxiste et soulignera les contradictions d’une théorie qui affirme tout à la fois que le gouvernement russe "n’est pas un gouvernement capitaliste pur" et agit comme un "gouvernement bourgeois". Bien que défendant la nature prolétarienne de l’Etat russe "sur la base de la socialisation", Prometeo laissait la voie ouverte à la discussion, à laquelle il invitait les militants du Réveil [16].
Cette attitude ouverte de Prometeo, ainsi que sa fidélité à l’héritage bordiguiste sur la question russe, sa fidélité aux thèses de Lénine, allaient entraîner le départ du Réveil de quelques éléments comme Piero Corradi qui rejoignirent la Fraction de gauche italienne. Ceux-ci, bien que formés par Pappalardi, se considéraient avant tout comme "léninistes" et ne trouvaient plus de raison à militer dans un groupe qui se refusait à former une Fraction. Le congrès de Pantin de février 1928, où est proclamée la Fraction de gauche du PCd’I leva leurs hésitations, selon les termes de Corradi, 50 ans après. Désormais, idéologiquement et organisationnellement, la Gauche italienne se trouva rassemblée autour de Prometeo.
La tendance de Pappalardi ne va pas pourtant disparaître après la scission. Elle va même voir affluer de nouveaux éléments comme André Prudhommeaux, qui dirige, avec sa femme Dori, une librairie au 67, boulevard de Belleville, et vont donner une coloration moins "italienne" du groupe, mais aussi plus ambiguë vis-à-vis de l’anarchisme.
En août 1929, paraissait le numéro 1 de l’Ouvrier communiste, organe des "groupes ouvriers communistes", et dont le siège était la librairie des Prudhommeaux à Paris [17].
Le terme de "communistes-ouvriers" faisait explicitement référence au KAPD. L’Ouvrier communiste ne se considérait plus comme une partie de la Gauche italienne, dont il rejetait la tradition comme inférieure à celle de la Gauche allemande :

"... nous avons participé à une expérience révolutionnaire moins complète que celle de nos camarades allemands... Ancrés à la tradition bordiguiste, il nous a fallu de longs efforts pour chasser de notre pensée le système de préjugés qui nous cachait encore cette réalité, puisée directement dans la lutte de nos camarades allemands." [18]

Alors que le Réveil critiquait encore dans son numéro 2 (janvier 1928) "des éléments tels que Pannekoek en Hollande et Pankhurst en Angleterre" pour leur fondation d’une IV° Internationale "mélange absurde des éléments les plus disparates", l’Ouvrier communiste faisait acte de contrition et se considérait dorénavant comme "une branche retardataire de la véritable gauche marxiste, celle dont en 1919 et 1920 les représentants étaient Pankhurst en Angleterre, et en Hollande les Tribunistes : Gorter et Pannekoek". (L’Ouvrier communiste, n° 1.)
Le groupe de Pappalardi publia en feuilleton dans son journal la brochure de Gorter "Réponse à Lénine, qui condensait les positions de la Gauche allemande. Cette publication soulignait l’orientation "antiléniniste" prise par les "groupes ouvriers communistes" :

"Gorter avait raison et Lénine tort. La ligne léniniste a mené aux pires défaites, la constitution des partis de masse a formé par dessus le marché un nouveau rempart opportuniste et contre-révolutionnaire dans le camp du prolétariat." [19]

