enquête sur la prison-modèle

{Intolérable}, n°2, Décembre 1971, p. 9-32.
jeudi 3 avril 2014
par  ArchivesAutonomies

"... je regrette que toutes les prisons de France ne ressemblent pas à Fleury-Mérogis..."
(J. Femiot, France-Soir, 13 mars 1971.)

Tu arrives, tu es soulagé. Au commissariat, tu as été tabassé. Au dépôt, c’était sale, et tu attendais sans, savoir. A présent, tu sais que tu es arrivé. Tu n’as plus qu’à te laisser porter, c’est le garage. C’est le soir, et ils vont bien te laisser dormir. Le car a franchi les portes, est rentré sous un bâtiment, les grilles se sont refermées. Tu descends. Il faut qu’on t’enregistre. Tu leur donnes ton identité, ils te prennent tes empreintes, ta photo ; tu retires tout ce que tu as dans tes poches, tu enlèves ta montre. Tu passes au vestiaire et tu te déshabilles. Un surveillant est là qui te fouille le corps, la bouche, "écarte les ; jambes, baisse-toi, tousse". Tu vas à la douche, tu te rhabilles avec le costume gris, à ta taille ou pas, que tu porteras désormais. Tu remontes en camionnette. Tu traverses à toute vitesse. On te fait descendre, tu aperçois des bâtiments, de l’herbe. On te fourre dans une cellule au rez-de chaussée. Tu te couches. Tu t’endors.

A quelque 25 km de Paris, une zone rasée par les bulldozers. Une enceinte infranchissable de 8 mètres de haut, sans fenêtres, de forme hexagonale. Un emplacement de 17 hectares. On ne devine pas les constructions de l’intérieur. C’est la maison d’arrêt pour hommes de Fleury-Mérogis.
Au centre, une rotonde surmontée d’une coupole à 6 grands lanternaux qui regardent dans toutes les directions. Autour d’elle, un corps de bâtiment polygonal. Tout autour, 5 blocs à 3 ailes, qui font comme les pales d’une hélice, ce qui vaut à chaque bloc le nom de tripale. Enfin, des dizaines de hangars alignés, adossés à l’enceinte extérieure.
Entre les constructions, sous des couloirs suspendus, les routes de service. Du côté de l’entrée : accès direct à la rotonde centrale.
La rotonde centrale, et le bâtiment polygonal qui l’entoure, abritent le sas d’entrée des détenus, où pénètrent les cars de police, la salle d’attente des visiteurs et les parloirs. Les tripales, quatre étages sur rez-de-chaussée, sont les bâtiments de détention, numérotés D1, D2, D3, D4, D5, et peuvent détenir jusqu’à 620 hommes. Le rez-de-chaussée de chaque tripale est réservé aux services généraux, au personnel et aux cellules d’accueil. Les cellules pénitentiaires occupent trois étages. Au quatrième, une salle de 150 places, et les cours de promenade individuelle, entourées de hauts murs. Dans les hangars sont installés les ateliers d’entretien et de travail.

LA "SYNTHÈSE"

Quand tu arrives, tu passes d’abord huit, dix jours dans une cellule du rez-de-chaussée, ça s’appelle l’accueil ; il y a une cinquantaine de cellules. Ce sont des cellules pour un, il y a un lit, une chaise, mais les deux fois que je suis allé à Fleury, on était deux par cellule, et même pendant quelques jours, on a été trois ensemble. Les matons mettent une paillasse par terre, alors on dort une fois sur le lit, une fois par terre.
Mais ils ne donnent pas de chaise, alors on mange une fois à table, chacun son tour. Si on s’entend bien. Sinon, le premier arrivé garde le lit et la chaise pour lui tout seul. Ou c’est le plus fort. Mais la plupart du temps, on s’arrange. Les types qui n’ont jamais été emprisonnés, sont sonnés, ils se désespèrent, parfois ils pleurent. J’en ai entendu un hurler pendant deux, trois nuits : je ne veux pas mourir ici. Certains voudraient se suicider tout de suite, mais ils n’ont pas les moyens. J’étais comme ça la première fois, mais celui avec qui je suis tombé, m’a remonté le moral.
Pendant que tu es en accueil, l’éducateur vient te voir pour te tirer les vers du nez, ce que tu as fait, pourquoi tu l’as fait, c’est pour votre bien, vous serez bien classé. Après dix jours, tu passes au prétoire devant le chef de service et des matons-chefs. C’est comme un petit tribunal, tu es debout devant eux, ils regardent ton dossier, ils te font la morale. C’est la loterie : si ta figure leur revient, tu auras un travail en cellule ou en atelier, tu pourras faire la formation professionnelle. Sinon, rien du tout. Tu seras seul à ne rien faire 23 heures sur 24.

La ventilation des détenus par tripale se fait dès leur arrivée à Fleury, selon le principe suivant ; au D2, on met les jeunes de 18 à 21 ans qui dépendent des tribunaux de Paris ; au D4, les jeunes qui dépendent des tribunaux de la région parisienne, à l’exclusion de Paris ; aux D1 et D3, les adultes, affectés à Fleury en vertu de la répartition alphabétique ; de plus, les disciplinaires sont rassemblés au D3 dont le haut est occupé par des dizaines de mitards ; quant au D5, il n’est pas encore en service : une cinquantaine de surveillants célibataires y sont logés.
II y a environ 500 détenus par tripale, Fleury-Mérogis est exactement prévu pour en détenir 3110.
L’accueil est donc accéléré, l’éducateur n’a que peu de temps. Il remet à chacun un questionnaire, lui demande sa "coopération", lui promet ses "conseils", l’invite à rédiger son autobiographie, le présente à des tests : c’est le "dossier d’observation" (voir document).
L’éducateur rédige alors un rapport. Ce texte tient en une feuille, et s’appelle la "synthèse" : trois lignes sur les parents, trois lignes sur la scolarité, l’apprentissage, "l’aspect caractériel", les aptitudes ; l’ensemble se conclut sur une proposition d’affectation. Ce travail intègre donc l’éducateur à l’appareil policier de la détention. Dans la "commission de classement", un éducateur siège aux côtés du chef de service (qui dirige le bâtiment), d’un surveillant-chef (ils sont quatre par tripale, l’un est l’adjoint du chef de service, chacun des trois autres est le responsable d’un étage) et d’une assistante sociale.
Nègre, chef de service du D2, joue au juge, tance le nouveau, le rappelle à ses devoirs envers la société, consulte les photocopies des procèsr verbaux de police, l’affectation qu’il prononce sonne comme une sentence. On n’a qu’à se taire. On quitte alors sa cellule d’accueil. On découvre sa cellule définitive, en étage, où on est seul. Quelques détenus sont placés dans des cellules pour trois : quand la direction pense qu’isolés, ils se suicideraient plus facilement que d’autres.

