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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Enquête Bochuz
{Prison : journal du GIP}, n°2, Février 1973, p. 2-5.
Article mis en ligne le 30 mars 2014
dernière modification le 26 mars 2014

par ArchivesAutonomies

NOUS OUVRONS ICI UN DOSSIER. CE SONT DES TEXTES ÉCRITS PAR DES PERSONNES AYANT FAIT L’EXPÉRIENCE DES PRISONS. ON Y TROUVERA DONC DES ARTICLES TRAITANT DIRECTEMENT DE LA VIE DES DÉTENUS A L’INTÉRIEUR DES PRISONS, SUR LEUR LIEU DE TRAVAIL, DES PROBLÈMES AVEC L’ADMINISTRATION PÉNITENTIAIRE SOIT A L’INTÉRIEUR SOIT A L’EXTÉRIEUR DE LA PRISON,(GARDIENS, DIRECTION, PATRONAGE, DÉPARTEMENT DE JUSTICE ET POLICE, ETC.,...).
CE DOSSIER EST ANIME PAR LES DÉTENUS EUX-MÊMES ET RESTE OUVERT TANT QU’IL Y A DES PRISONS !

Les ETABLISSEMENTS DE LA PLAINE DE L’ORBE sont constitués de trois parties :

  • Le pénitencier proprement dit, où sont placés les condamnés à la réclusion et en général les longues peines d’emprisonnement.
  • La colonie, oû se trouve les condamnés à l’emprisonnement. Cet établissement est placé à l’intérieur du domaine agricole.
  • Les Près-Neufs, servant à l’internement administratif. (Délinquants d’habitude, alcooliques, etc).

    LE TRAVAIL A BOCHUZ

    Les travaux que l’on peut effectuer aux établissements, atelier et domaine agri­cole, ne nécessitent en général aucune formation professionnelle.
    Actuellement les ateliers se répartis­sent de la manière suivante : couture, buanderie, cuisine, mancherie, menuise­rie, cordonnerie-sellerie, reliure, mécanique-électricité, cartonnage, brocha­ge, imprimerie.
    Aucun de ces ateliers n’a un rapport quelconque avec le niveau de dévelop­pement technique de l’industrie, tout au plus servent-ils à nous occuper. L’atelier de mécanique et d’électricité a pour objet d’entretenir les installa­tions techniques, d’ailleurs dépassées, de la maison. Les apprentissages de cuisiniers, menuisiers, cordonnier-selliers, typographes, ne sont qu’une far­ce utile à donner une sorte de crédibi­lité à la maison sur le plan profession­nel. Les apprentis représentent à peine 4% à 5% des détenus, toujours en butte au sabotage des gardiens, qui ne peu­vent supporter l’idée que des détenus puissent obtenir une formation profes­sionnelle.
    Ainsi, malgré une différentiation apparen­te, les ateliers nécessitent un travail du même ordre, c’est-à-dire de manoeuvres. Il est nécessaire de modifier complète­ment cet état de chose, de telle manière que les ateliers soient en rapport direct avec l’industrie. Cela nécessite la dis­parition de certains ateliers et la créa­tion de nouvelles possibilités de travail. De plus, le salaire doit être en rapport avec le travail effectué.
    Sur le domaine agricole, nous sommes ré­partis en une dizaine d’équipes de manoeuvres, servant aux récoltes, à l’entre­tien du bétail (vaches, cochons, poules), à l’atelier de peinture, de maçonnerie, à la forge, au garage. Là, on peut se deman­der si la disparition de ce genre d’éta­blissements n’est pas une nécessité, d’au­tant plus que le déficit d’exploitation va en augmentant, malgré tout ce que l’on fait dire aux chiffres. De toute manière la direction ne tient pas à rentabiliser le domaine, son but étant là aussi de nous occuper.
    Dans ces conditions, aussi bien au péniten­cier qu’à la colonie on peut se demander pourquoi une telle quantité de matons, portant le titre d’éducateurs spécialisés, puisque en fin de compte on n’éduque per­sonne, et que par ailleurs les problèmes de surveillance sont minimes, voire inex­istants à la colonie. Pour qui tout ce personnel, sinon peur exercer une répres­sion à notre endroit, et nous faire admet­tre la condition (arbitraire) d’éléments méprisables de notre société.