Des contacts seront pris avec les Hollandais et les Allemands du Gruppe internationale Kommunisten (GIK), ainsi qu’avec l’AAU et le KAPD de Berlin. Ces contacts n’iront pas jusqu’à une fusion dans une même organisation, ces groupes restant très prudents sur le principe même et apportant plutôt leurs contributions respectives dans la presse "ouvrière communiste". Cette tendance "kaapédiste" et "antiléniniste" ne restait pourtant pas isolée internationalement : des groupes défendant les mêmes positions programmatiques se constituèrent autour de 1930 en Autriche et au Danemark (Mod Strömen). Mais les bases en restaient fragiles : faibles numériquement, isolés du milieu ouvrier soumis à l’idéologie social-démocrate et staliniste, ils n’étaient ni homogènes politiquement ni soudés dans une même communauté organisationnelle internationale, qui leur paraissait prématurée ou inutile, échaudés qu’ils étaient par la tentative de fonder en 1921 une KAI. mort-née.
Bien qu’isolée en France et faible numériquement (15 à 20 militants), l’organisation "communiste ouvrière" eut l’immense mérite de faire connaître dans ce pays les positions de la Gauche allemande, victime du cliché traditionnel de Lénine sur "l’infantilisme" et de "l’extrémisme".
La participation de Miasnikov, du Groupe ouvrier russe à l’Ouvrier communiste, en 1929, va confirmer et étayer la ligne "antiléniniste" de ce dernier. Vieux militant bolchevik, Miasnikov [20] s’était trouvé en opposition complète avec Lénine dès 1921, à propos de la NEP et de la "démocratie ouvrière" dans le PCR et les soviets. Il préconisait la liberté de critique et d’organisation la plus grande en leur sein. Il critiquait la "tactique du Front unique" : "tactique de collaboration avec les ennemis déclarés de la classe ouvrière qui oppriment les armes à la main le mouvement révolutionnaire du prolétariat", tactique qui "est en contradiction ouverte avec l’expérience de la révolution russe". Il rejetait aussi toute interdiction des grèves en Russie par le régime bolchevik, demandant que "le prolétariat participe réellement à la gestion de l’économie" par l’intermédiaire des syndicats et des comités d’usine. Considérant la Russie et le PCR comme néanmoins "ouvriers", le groupe de Miasnikov s’était constitué en "groupe ouvrier" du parti bolchevik "sur la base du programme et des statuts du PCR, afin d’exercer une pression décisive sur le groupe dirigeant du parti lui-même".
Expulsé du parti en 1922, Miasnikov réussit à faire paraître en allemand [21] à Berlin le Manifeste de son groupe, grâce à l’aide du KAPD, qui y ajouta ses commentaires critiques sur les syndicats et la nature prolétarienne du PCR. Arrêté en 1923, torturé, il put s’enfuir d’Arménie en 1928, pour gagner la Perse et la Turquie. Korsch et l’Ouvrier communiste, après une campagne intensive, réussirent à faire entrer en France Miasnikov, au début de 1930. A cette date, il se trouvait pratiquement sur les positions du KAPD, et rejeta la tentative de Trotsky de fonder une Opposition comme condamnée à la dislocation ou à la chute dans les mains de la bourgeoisie [22].
L’expérience de cette Gauche russe non "léniniste" et opposée à Trotsky, critique sur l’expérience russe, va donc amener l’Ouvrier communisteà défendre vigoureusement les thèses de la Gauche allemande, qui la première avait critiqué la politique du PCR et de l’I.C. Sur cinq points :

a. La question parlementaire. A la différence de Bordiga qui faisait de l’antiparlementarisme une question de "tactique", l’Ouvrier communiste en faisait une question de principe, en préconisant le boycottage du parlement. Il se démarquait néanmoins, comme le KAPD, du syndicalisme antiparlementaire, et de l’anarchisme.

b. La question nationale. Sur ce point, et même plus nettement que la Gauche hollandaise qui restait indécise sur la question, le groupe de Pappalardi affirmait qu’il n’était pas possible de soutenir des mouvements nationaux qui "ne peuvent que servir de prétexte aux développements de conflits internationaux, être artificiellement provoqués pour déchaîner une guerre". Reprenant les thèses de Rosa Luxembourg, l’Ouvrier communiste rejetait la position de Lénine selon lequel "le prolétariat est même le paladin de la défense nationale, car il représente la seule classe qui luttera jusqu’au bout, notamment contre toute oppression nationale". En effet, soulignait l’article, "L’impérialisme et la question nationale" [23] : "Le prolétariat développe son mouvement, fait sa révolution comme classe et non comme nation. Aussitôt après la victoire du prolétariat dans plusieurs nations, les frontières ne peuvent que disparaître."
Il ne peut pas y avoir de "bourgeoisie nationale" progressiste dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, car celle-ci "est dans son essence et dans sa structure une création artificielle de l’impérialisme" [24]. C’est pourquoi, même tactiquement, il ne pouvait être question de défendre le "droit des peuples à l’autodétermination", comme en 1917, mot d’ordre derrière lequel se réfugie la "bourgeoisie nationale" : "Il ressort de cette expérience désastreuse que quand le prolétariat se met à défendre "sa patrie", "la nation opprimée", il atteint un seul résultat, c’est-à-dire de renforcer sa propre bourgeoisie." L’Ouvrier communiste rejetait aussi le mot d’ordre trotskyste d’Etats-Unis d’Europe, comme s’inscrivant dans la même ligne nationaliste : "Les communistes marxistes n’ont pas à édifier les Etats-Unis d’Europe ou du monde, leur but est la République universelle des conseils ouvriers." [25]