LA CELLULE

Les cellules, il n’y a pas à se plaindre. Elles ne sont pas grandes, mais elles sont propres, ça fait un peu cellule de moine. Il y a du confort, lavabo, chiotte. Tu as une tablette devant la fenêtre, où tu manges, tu écris, tu fais tout. Plus un placard, et, évidemment, le lit. Ce qui est assommant, c’est qu’on n’a pas le droit de se coucher avant l’appel du soir. Enfin, on peut j quand même s’étendre de temps en temps, mais se coucher non, et s’ils t’attrapent, ils t’emmerdent. Tu plies tes draps et tes couvertures dès que tu te lèves, et là, même si tu ne te sens pas bien, ou si tu as froid, interdit de se mettre sous la couverture. Prisons sans barreaux, c’est toujours ce qu’on croit sur Fleury-Mérogis. Et, évidemment, il y a une fenêtre en verre, très dur, et on ne peut pas la casser. Pendant la révolte de 70, il paraît qu’il y en a un qui y est arrivé, et qui a fait l’acrobate sur la façade. Il y ajuste un carreau dans le haut, qu’on peut ouvrir. Derrière ce carreau-là, il y a des barreaux. Là où ils sont chiants aussi, c’est avec le cadre. Dessus, tu as le droit de mettre les photos de ta famille ou une bondieuserie. Mais les pin-up, ils râlent. Moi, je découpais des filles dans "Paris-Match" ou "Jours de France", et à chaque fois ils me les enlevaient. Le vrai plaisir, c’est dormir et manger.
A l’ouverture du D2, la nourriture était d’abord bonne, mieux cuisinée et plus saine qu’à Fresnes ou à la Santé. Mais rapidement ça s’est déprécié, on est arrivé à une époque où on mangeait du chou quatre fois par semaine, des lentilles une fois par semaine, et le restant, c’était fayots et patates. En général, ça dépend des jours, et si tu es bien avec l’auxiliaire. Ça dépend aussi, paraît-il des tripales. C’est servi sur un plateau "self" mais avec des cases. L’auxiliaire l’apporte et vient le reprendre, il faut que tu l’aies lavé avant. Au début, tu te crois forcé de tout manger. Comme tu ne fais rien, tu grossis. Après, tu manges moins, mais tu es obligé de cantiner,
parce que c’est trop infect. Tu cantines du lait en poudre, des confitures, du chocolat, des gâteaux, tous les dix jours. Si tu comptes que tu es forcé de cantiner savon, dentifrice, peigne, papier-cul, et les journaux, plus le tabac, ça te revient facilement à 20 000 francs par mois.
Tout le monde ne peut pas se le permettre.
Souvent, même quand tu ne veux pas, ta mère se prive pour que tu cantines. En repasser aux copains, tu te ferais choper. Au début, tu ne sais même pas que tu peux cantiner. Tu l’apprends par les autres, qui te causent au travers du mur.

Les cellules du D2 par exemple sont ainsi réparties : au premier étage, ceux qui iront aux ateliers ; au second, les groupes scolaires ; le troisième est occupé par ceux qui travaillent en cellule, par le quartier des isolés, dit C1, et par le "quartier spécial" C2, où on met homosexuels, travestis, politiques, toxicomanes, par le quartier C3 des punis. A tous les étages, il y a des "isolés non punis", c’est-à-dire ceux qui 23 heures sur 24 n’ont rien à faire : au D2, ils sont la moitié, dans les autres, bien davantage.
Au quatrième, se trouvent la salle de réunion qui sert à la messe et aux séances de cinéma, ainsi que les courettes pour la promenade des punis et des "dangereux".
Une revue d’architecture présente les cellules ainsi : elles sont alignées le long d’un couloir central Elles ont uniformément 4 m de profondeur, 2 m 54 de largeur utile, et 2 m 50 de hauteur sous plafond. Pour des raisons de sécurité, les planchers et les murs devaient être réalisés en béton armé monolithe. Rien ne dépasse, en effet, dans la cellule, rien n’est démontable. La fenêtre est en verre triplex, mais on revient aujourd’hui aux barreaux. Il y a toujours une initiative suivie d’effet pour en faire remettre à l’étage des récalcitrants, à tel endroit dangereux, à tel point névralgique. On en a rajouté déjà à toutes les cellules d’attente du rez-de-chaussée. Les matons les vérifient tous les jours ; ils réclament à cor et à cri qu’on en mette dans tous les coins.
On cantine peu à Fleury-Mérogis. A la Santé, le truand à l’aise fait rentrer des vêtements, monter des repas, les matons le respectent, et on distingue à la promenade riches et pauvres. A Fleury, tout le monde porte l’uniforme de la prison, bien que le règlement ne l’exige pas - il l’autorise seulement - ; de même les cheveux sont coupés : tous les prisonniers se ressemblent, les jeunes surtout.
En dépit de l’isolement, le sentiment de la solidarité y est peut-être plus fort qu’ailleurs.