    CELLULES

    Il faut distinguer le cas de la colonie, qui vient d’être rénovée, de celui du pénitencier. Comme la direction des E.P.O vante à qui veut l’entendre les transfor­mations faites - le directeur y vient mê­me les dimanches après-midi avec ses invi­tés. Cela remplace la ballade au zoo - nous jugeons inutile d’insister. On peut s’éton­ner du fait que dans cette rénovation, on a conservé les anciens cachots que l’on a décorés afin de pouvoir les appeler "cellu­les d’isolement". D’après Auberson, cela aurait coûté trop cher de les démolir !
    Il a même été construit des semi-cachots (cellules normales, peintes en gris, avec toilettes turques sans lavabo ni armoire de toilettes). On prétexte que c’est des­tiné à ceux d’entre nous qui sont sales (pour les rééduquer I) et on y met ceux qui sont trop remuants. Le nouveau direc­teur Pittet s’est empressé de les faire utiliser.
    Pourquoi a-t-on fait une salle de TV pour ne l’utiliser que deux heures et demie par semaine ?
    Pourquoi y aménage-t-on une salle d’é­tudes avec bibliothèque et ne l’utilise-t-on que quelques heures par semaine (trois demi-journées au maximum) ?
    On prétend que c’est par opposition du corps des gardiens, soutenu par Pittet.
    Les faits semblent le prouver.
    Au pénitencier, rien n’a été fait. Près d’un million de francs ont déjà été dé­pensés en frais d’études, mais sans au­cun résultat. Au lieu de voir grand, pourquoi n’a-t-on pas utilisé cet argent plus profitablement ? Les cellules sont insalubres et il n’y a aucune facilité de toilettes : nous devons aller vider notre pot de chambre chaque matin et ceci pen­dant des années ! Seules les cellules du troisième étage sont un peu plus "agréa­bles", car elles ont une fenêtre à hauteur normale et peuvent être décorées librement. On y met les "anciens". L’éclairage est insuffisant en général.

    ÉTUDES

    Pour obtenir des demi-journées de congé pour études, il faut être inscrit dans une école. On n’a pas le droit de décider de faire des études une fois que l’on est en prison, ni de se tenir au courant au point de vue professionnel, â moins de le faire en plus du travail obligatoire.
    Juste avant de faire une conférence de presse en novembre 1972, le directeur de ce moment, Henri Auberson, a accordé à un étudiant des congés lui permettant de sui­vre des cours en ville trois fois par se­maine. Il s’en est vanté devant les jour- malistes. Un autre étudiant a bénéficié d’une mesure analogue, mais actuellement plus personne ne peut aller suivre des cours dans une école. Toutes les déci­sions en ce domaine sont prises à la "tête du client". Il n’y a aucune structure d’en­seignement sérieux en place, à l’exception d’un cours de français et de dactylographie.

    LE DIRECTEUR, LA PORNOGRAPHIE ET LES PHOTOS DE FAMILLE :

    M. Anet, agent social, ne nous contredira pas si nous disons que Pittet, nouveau direc­teur des EPO, assimile les photos de famille à la pornographie. En effet le règlement per­met depuis peu de recevoir des livres de l ’extérieur, à l ’exeption des ouvrages porno­graphiques et ... des albums de photos de fa­mille. Décision signée Pittet !

    MÉDECIN ET PSYCHIATRE

    L’infimerie n’est pas pourvue des instal­lations hygiéniques minimales, telles que toilettes et eau courante ! Il est inutile d’y aller en espérant s’y faire soigner.
    Il arrive souvent que les infirmiers (diplomés ?) la vident le vendredi soir pour faire revenir les malades le lundi.
    Les malaises de courte durée (rhumes ,grip- pes,...) sont admis pour un ou deux jours au pénitentier où l’on peut rester en cel­lule pour cela. A la colonie où le régime est théoriquement moins dur, on vous ex­pédie à l’infirmerie tout de suite, à moins que le médecin ne déclare que vous êtes en état de travailler, au cas où vous avez eu l’idée de vous inscrire à sa consultation.
    On se demande d’ailleurs pourquoi ce der­nier ne tient pas compte des certificats d’incapacité de travail des détenus, ainsi que des rapports de ses confrères.
    Ou, pour prendre un autre cas, sur quels critères il se base pour admettre des malades, pour, quelques jours plus tard, les envoyer au cachot pour "indiscipline" indiscipline causée par les médicaments prescrits ?
    Beaucoup de détenus se plaignent de l’innefficacité du médecin. Il n’y a aucun moyen de recours dans ce domaine.
    Quant au psychiatre, comme il établit un rapport pour la commission de condition­nelle, nous pouvons difficilement lui parler avec franchise.
    Peut-on parler de secret professionnel dans ce cas ?
    L’aumônier fait lui aussi un rapport, ce qui pose le même problème. En outre, il dénonce des détenus aux gardiens et s’en vante !
    Tout ceci accroît notre isolement. On ignore à qui se confier sans arrière pen­sées et on ne va plus chez le psychiatre que pour se faire prescrire des calmants.