c. La question syndicale. Ici, les "groupes ouvriers communistes" reprenaient la position du KAPD : c’est-à-dire refus de toute activité dans les syndicats pour les "reconquérir" et rejet de toute tentative de fonder de nouveaux organismes syndicaux, même "révolutionnaires".
"On ne peut conquérir les syndicats à la révolution, on ne peut créer des syndicats révolutionnaires." [26]
S’appuyant sur l’expérience allemande, où les syndicats se sont retrouvés aux côtés de Noske contre la Révolution, le groupe de Pappalardi préconisait leur destruction. Mais cette destruction ne se voulait pas celle de syndicats particuliers, mais de la forme syndicale même, devenue caduque par les "modifications que le processus historique a apportées aux formes de la lutte de classe". [27]. Celle-ci ne pouvait plus passer au travers des syndicats en raison de ce processus "qui faisait d’organes originairement classistes des armes dociles aux mains du capitalisme".
Est-ce à dire que le groupe "ouvriériste" rejetait toute intervention dans la lutte de classe ? Non, puisque "la participation à toute lutte partielle du prolétariat est indéniablement nécessaire" [28]. En fait, l’existence d’organismes permanents de lutte et de défense du prolétariat était devenue impossible : "La constitution d’organismes permanents basés sur les formes inférieures de la conscience et de la lutte classistes n’a plus de raison d’être en un temps où la révolution doit pouvoir surgir d’un moment à l’autre". [29]. Cette vision était donc très "spontanéiste" puisqu’elle définissait la révolution prolétarienne comme une possibilité permanente. La lutte trouverait donc ses organismes spontanés dans les "comités d’usine". Ceux-ci ne pourraient être permanents. L’Ouvrier communiste s’élevait contre l’AAU d’Allemagne qui transformait ces comités d’usine "en formes qui remplacent le syndicat classique". Pour lui la lutte économique ne pouvait être rattachée qu’à la prise du pouvoir. La forme du pouvoir prolétarien, c’était les conseils ouvriers.

d. Parti et conseils. Venant du "bordiguisme", les militants de la gauche "communiste ouvrière", par réaction au "léninisme", allaient de plus en plus considérer la question du parti comme secondaire, préférant vivre dans l’isolement d’une "secte", plutôt que de succomber au "mythe" de la construction du parti :
"... nous ne sommes pas pressés de fonder un nouveau parti, d’élargir notre base d’organisation... Nous avons pour but de former un parti vraiment révolutionnaire, et c’est dans ce but que nous préférons demeurer encore pour longtemps une secte." [30]
Contre Bordiga qui affirmait que la conscience de classe ne pouvait exister que dans le parti ; que ce dernier devait diriger le prolétariat pour établir après la prise de pouvoir une dictature du seul parti communiste, était opposée une vision "luxembourgiste" :
"Le rôle du parti n’est pas un rôle de suprématie qui tend à s’éterniser, c’est un rôle d’éducation, qui complète la conscience politique de la classe ouvrière." [31]
Ce rôle "éducationniste" donné au parti réduisait singulièrement sa fonction à celle d’un petit cercle d’études, et non à une fonction "d’aiguillon" de la conscience politique ouvrière. L’Ouvrier communiste pensait que cette conscience était spontanée, tout comme le parti qui en était le fruit.
En fait, le groupe se rattachait d’une certaine façon au communisme des conseils germano-hollandais. Les conseils se développeraient en fonction inverse du développement du parti. De façon étrange, le "groupe ouvriériste" soulignait, néanmoins, l’importance "d’élites prolétariennes" ; mais le rôle "sera de plus en plus absorbé par le rôle des masses au fur et à mesure qu’on s’approchera de la victoire". [32]

e. La Russie et l’Etat L’Ouvrier communiste, comme le Réveil communiste, voyait l’origine de la contre- révolution dans la NEP et l’écrasement des marins et ouvriers de Kronstadt en 1921 :

"La détermination de la dégénérescence actuelle remonte à la NEP, au compromis entre les éléments prolétariens et bourgeois de la Révolution russe, qui a créé un abîme entre la révolution russe et la révolution en Occident, qui a offert une base économique pour l’embourgeoisement de l’appareil prolétarien, des fonctionnaires, des employés, etc."