LE HAUT-PARLEUR

Ce qui rend fou, à Fleury, mais alors vraiment fou, c’est le haut-parleur. Il y en a un dans chaque cellule. Ça se met tout d’un coup à crachoter derrière votre dos. On entend le surveillant hurler de toutes ses forces et ça résonne à travers les cellules, ça te prend toujours par surprise : "Il est 6 h 45, réveil général ! réveil général, il est 6 h 45 !" toujours plusieurs fois. "Détenus de l’aile-milieu de la cellule 1 à 28, préparez-vous à sortir pour la promenade. Vous ne sortirez qu’à mon ordre. Les cellules doivent être propres. Une inspection va être faite. Préparez-vous à sortir (les portes se déverrouillent électriquement les unes après les autres). Ne sortez pas de vos cellules ! (une fois qu’elles sont toutes déverrouillées) : avancez ! tenez la porte (le maton passe pour l’inspection). Rangez-vous dans l’allée centrale ! (il y a des dalles noires tout le long du couloir, il ne faut pas les quitter). Avancez ! (le maton ouvre la grille de l’escalier)." On est quelquefois tranquille pendant une heure ou deux, mais il y a des moments, ça se déclenche toutes les deux minutes : c’est la promenade, c’est les ateliers, c’est les ordres individuels, l’infirmerie, le parloir, qu’ils font entendre à tout le monde. C’est un petit fait dans l’ensemble de Fleury-Mérogis, mais c’est une chose que les détenus ont toujours eu un mal fou à supporter.
Ils diffusent aussi la radio. On dit, à Fleury-Mérogis, vous avez la radio. Seulement, ou bien on l’a trop, ou bien elle vous manque. D’abord on n’a que France Inter et Radio-Luxembourg. On l’a de l’heure du réveil, 6 h 45, jusqu’à 8 heures. Puis de 12 h à 13 ou 14 heures, et le soir de 18 à 21 heures. Le samedi après-midi aussi et le dimanche toute la journée. Sauf à l’accueil, où on n’a que la TV de temps en temps. Un jour, à France-Inter, ils annoncent pour le lendemain à 18 heures une émission sur la Chine. Le lendemain à 18 heures, l’émission se brouille, et tu entends le surveillant qui dit au haut-parleur : "Oui... euh... étant donné que c’est brouillé... euh... on vous met sur Radio-Luxembourg." Les gars n’ont rien dit. L’autre jour, il passait une émission sur la justice, et Me Floriot en disait des vertes et des pas mûres, c’était pendant l’été, et tous les gars criaient : "Oui ! Bravo ! Vas-y !" et tapaient à la fenêtre. Là, ils n’ont pas coupé. Nous, nous pouvons la couper de l’intérieur de la cellule. Mais, comme c’est plus ou moins insonorisé, on entend la radio des voisins. Et puis, elle ne marche pas toute la journée, et ils l’arrêtent le soir. Et on est tellement habitués à l’entendre que ça fait mal quand ça cesse. Il y en a un qui me disait . moi, j’ai envie de me taper la tête contre les murs quand ça s’arrête. Un autre qui disait qu’il chialait.

Une des "merveilles techniques" de Fleury- Mérogis, c’est cette installation sonore dirigée à chaque étage depuis le rond-point central commun aux trois ailes : un clavier de commande permet au surveillant de correspondre avec n’importe quel détenu, sans qu’il soit nécessaire de déplacer un gardien, et sans qu’il soit possible au détenu de refuser la communication, d’écouter n’importe quelle
cellule sans que le détenu puisse le savoir ou l’empêcher. Depuis qu’un éducateur a su que son entretien avec un détenu avait été enregistré par les surveillants, ses collègues ne se rendent jamais dans une cellule sans leur carton pour boucher la sono ; elle est si puissante que le maton, le soir, lorsque le détenu est couché, peut l’entendre respirer, s’essouffler dans son lit.
La cage centrale de chaque étage où se tient le préposé au clavier donne sur les trois couloirs des trois ailes de la tripale. Chaque couloir va en s’amincissant vers le fond, ainsi, aucune porte de cellule n’échappe à la vision qu’on peut avoir de la cage centrale. Le clavier commande le déverrouillage des portes et le système de l’interphone. Quand X, blond et rasé, surnommé le SS, est à l’interphone, il ne se sent plus. Il aime tripoter les boutons. On l’entend même aboyer après ses propres collègues : "Alors, surveillant Untel, ça vient, oui ou merde, ça fait trois fois que je vous dis d’arriver ici."