    NOURRITURE

    C’est un problème lancinant, qui résulte simplement d’une mauvaise gestion (mau­vaise volonté ?). Nous prétendons que ce n’est pas en dépensant des millions pour construire de nouvelles cuisines que l’on y changera quoi que se soit, si l’on gar­de le même chef-cuisinier, par exemple.
    On continuera de faire tremper la viande dans l’eau pour la faire gonfler et on continuera d’apprêter les légumes d’une manière qui leur enlève tout goût et vitamine.
    Actuellement, plus de la moitié de la nourriture finit aux cochons et ceci pour
    un budget de 400.000 F. par an !
    En réalité, la cuisine ne va pas plus mal qu’un autre atelier de Bochuz. Seulement, si la reliure va mal, cela n’a aucune im­portance, tandis que les idioties qui se font à la cuisine se répercutent évidem­ment sur tout le monde.
    Pourquoi ne pas confier la cuisine à une organisation privée qui emploierait quel­ques détenus ?

    CANTINE

    Pour remédier à la situation catstrophique de la nourriture, il y a la cantine. Avec notre maigre pécule, on peut s’ache­ter du salami, du fromage, des douceurs et des fruits à des prix élevés.
    Pourquoi la cantine ne s’approvisionne-t-elle pas aux discounts ou à la Migros ? Pourquoi vend-elle au prix du détail, c’est-à-dire deux fois plus cher, les pommes que produit le Pénitencier ?

    LOISIRS

    Une distinction tout d’abord ; le nom de "loisirs" a été pris par les travaux fa­cultatifs en cellule, ces cornets à plier qui sont rémunérés entre dix et trente francs le mille. Le bas niveau du pécule oblige le détenu qui veut s’acheter des livres, de la lingerie de corps ou bien plus de nourriture à passer des heures à plier des cornets ; en outre, cela fait passer le temps.
    Les autres loisirs sont ridicules. La di­rection s’en fiche éperdument, laisse l’animateur s’en occuper en lui refusant presque tout moyen .
    D’où la pauvreté de ce qui est offert, alors qu’il suffit d’un peu d’organisa­tion. Voilà ce que l’on peut faire : De la poterie deux heures par semaine, du football une à deux heures par semaine.
    A la colonie, des cartes ou du billard trois fois nonante minutes par semaine, avec possibilité de faire de la musique deux fois sur trois. En cellule c’est interdit.
    Au pénitencier, tous les jours une heure de "promenade". De vagues "cercles d’étu­des" dirigés par l’aumônier.
    A la colonie, TV une soirée par semaine. De temps en temps, un western ou un film américain que tout le monde a déjà vu est présenté par l’animateur.

LE VIEIL ANGLAIS ET LA CONDI.

Un vieil anglais ne comprenant pas un seul mot de français subit sa peine à Boahuz.
Pour ces raisons linguistiques, il n’a que des contacts limités avec ses co-détenus et nuls avec le personnel et la direction, par­mi lesquels personne ne connaît la langue anglaise. Malgré cela, son cas ne présentant pas de problème particulier, il attend avec sereinité sa mise en libération conditionnel­le, jusqu’au jour où le rapporteur de la com­mission de libération lui apprend, par l ’in­termédiaire d’un détenu-interprète, que le préavis de la direction des E.P.O. est néga­tif. Motif : la direction n’est pas parvenue à connaître suffisamment bien le vieil angl­ais et demande pour cela que la décision de la commission soit renvoyée de trois mois. C’était probablement le délai nécessaire à Auberson et Pittet pour apprendre l’anglais.

PERSONNEL

Auberson, directeur jusqu’au 31.12.72, est nommé chef du service pénitentiaire vaudois.
Pittet, sous-directeur, lui succède. Il est compétent dans son travail de sous-direc­teur, principalement la SECURITE et les PUNITIONS. Une des dernières peines de ca­chot qu’il a infligée pour rentrée tardive de 1 heure, a été assortie d’une privation de DESSERT le DIMANCHE. Nous restons con­fondus devant tant de pédagogie. Il a une formation d’instituteur.
Aumônier protestant : Werlen. Sans commen­taires.

Les employés de la maison :

Educateur : Frei , également instituteur de formation.
Animateur : Piccinelli.
Agent social et censeur : Anet qui est se­condé par une secrétaire.
Médecin : Bridel.
Psychiatrè : Mivelat. (surnom Manivelle). Citons encore les gardien chefs :
Au pénitencier, Nicollet est démissionnai­re. Ses adjoints sont Pillonel et Baudin.
A la colonie Vilard (environ 35 ans de service) a un adjoint (Conod !). On essaie d’établir une liste du personnel avec les qualifications. On cherche en vain quels certificats d’"éducateurs spécialisés" les gardiens ont obtenus. Lecteurs, pouvez vous nous aider ? D’après Auberson, ils ont tous un certificat de capacité.
Est-il vrai que le cuisinier est un ancien vannier ?