La nature de l’Etat prolétarien s’était donc transformée en son contraire. Par le capitalisme d’Etat, la bureaucratie, appelée encore "caste", s’était transformée en une nouvelle forme de classe bourgeoise :

"Il y a une base objective pour que cette caste devienne une classe. Cette base objective est le capitalisme d’Etat... et ses rapports avec le marché libre créé par la NEP." [33]

En fait, ce sont deux facteurs étroitement liés qui ont opéré ce processus : le facteur externe (l’absence de révolution en Occident, laissant la Russie isolée) et le facteur interne (capitalisme d’Etat), étroitement solidaires dans leur effet sur l’ouverture de la contre-révolution. Dans son analyse, l’Ouvrier communistene séparait pas les deux facteurs. Mais, le deuxième avait été le plus pernicieux, puisque le parti bolchevik était resté à la tête de l’Etat et ne s’était pas rangé du côté des mutins de Kronstadt :

"En 1921, il n’y avait que deux issues pour les communistes russes : ou bien la lutte désespérée, héroïque contre les forces intérieures et extérieures de réaction et "très probablement" l’écrasement et la mort dans la lutte, ou bien le compromis avec les forces bourgeoises, l’abandon sans résistance des positions révolutionnaires, l’absorption douce des forces communistes dans les nouveaux rapports bourgeois de production introduits par la NEP."

De l’expérience russe, L’Ouvrier communiste tirait deux leçons fondamentales :

"La dictature prolétarienne... ne peut ni développer le socialisme ni se conserver elle-même, si elle ne développe pas la révolution prolétarienne sur le terrain international. Cela est particulièrement vrai pour un pays mal développé au point de vue industriel."

La dictature du prolétariat est "la dictature des conseils et non la dictature de parti" ; elle est "l’organisation antiétatique du prolétariat conscient". [34]
Toutes ces positions furent discutées dans la Fraction de gauche italienne, pour aboutir souvent aux mêmes conclusions. Mais il y avait une divergence fondamentale entre ces deux branches de la Gauche italienne : l’une envisageait un travail à long terme dans le cadre d’une organisation visant à l’intervention dans la lutte de classe. L’autre, n’œuvrait pas au développement d’une organisation politique, qu’elle estimait secondaire, considérant que la conscience du prolétariat pouvait se développer à tout moment dans une révolution possible à tout instant. C’est plus par intuition, surtout grâce à la Gauche allemande, qu’elle développa ses positions théoriques. L’absence de révolution, qu’elle attendait de la crise de 1929, l’influence grandissante de positions anarchisantes développées par Prudhommeaux et sa femme allaient aboutir à la dislocation du groupe dès la fin de l’année 1931. Auparavant, les époux Prudhommeaux avaient démissionné [35], ce que les ouvriéristes italiens saluèrent comme l’élimination de "la petite-bourgeoisie intellectuelle" en quête de privilèges et de renommée, car voulant se "faire un nom sur le dos de la classe ouvrière".
Cette scission, qui n’en était pas une, eut de graves répercussions financières sur le journal. Les Prudhommeaux avaient des moyens financiers et tenaient une librairie, servant de siège à l’organisation. La publication dut bientôt cesser de paraître. Spartacus, sous la houlette des deux démissionnaires et de Dautry prit la succession la même année. Le groupe de Pappalardi se désagrégea ; celui-ci malade dut abandonner toute activité politique jusqu’à sa mort en 1940. Spartacus, puis la Correspondance internationale ouvrière, en 1932, n’eurent qu’une existence éphémère. Elles étaient plus la publication privée d’un couple, auquel s’était adjoint Dautry, intéressé par les positions "conseillistes" puis (bientôt libertaires), qu’un organe politique d’une organisation militante [36].
En fait, la mort de L’Ouvrier communiste n’a pas été le produit de facteurs contingents, mais bien de facteurs politiques. Allant très loin et avec beaucoup de hardiesse dans le chemin de la remise en cause des schémas du passé, le groupe ne put développer une cohérence politique et organisationnelle. Il était plus une fédération de groupes d’études qu’une organisation politique définie par un programme et une théorie du présent. Bien que soutenant la nécessité d’un parti, il se rapprocha des anarchistes italiens de Lotta anarchica [37], et préconisa un anarchisme "se rénovant de fond en comble, en se dépassant lui-même et en dépassant ses antagonismes traditionnels" [38].
Ouvriériste, il s’isola du petit milieu politique, alors qu’il était déjà isolé du milieu ouvrier. L’isolement de la Gauche allemande, sa crise à la fin des années 20, la faiblesse de celle-ci sur le plan organisationnel, les difficultés des liaisons internationales ne lui permirent pas de tenir longtemps [39]. Faute d’un organe, le groupe Spartacus disparaissait bientôt.
Le tandem Prudhommeaux-Dautry publiait alors à partir du 25 septembre 1932 jusqu’en juin 1933 la revue Correspondance internationale ouvrière, en liaison avec des communistes des conseils hollandais et des anarchistes anglais. [40].
C’est ce que montra a contrario l’histoire de la Fraction de gauche italienne, qui connut pourtant bien des crises, mais réussit à émerger contre le courant, guidée jusque dans ses erreurs et balbutiements par la recherche d’une cohérence théorique, en restant rattachée à la tradition de la Gauche italienne des années 20, fût-elle imparfaite.