LE MITARD

Souvent, il y a un taulard qui perd un peu les pédales ou qui s’énerve, qui devient répondeur, ou simplement qui se rebelle. Les matons le traînent en cellule de contention. Soi-disant, ça n’est pas une punition, c’est médical : on est allongé sur une paillasse spéciale posée à terre, attaché avec des sangles par le milieu du corps, et la nuit, on vous prend les mains et les pieds dans des boucles fixées aux sangles, et souvent le jour aussi. L’infirmière vient te donner du sirop, du valium, et si tu ne veux pas le prendre, elle te fait une piqûre ; après, tu dors, tu es vaseux. Ça dure jusqu’à ce que tu sois calmé, ou que tu fasses semblant, un, deux jours. Les matons ont des petits nerfs-de-bœuf spéciaux, et comme tu es attaché, tu dégustes dès que tu te débats. Il y a même beaucoup de taulards qui croient que c’est ça le mitard, le grand mitard spécial. Souvent aussi, on te propose du valium dans ta cellule, quand ils craignent que tu te révoltes, que tu tentes de te supprimer, par exemple quand ils savent que tu as reçu une mauvaise nouvelle : "Prends ça, tu pourras dormir." Sans le valium, une prison comme Fleury ne pourrait pas fonctionner. Au D2, il y a en permanence cinq ou six taulards en contention, dans un petit carré d’un mètre sur un mètre, enserré par des grilles. Il y a une des grilles qui peut s’ouvrir, et là, tu es dans le mitard proprement dit. Le maton, lorsqu’il viendra te voir, restera sur le petit carré, derrière, pour te parler et te passer les choses : ils savent que tu es dangereux, pas forcément à cause de ce que tu as fait avant, mais parce que le mitard, ça peut rendre fou-furieux. La lumière ne s’éteint jamais, l’ampoule est derrière les grilles, tu ne peux pas la dévisser. Derrière les grilles aussi, il y a un hublot opaque pour l’aération, on ne voit même pas les nuages. Le lit, c’est un banc-lit en ciment, la table aussi, et ça fait toute la largeur de la cellule. Entre le banc-lit et la grille, tu as un mètre. Pour les waters, il y a juste un trou.
En été, au mitard, tu es en nage, il fait une chaleur insupportable. L’hiver, ça n’est pas chauffé, tu as une seule couverture, tu cailles. C’est inimaginable. Je tournais, je retournais sans arrêt dans ma cellule. Quand je venais d’y passer deux jours, déjà je n’en pouvais plus. Un mois là-dedans, c’est vraiment à se taper la tête contre les murs. Pour tenir, il faut s’imposer une discipline, trop souvent les gars se laissent aller. Moi, j’essayais de faire un petit parcours, monter sur le lit, monter sur la table, sauter. Je tournais, je n’arrêtais pas dè tourner, ça me passait le temps. Au mitard, normalement, on n’a pas le droit d’écrire, de lire, sauf la Bible. On doit recevoir les lettres paraît-il, mais moi, je n’en ai reçu aucune, et pourtant un m’a écrit. Le parloir est supprimé, sauf avec l’avocat. Il faut batailler : avec les matons pour avoir du papier, un stylo.
Au mitard, c’est comme ça, ce sont les matons les plus baraqués. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour t’impressionner. Il y en a un par exemple qui se ramenait avec des chaînes à la main, en les secouant. Il y avait aussi des bracelets de force en cuir. Ils s’en servent pour t’attacher quand tu te rebelles.
Pour savoir où j’en étais, je m’étais tait un petit calendrier en grattant un coin du mur, c’est interdit. Par les bouches d’aération, j’arrivais à entendre les bruits de la radio en-dessous.
On est là, à rien faire, on est étouffé, il y a l’odeur, ton odeur, l’odeur des types qui y sont passés, ta sueur, tout.
Tu reçois tes jours de mitard au prétoire. Le prétoire a lieu deux fois par semaine. Le chef de service y siège, avec deux matons-chefs. Le chef de service lit le rapport d’infraction du surveillant : "Vous avez fait ça, ça et ça", et te demande : "Avez-vous quelque chose à déclarer ?" Souvent, il ne te demande même rien. On essaie de se défendre. Le chef de service et les matons-chefs se regardent, se font des petits signes, des clins d’œil. Ce que le détenu dit ou ne dit pas, c’est absolument pareil, ils te filent la peine qu’ils ont envie de te filer, arbitrairement : 4 jours, 8 jours de correction, comme ils disent. "A parlé dans les rangs", ça vaut 4 jours, en moyenne. Il arrive qu’ils te donnent le sursis. Ça marche à 4 jours, 8 jours, 12 jours, et après, à la semaine : 15 jours, 3 semaines, 1 mois ; ça peut monter jusqu’à trois mois, mais généralement ça n’excède pas 45 jours.
Les autres punitions, c’est le déclassement (on t’enlève ton occupation, si tu en as une, atelier, classe, travail), la privation de tabac, ou de cantine, de parloir, de cinéma. Comme tout ce que tu as en plus de dormir, te promener et bouffer de quoi ne pas crever, c’est des récompenses, qu’ils disent, ils ont le choix pour les petites punitions. Et en tôle, surtout quand tu es tout seul, les petites choses, ça compte beaucoup.
Si tu as pris une peine ferme de mitard, tu es mis dans une cellule d’attente, où se retrouvent tous ceux qui ont du mitard à faire. Ensuite, lorsque le prétoire est terminé, les matons font sortir les punis un par un, ils les font mettre à poil, ils les fouillent partout, ils les font se pencher et regardent pour voir s’il n’y a pas de tabac caché. On reçoit des floppées d’injures. Quand tu es puni de mitard, tu n’es même plus un numéro, tu n’es plus rien du tout, une chose, un sac, qu’on pousse, qu’on jette et qu’on met dans un trou.

"Il existe dans chaque établissement pénitentiaire un quartier disciplinaire qui se caractérise par l’austérité des locaux", écrit le Code.
Les textes décrivent ainsi la "cellule de punition" : "La cellule est pourvue d’un tabouret scellé ou d’un siège en maçonnerie, d’une tablette fixée au mur, d’un lit de camp également scellé garni d’un matelas et d’un nombre suffisant de couvertures." Des cellules de punition de ce type sont installées dans chaque tripale, au troisième étage. C’est le "mitard régulier". Le "grand mitard spécial", comme l’appellent des prisonniers, n’est prévu nulle part dans le Code de procédure pénale. Étouffement, odeur, absence d’ouverture, ampoule aveuglante, chaleur ou froid, tout est laissé à l’ingéniosité des constructeurs et à l’imagination du directeur. Soyons justes : de l’avis des usagers, l’atroce mitard du D3 de Fleury n’est pas le pire de France. "C’est le plus humain", disent les spécialistes.
Dans tous les mitards, on mange un jour sur deux ; l’autre, on vous sert une sorte de soupe très liquide, qui rappelle étrangement l’eau de rinçage des gamelles de la cuisine. Les promenades se font seuls dans les cours minuscules du 4ème étage, entourées de hauts murs.
On peut rester au mitard 30, 45 ou 90 jours. "La rigueur de cette sanction qui, si elle est pratiquée dans tous les systèmes pénitentiaires étrangers, n’atteint jamais une durée aussi large qu’en France, a conduit à mettre sa réforme à l’étude", écrivaient les "pénologues" (spécialistes de la prison) Schmelck et Picca en 1967. Dans les centrales, comme à Poissy, la vie de tous les jours est si dure que les prisonniers essaient souvent de mériter le mitard, et la direction refuse des les y mettre. Les seules sanctions sont la suppression de cantine ou de cinéma ; un coup de couteau vaut 8 jours, et encore s’il est grave. Le détenu ne peut plus être puni par des moyens "légaux". Les matons ont recours systématiquement à la cogne.
A Fleury-Mérogis, maison d’arrêt toute moderne, la cogne existe aussi.