Notes :

[1Il Comunista, 14 avril 1921.

[2Stato Operaio, 28 février 1924.

[3Pour l’histoire du KAPD, on se reportera à Hans Manfred Bock, Syndikalismus und Linkskommunismus (1918-1921), 1969, Meisenheim am Glan ; Frits Kool, Die Linke gegen die Parteiherrschaft, 1970, Freiburg ; Didier Authier et Jean Barrot (pseudonyme de Gilles Dauvé), La Gauche communiste en Allemagne, Payot, Paris, 1976. Voir aussi la thèse (traduction) de Philippe Bourrinet, Alle origini del comunismo dei consigli. Storia della sinistra marxista olandese, Graphos, Gênes, 1995.

[4Il soviet, n° 11, 11 avril 1920, Le parti communiste allemand.

[5Intervention de Jan Appel (Hempel) au III° Congrès du Komintern, Protokolle des dritten Kongresses der KI, p. 496.

[6Appel du congrès de fondation du KAPD, 4-5 avril 1920, Berlin, traduit par Didier Authier, in La gauche allemande, 1973

[7Bordiga, Les tendances au sein de la III° Internationale, Il soviet, n° 15, 23 mai 1920.

[8Il soviet, n° 15, ibid.

[9Bordiga, La situation en Allemagne et le mouvement communiste, Il soviet, n° 18, 11 juillet 1920.

[10Bordiga, Sulla questione del parlamentarismo, Rassegna comunista, 15 août 1921.

[11Proletarier, Sondernummer, 1922, Die Thesen des I. Kongresses der Kommunistischen Arbeiter-Internationale.

[12signé : un groupe de membres du PCF.

[13C’est par manque d’informations que Jean Rabaut (dans son livre, Tout est possible !, Denoël, Paris, 1974, p. 77-80) prétend : 1) que Prudhommeaux et Dautry étaient les promoteurs du Réveil communiste ; 2) que celui-ci était né en février 1929, alors qu’il s’agissait du dernier numéro (n° 5).

[14R.C. n° 1

[15R.C. n° 4

[16Risposta al Risveglio.

[17Un rapport de la police italienne (13 déc.1931) note dans la "fraction ouvriériste", "un petit noyau d’une quinzaine de personnes", dont le secrétaire est Ludovico Rossi, et les éléments les plus en vue : Antonio Bonito (dit Dino) ; Alfredo Bonsignori. Ce rapport concerne uniquement Lyon (CPC n° 441/030600).

[18L’Ouvrier communiste, n° 2-3, octobre 1929, "Faut-il conquérir les syndicats ou les détruire ?"

[19L’Ouvrier communiste, n° 1.

[20Roberto Sinigaglia, Mjasnikov e la rivoluzione russa, Jaca Book, Milan, 1973.