GROUILLE ET CONSORTS

...Grouille, je l’ai revu à mon deuxième séjour à Fleury. Il était au dispatching, à l’entrée. Ça avait bien changé pour lui, depuis mon premier séjour, du temps de Lacabanne, qui était le premier directeur de Fleury.
A l’époque, tout le monde tremblait devant lui. Avant de venir à Fleury, il avait été à Fresnes, chez les J3, et il cognait dur, il envoyait les types au mitard pour un rien. Il n’avait pas eu de pépins, au contraire, puisqu’il était monté en grade, et qu’il avait été envoyé au D2, comme maton-chef. Lorsqu’il pénétrait dans une salle de classe, il gueulait, les gars devaient se mettre au garde-à-vous. La spécialité de Grouille, c’était les pompes-claques : il fermait la porte de son bureau, il te commandait de faire des pompes, et de claquer les mains entre chaque ; après, il fallait dire merci ou il te proposait la bagarre, et il te cognait, surtout sur les couilles. Et tout ça, pour des riens : un jour il s’en est pris à un type qui ne pouvait pas mettre la main derrière le dos à cause d’une foulure de poignet : il lui a fait faire trente pompes, il ne l’a pas cogné. Tu ne savais jamais quand tu allais le voir surgir. Les types, ils avaient une vraie hantise de Grouille.
Une fois dans une classe, en 68-69, il y avait un peu de chahut : Grouille passe par là, fait évacuer, prend les gars un par un, et pas de problème, ça a cogné. Et la nuit, il entraînait les surveillants à faire comme lui dès qu’il y avait un bruit insolite, ils rentraient dans une cellule, et alors, inutile de décrire. Le lendemain matin,
on voyait des camarades avec des yeux au beurre noir et assez esquintés. Pour l’empêcher, le nouveau directeur avait organisé une permanence de nuit : un éducateur restait là toute la nuit. Il paraît qu’il n’y en a plus maintenant. Grouille, c’est le sadique intégral. Un jour, M. Grouille conduit un détenu au mitard, lui disant : "Tu sais que je n’ai qu’une parole. Je la tiens toujours. Tu es plus que nerveux, je vais t’attacher le long du mur, et quand tu seras calmé, si j’estime que ça va, je te ramènerai dans ta cellule. Je ne veux pas de cinéma. Tu ne t’en mordras pas les doigts." Le type se laisse attacher. Grouille sort et revient avec nerf-de-bœuf et il, texto, au détenu : "Enculé, tu veux me résister à moi." Et il s’est mis à le tabasser comme l’autre ne l’avait jamais été.
Grouille marchait la main dans la main avec Lacabanne. Quand Lacabanne est parti, Grouille a été interdit de détention par le nouveau directeur. Il s’est donc retrouvé au dispatching, il essaie toujours d’en attraper un comme il peut, et les flics, qui le connaissent, en profitent pour lui recommander ceux qui sont à soigner.
De toute façon, les surveillants sont des grandes gueules. Ils sont là pour quoi ? Pour hurler, pour scander les ordres, pour maintenir la discipline, pour botter le cul, pour donner des rapports, pour envoyer les gars au mitard, pour les emmerder au maximum, pour les déranger à . n’importe quelle heure de la journée pour n’importe quoi, trouver une poussière là, ou suivant leur humeur. Ce sont des hommes faits pour rappeler aux gens qu’ils ne sont plus des hommes, mais des numéros, et qu’ici, quand on rentre, on est peut-être un lion, mais quand on sort, on est un mouton.

Grouille n’est pas le seul des matons-cogneurs de Fleury-Mérogis, même s’il est le plus connu (voir les articles parus à son sujet dans "La Cause du Peuple"). Ceux qui ont pour nom "Frappe-dur", qui sévit au mitard, "Hitler, le S.S.", lui font un digne cortège.
Dans l’administration, on les connaît plus ou moins, on les tolère plus ou moins, on les a vu faire, on l’a entendu dire, on les protège ou on les modère, on les déplace et on les promeut, mais le système dans son ensemble ne peut pas s’en passer.
On cogne moins aujourd’hui au D2, et il est sûr que le chef de service Nègre ne favorise pas les brutalités. C’est plus dur au D4. Au D3, tripale disciplinaire, des matons n’hésitent pas à s’aboucher avec certains truands pour faire régner l’ordre, comme c’est la pratique courante à la Santé ou à Fresnes. Dans l’ensemble, les jeunes qui viennent de sortir de Fleury font moins état de brutalités scandaleuses que ceux qui les ont précédés. Mais elles existent évidemment toujours. L’autre jour encore (avril 71), à la gare de Ste-Geneviève-des-Bois, un jeune venait d’être libéré de Fleury : ses dents supérieures du devant lui avaient été cassées. A la suite d’une réprimande, il avait lancé au maton : "Je vais t’étrangler." Le soir, le maton l’avait retrouvé dans sa cellule : "Viens dehors, si tu es un homme."
Dans le couloir, le maton n’était pas seul, des collègues le soutenaient. L’avocat a porté plainte. Un surveillant a témoigné en faveur du prisonnier.
Beaucoup de matons considèrent en général qu’ils ne sont pas seulement là pour garder des "bandits", mais qu’ils ont le devoir de les punir, de venger la société. Le reste fait son travail sans chercher à comprendre. Une petite minorité est appréciée du prisonnier, ceux qui, sans rechercher systématiquement le contact, savent se montrer polis, disent : Monsieur, acceptent de parler au détenu de sa famille, ou de lui rendre un service : passer un mot, un objet au voisin, faire une commission à l’extérieur. Les plus jeunes sont souvent les plus à cheval sur le règlement. Souvent d’origine provinciale, frais émoulus de l’école voisine de Plessis-le-Comte (l’école de tous les matons), mais reçus parmi les derniers, ils n’ont pas pu choisir la prison de leur région, ils ont dû prendre du service à Fleury, ils sont tristes.
Le premier directeur de la prison, M. Lacabanne, a laissé le souvenir d’un homme à poigne.
Il a assuré le "rodage" de la prison-modèle. Rodage nécessaire : les trois premiers mois de sa mise en service, Fleury avait déjà cinq suicides réussis à son actif. M. Lacabanne est aujourd’hui directeur régional des services pénitentiaires de Paris.
Peu de temps après son entrée en fonction, le nouveau directeur, M. Le teneur, a pris, dit-on, deux mesures importantes. La première : supprimer les cadeaux de fin d’année que les concessionnaires des entreprises employant le travail des détenus avaient l’habitude de faire au personnel. La seconde : interdire de détention Grouille.
Fleury-Mérogis en est à son troisième directeur, M. Campinchi, venu de la direction de la maison centrale de Caen. On en parle peu.

HUMILIATION, EXPLOITATION</p<

Il n’y a pas seulement la cogne, il y a les brimades de tous les jours, et parfois on préfère encore les coups plutôt que d’être humilié. Des histoires de brimades, je pourrais en raconter pendant des heures.
La plupart du temps, pour obtenir la moindre chose que tu demandes : du papier, un stylo, n’importe quoi, il faut batailler des heures. Le maton te fait toujours comprendre que tu le déranges, que tu l’emmerdes. Si tu ne te batailles pas assez, il te laisse choir, et si tu gueules trop, il te laisse choir aussi ou il te punit. D’ailleurs, eux, c’est un peu pareil avec leurs chefs : quand le maton s’est fait engueuler par son chef, il faut qu’il t’engueule toi aussi. Ils sont punis s’ils ne punissent pas. Il doivent faire des rapports tout le temps. Il y en à qui se plaignent de devoir obéir à la fois à leur chef, et à toi.
Pour les humiliations, ils en ont inventé un nombre formidable. Par exemple, il est interdit le soir, lorsqu’on se couche, de mettre sa chaise devant la fenêtre parce qu’il paraît que ça pourrait cacher que le carreau est cassé. Les surveillants viennent quelquefois à 11 heures du soir faire tout un vacarme, ouvrir la porte d’un gars qui dort depuis deux ou trois heures, le réveiller, lui faire retirer sa chaise. Réveiller quelqu’un en sursaut, certains aiment justement ça.
La plupart des agaceries sont du genre militaire : alignement, garde-à-vous, fixe. Se lever quand le maton arrive. Il y en a qui font ça par goût, dans ta cellule, pour t’emmerder toi. La plupart du temps, ils nous font ça quand on est ensemble, et pour nous dominer. Au début de Fleury, ils nous faisaient mettre par exemple devant nos portes, en train de les tenir, et il fallait avoir son numéro d’écrou dans la poche droite, visible pour le surveillant, sinon on se faisait aligner ; 4 ensuite il fallait avoir les talons joints dans l’allée centrale ; enfin, il fallait avoir les mains jointes r derrière le dos. Ou alors un jour ils ont exigé qu’on mette sa couverture et ses draps en croix au-dessus du matelas, alors qu’avant on les met- i tait dessous. Vraiment des maniaques.
Tout ça, c’était surtout la discipline au temps de Lacabanne.
Souvent, ils râlent pour des questions de costume : polo pas fermé, veste pas boutonnée.
Ils aiment bien déranger ceux qui ont des règles à part. Par exemple les étudiants libres. Ils les insultaient tout le temps : "Vous les étudiants libres, pour qui vous vous prenez ?" Alors ils multipliaient contre eux les vérifications, les fouilles. Ils chamboulaient tout, les faisaient sortir, pu les dérangeaient toutes les demi-heures, tantôt un, tantôt un autre, les empêchaient complètement de travailler. Evidemment, ils y arrivent moins bien dans les ateliers, à la préformation ; là, les détenus dépendent moins d’eux. Mais les étudiants libres ou ceux qui ont du travail en cellule, ils les ont tout le temps sous leur coupe.
Tout ça ce sont des agaceries gratuites, mais il y a les agaceries vraiment injustes. Ce sont des détenus qui travaillent à la laverie, et dans l’essoreuse, tous les boutons des polos sautent. Un jour, un gars récupère un polo sans bouton. Il ne pouvait pas le fermer, ni en recoudre d’autres. Dans les rangs, le surveillant l’avise, l’engueule. L’autre répond qu’il ne peut pas le boutonner. "Pourquoi ?" "Je n’ai pas de boutons." "Quoi petit chien (textuel). Tu n’avais qu’à ne pas les perdre." "Ça ne vient pas de moi." Le maton lui met son poing dans la gueule. Le gars au début ne dit rien, puis se rebiffe. Le surveillant s’en va chercher le brigadier qui arrive. Le détenu s’explique. Le brigadier dit : "Ce qui compte, c’est que tu l’as insulté." Au prétoire le lendemain, le directeur a reconnu que le type n’était pas responsable, mais il fallait bien le punir quand même : dix-huit jours de mitard.
Sans parler alors des surveillants racistes : un jour que des Français et des Arabes avaient été transférés de Fresnes, et qu’il fallait leur faire cantiner le tabac avant le jour prévu, les Français ont eu un bon, pas les Arabes. Un Arabe a réclamé à l’interphone. On lui a répondu : "Toi, l’Arabe, ferme ta gueule, parce qu’ici on ne les aime pas." Textuel. "Ferme ta gueule", "C’est ça ou rien", "Tu n’avais qu’à ne pas venir là", c’est ça aussi que tu entends quand tu veux du travail. La plupart des gens ne touchent pas d’argent, ou si peu, de leurs familles, qui sont des familles populaires. Ils aimeraient bien travailler pour pouvoir cantiner. Alors la direction en profite pour t’humilier d’abord, pour t’exploiter ensuite. Elle ne paye pratiquement rien, et les matons servent de contremaîtres.
Le travail des auxiliaires, c’est plus tranquille. Les auxiliaires, ce sont les détenus qui bossent pour leur bâtiment : il y en a à la cuisine, au lavage, au magasin de vivres, à la comptabilité, à la bibliothèque, et dans les étages, comme balayeurs, etc. Ce qui est le plus recherché, ce sont les postes à la cuisine, et pour cause. Il y en a une dizaine, il n’y a que le chef-cuistot qui soit un surveillant. Au D2, le maton-cuistot a été cuisinier avant, dans sa vie, mais il paraît qu’au D4, le maton n’y connaît rien... Bibliothécaire aussi, c’est un poste apprécié, parce qu’on peut circuler partout, dans tous les étages. Il y a des auxiliaires qui mènent une vraie vie de bureaucrate : 8 heures - midi, 2 heures - 6 heures, dans leurs bureaux, les petits comptables. La direction ne met là que les types qu’elle croît sûrs. Elle leur demande tout le temps des heures supplémentaires, et si ils refusent, c’est considéré comme désobéissance. Ça vaut le mitard. D’ailleurs, au D3, la direction choisit les tôlards les plus endurcis, ceux qui ont l’habitude, pour ne pas avoir d’ennuis.
Si tu es classé "travail en cellule", tu obtiens, quand il y en a, des petits boulots. Ce sont des travaux complètement idiots, au point que même les gars qui n’ont pas de fric les lâchent. Quand j’étais à Fleury, il y avait deux types de travail : sertir des poivrières en plastique, et coller des pochettes de disques. Le deuxième boulot était un tout petit mieux payé, et un peu moins emmerdant. Alors, pour avoir le droit de coller des pochettes de disques, il fallait avoir serti des dizaines de milliers de poivrières. Le maton t’apportait dans ta cellule les caisses de matériel, les remportait, et notait sur un cahier le nombre de pièces faites. Ces deux types de travail, c’était un truc pour faire bosser toujours plus les détenus. Comme à l’usine. Il y a eu après d’autres travaux : coller des étiquettes Danone, faire des nappes, préparer des tabliers avec le gant pareil, mettre des bonshommes Esso dans des sacs en plastique, mais moi j’en avais assez de faire 1 000 poivrières par jour pour 2 francs 25. De toute façon, il y a une drôle de résistance, puisque tous les détenus sabotent, plus ou moins systématiquement. Le surveillant ne peut pas tout contrôler.
En plus, il y a les ateliers de travail : tu sors de ta cellule, tu vas travailler dans des hangars qui sont tout autour de la détention. Il y a un atelier de polissage, immense, où sont polis les pare-chocs Peugeot et Citroën. Là, c’est vraiment comme à l’usine, c’est un travail qui demande de la qualification professionnelle, plus d’un mois de formation. C’est un travail réservé aux adultes du D3, et encore, il faut être bien vu des matons pour y aller et pas avoir trop de condamnations antérieures. Il y a encore un autre atelier pour les adultes qui est spécialisé dans la plastification de chaises, de tablés, dans un four ; il n’y a pas tellement de gars qui y travaillent ; mais je sais qu’il y règne une chaleur épouvantable. Travailler, ça serait bien, on se sentirait pas des inutiles. Et puis, ça donnerait des occasions. Une fois, il y a un gars qui a réussi à sortir de son atelier un grappin, il voulait s’évader avec, mais il a été trouvé au cours d’une fouille.