[21Manifeste du groupe ouvrier du PCR (b), in Invariance n° 6, série II, 1976, avec les notes critiques du KAPD. Le Réveil avait déjà publié (janvier 1928) la brochure A la veille de Thermidor de Sapronov et Smirnov, groupe proche de celui de Miasnikov. Celui-ci avait fondé en 1923 un éphémère (et minuscule) "Parti communiste ouvrier de Russie" rattaché à la KAI de Gorter.

[22"Il n’y a que deux possibilités, soit les trotskystes se regroupent sous le mot d’ordre "guerre aux palais, paix aux chaumières", sous l’étendard de la révolution ouvrière - le premier pas que doit faire le prolétariat pour devenir classe dominante -, soit ils s’éteindront lentement et passeront individuellement ou collectivement dans le camp de la bourgeoisie. Ce sont les deux seuls éléments de l’alternative, il n’y a pas de troisième voie." L’Ouvrier communiste, n° 6, janvier 1930.

[23O.C. n° 2-3

[24O.C. n° 9-10, mai 1930

[25L’Ouvrier communiste, n° 2-3, ibid.

[26L’Ouvrier communiste, n° 1, "Faut-il conquérir les syndicats ou les détruire ?".

[27Ibid.

[28souligné dans l’article

[29L’Ouvrier communiste, n° 4-5, "Faut-il conquérir les syndicats ou les détruire ?"

[30L’Ouvrier communiste, n° 1, août 1929, "Pour sortir du marais".

[31L’Ouvrier communiste, n° 1, "Récents progrès de la dialectique matérialiste chez Trotsky et ses épigones".

[32OC, n° 7-8, "Sur le rôle des élites prolétariennes dans la révolution de classe".

[33L’Ouvrier communiste, n° 1

[34L’Ouvrier communiste, n° 12, octobre 1930, en italien.

[35L’Ouvrier communiste, n° 13, janvier 1931, "Prudhommeaux et sa femme ont f... le camp, tant mieux"

[36Prudhommeaux était très pessimiste sur les possibilités révolutionnaires. Il considérait le prolétariat comme un nouveau Spartacus dont la lutte ne pouvait être qu’une lutte désespérée pour les luttes révolutionnaires suprêmes. Dautry, par la suite, adhérera au cercle de Souvarine (Critique sociale) puis à Contre-Attaque revue animée par l’écrivain Georges Bataille.

[37Le même rapport de police cité note que les "ouvriéristes se sont rapprochés des anarchistes, au point de travailler en commun". Il souligne "la participation à la propagande pour les victimes anarchistes à Saint-Priest" et "au cercle anarchiste Sacco-Vanzetti". Il concluait : "Ils affirment ne rejeter aucun moyen de lutte, y compris l’attentat terroriste". Un tel rapport de police doit être considéré sur ce point avec précaution.

[38L’Ouvrier communiste, n° 11, septembre 1930.

[39La scission entre l’AAU et le KAPD en 1929 va disloquer rapidement la Gauche communiste allemande. Le KAPD dit "maintenu" continuera à défendre les positions les plus strictes sur la nécessité du parti ; rejetant tout syndicalisme révolutionnaire, fut-il "unioniste". Mais il demeurait de plus en plus isolé. En décembre 1931, les débris de l’AAU et de l’AAU-Einheit s’unirent en une Kommunistische Arbeiter-Union (KAU), caractérisée par une assez grande faiblesse théorique et une orientation plutôt activiste.
Dans ces conditions, l’impact en France de la Gauche allemande alla en déclinant. Alors que L’Ouvrier communiste se désintégrait, le groupe Spartacus prit la relève en 1931. Composé d’immigrés allemands, pour la plupart (8 militants), il ne pouvait publier son journal Spartacus que grâce à l’argent de Prudhommeaux qui en profitait pour rédiger à sa guise, sans contrôle de ses articles. Pour cette raison, Prudhommeaux fut exclu du groupe en septembre 1931 pour indiscipline, "absence de conscience politique et organisationnelle". Llettre de A. Heinrich au KAP des Pays-Bas, 6/9/1931, in Archives Canne-Meyer, IISG Amsterdam.

[40Les Prudhommeaux et Dautry évoluaient vers l’antifascisme dès 1933 s’éloignant des positions de la Gauche communiste allemande.

P.S. :

Ce texte est intégralement disponible sur le site de Philippe Bourrinet : www.left-dis.nl/




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53