En plus de Peugeot et Citroën, les concessionnaires sont les entreprises GEMAC, S.P.P.O. et GRABOUT. Monsieur Grabout est également concessionnaire à Fresnes. Il fait travailler dans les prisons depuis cinquante ans. Devant ceux qui le rencontrent, il déplore que le travail ne soit plus ce qu’il était : "Demain, on me demandera peut-être de payer la Sécurité Sociale à ces types", dit-il.
Pourquoi l’administration veut-elle faire travailler dans les prisons ? "Pour rééduquer l’individu, et lui conserver ou lui faire prendre l’habitude du travail civil", dit la leçon sur le travail pénal de l’Ecole de l’Administration pénitentiaire, "plus simplement éviter qu’il reste désoeuvré, avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer". "Il est unanimement reconnu", ajoute-t-elle, "que le travail facilite le maintien de la discipline". Quant aux "aptitudes" des prisonniers : "Il existe une masse assez grande de détenus dont les aptitudes au travail ne sont pas tellement différentes de celle de la moyenne des ouvriers non qualifiés de la population libre."
A Fleury-Mérogis, maison d’arrêt où il est rare qu’on reste plus d’un an, le va-et-vient est constant. D’où les difficultés de l’administration à "implanter des industries". Pourtant, à Fleury, "un très important effort a été fait pour obtenir le concours d’industriels de la région parisienne". (Rapport général de l’Administration pénitentiaire pour l’exercice 1966.) Peu ont répondu à l’appel. Et sur la ceinture entière de hangars qui entourent la prison, cinq seulement sont des ateliers de travail.

TOUT EST SYMBOLIQUE

Sur Fleury, il y a plein de bruits qui courent, qu’ils font de la psychologie, qu’ils vous rééduquent, qu’ils vous font de la formation professionnelle. Ils ont mis plein d’éducateurs pour les jeunes. Le chef de service m’a dit au prétoire : "Vous devriez être heureux d’être à Fleury." Les éducateurs, quel bobard ! A l’entrée, c’est l’éducateur qui fait ton estimation et qui te recommande à la commission de classement. Ils veulent tout savoir, et si tu leur racontes ta vie, ils t’ont à la bonne. Mais beaucoup refusent de parler. Au début je me méfiais du mien, finalement, il faisait le bon père, je me suis rendu compte qu’il n’était pas un mauvais bougre, il ne reprenait pas à son compte tout le système des prisons, il essayait de faire de son mieux, je crois que lui aussi aurait préféré être ailleurs. Dans l’ensemble, ce sont des types qui croient effectivement pouvoir faire quelque chose, l’activité qu’on leur demande, ils la critiquent, mais enfin ils ne la refusent pas ; ils disent qu’ils voudraient t’aider, te réinsérer dans la vie sociale. Seulement, la vie sociale, c’est métro - boulot - dodo. Et avec le casier, c’est encore plus dur. Mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire, à part distribuer des bonnes paroles ? Ça sert, c’est vrai, les bonnes paroles, il te dit des choses comme : "Tu as toute la vie devant toi, tu peux profiter de ton temps en prison pour apprendre un métier, lire, passer un examen." Parfois, ça te soutient le moral, de parler à quelqu’un qui ne te donne pas des ordres comme un maton. Bien sûr, tu te fais bourrer le mou, mais ça aide quand même.
A part ça, il y a des éducateurs qui ne se différencient absolument pas des surveillants. Je me souviens d’un grand Toulousain qui était à la bibliothèque. Dès qu’il voyait un type en faute, en train de communiquer avec un autre, il le signalait aux matons.
Il y a des types qui refusent de parler à l’éducateur ; il laisse tomber assez vite. Il y en a d’autres qui ne jurent que par lui, qui lui demandent de voir leur famille, qui veulent le revoir après. La plupart sont comme moi : ils prennent ce qu’on leur donne, un peu de conversation, des informations sur ce qui se passe dehors, ils ne sont pas dupes. De toute façon, une fois qu’on est en cellule, on ne le voit pas beaucoup.
A part les éducateurs, il y a les instituteurs qui font les groupes scolaires. Ils sont assez sympas. Ils ne font pas vraiment partie de la prison. Tu peux échanger des idées avec eux, ils te passent des bouquins, ils t’apprennent des choses sur l’extérieur, ils ne sont pas trop autoritaires. Mais les gars y tiennent, parce que c’est une.occasion d’être ensemble, de discuter, et il y a pas mal de familles qui espèrent que leur fils finira par passer un examen, le certificat d’études, le B.E.P.C. Mais finalement, c’est complètement symbolique. D’ailleurs, tout est symbolique à Fleury. Tu restes trop peu de temps à Fleury, qui n’est qu’une maison d’arrêt, pour apprendre quelque chose. Ou tu sors, ou tu vas purger ta peine dans une autre prison, et là, pas de groupes scolaires. Alors, finalement, ça sert surtout à ce que les gars se tiennent tranquilles. Et dès que tu bouges, on te supprime le groupe scolaire. Tu te retrouves seul 23 heures sur 24. La formation professionnelle, même chose. Bien sûr, tu es content de faire quelque chose de tes dix doigts, au lieu de moisir dans ta cellule. Mais tu ne peux pas rester assez longtemps pour que ça te serve vraiment à quelque chose. Dans un atelier, on est une quinzaine, on est à un établi, on lime, après on apprend à faire marcher une fraiseuse, un tour. Pour chaque atelier il y a un instructeur technique. En général, ils sont assez sympas. Il y en avait un qui était un ancien ouvrier, qui connaissait bien son métier, qui le prenait à cœur, il nous laissait assez discuter. Mais il y en a d’autres qui sont des salauds, qui se conduisent comme des matons. En plus, il y a un ou plusieurs matons qui passent au-dessus en permanence, et qui surveillent sans être vus. On ne les voit pas venir, alors que dans les salles de classe, le maton ne jentre pas, il se promène à l’extérieur et regarde seulement de temps en temps à travers les carreaux. En fait, dans tout ça, on n’apprend pas du tout un métier.
Le sport aussi,c’est symbolique. On raconte que tout le monde peut en faire. C’est complètement faux. Très peu de jeunes font du sport, et pour le sport qu’ils font, autant ne pas en parler. Quand on veut, on en fait deux fois par semaine, une Heure, jamais plus : ça consiste à faire un peu de gymnastique, ou des matchs de hand-ball.
Les matchs, les types aiment ça, parce qu’ils se défoulent. Mais la gymnastique, c’est plutôt du "une-deux", "une-deux", c’est militaire, et personne ne prend ça au sérieux. Les mouvements sont toujours à moitié faits. Les profs de gym sont en fait des surveillants comme les autres, pires que les autres, avec seulement un survêtement au lieu de l’uniforme. Je citerai Monsieur M...., raciste notoire, qui juge avant tout les gens sur la couleur de la peau : les noirs, les basanés, il ne peut pas les encaisser. Le matériel de gymnastique est mieux que dans les autres prisons. Mais comme la gymnastique, ça ne sert finalement qu’a nous discipliner, que le matériel soit bien ou pas bien, on s’en fout.
Allons, tout ça, c’est tait pour t’occuper, pour que tu ne penses pas à te révolter.

"Occuper les jeunes", c’est à l’heure actuelle le grand problème de la direction de Fleury. A l’ouverture, les éducateurs organisaient des projections de diapositives, des séances de ciné-club : Noblesse oblige, Johnny Guitare, Napoléon. Ils y ont renoncé : l’accueil, la synthèse prennent tout leur temps. Quand l’éducateur voit les jeunes libérés reconduits à la gare de Ste-Geneviève-des-Bois avec cinq francs et leur aller Paris, il lui faut beaucoup d’illusion pour croire qu’il les a aidés à se "reclasser". Les éducateurs voudraient’ être plus nombreux, et qu’est-ce que ça changerait ?
Les surveillants ambitieux font aussi de la psychologie. Le surveillant-chef, par exemple, surnommé : Cigogne. On le rencontre dans tous les coins, il est aux sorties, aux retours de promenade. Il se vante de comprendre les détenus. Ceux-ci ne peuvent pas le voir.
La petite école ne fonctionne que dans les deux tripales des jeunes, D2 et D4. Il y a plusieurs groupes scolaires : avant le C.E.P., préparation au C.E.P., B.E.P.C. ; au-delà, on est étudiant libre. L’écolier va en classe toute la matinée et une heure et demie en début d’après-midi. Au D2, 90 écoliers, au D4, 50. Les étudiants libres son une vingtaine. Mais on n’y reste en moyenne que deüx mois et demi...
Même mirage : la préformation professionnelle. L’administration vante le nombre de ses ateliers : électricité, menuiserie, serrurerie, mécanique-auto, mécanique générale, plomberie. Le directeur Campinchi a récemment décidé que la durée de l’apprentissage ne dépasserait en aucun cas deux mois. Son bilan de fin d’année sera d’autant plus flatteur, l’apprentissage d’autant plus symbolique.
L’isolement, la dispersion ont tellement fait le vide à Fleury, que l’administration ne sait plus comment le combler. Elle est coincée. Elle a fabriqué des isolés, des inactifs, elle ne sait plus quoi leur faire faire. Elle a peur des "survoltés", de ce qui "leur passe par la tête".
A la tripale D2, la plus favorisée, 250 détenus sur 500 sont "occupés". Au D4, 150, au D3, au D1, 400 en tout.

SEUL 23 HEURES SUR 24

Tous les gars qui sortent de Fleury te diront : seul 23 heures sur 24, tout plutôt que ça. Je suis allé à Fresnes. A deux, à plusieurs, on peut s’entraider, discuter, travailler. Il n’y a que deux éducateurs pour toute la prison et on n’a pas toujours les matons sur le dos, et on peut voyager librement entre les étages, descendre tout seul au coiffeur. C’est vrai, ce n’est pas propre comme à Fleury, mais je préfère la crasse à être tout seul. Et les autres sont comme moi. Être tout seul, c’est la pire souffrance.
On souhaite tout le temps qu’il arrive quelque chose, on passe son temps à attendre la bouffe, la promenade, l’heure du coucher, que quelqu’un vienne. Le maton, l’auxiliaire, tu es parfois bien content de les voir, même si c’est quelques secondes seulement. Le reste du temps... le reste du temps, tu tournes dans ta cellule, tu entends toute la journée battre ton propre cœur. La solitude produit de drôles d’effets : tu t’examines tout le temps, tu te tâtes, tu te sens vieillir ; comme tu bouffes beaucoup, tu te vois grossir. Tu finis par connaître ta cellule dans le moindre recoin et tu ne peux pas t’empêcher de la regarder encore. Il y en a qui la lavent trois fois par jour. Moi, les carreaux par terre, je les multipliais, et ensuite je vérifiais en comptant. Ou alors, je comptais le nombre de jours de tôle que j’avais, le nombre de jours de tôle de Jojo, le nombre de jours de tôle qu’avaient tous les copains, je faisais un total, je transformais ça en mois, en années, et puis tous les jours ça changeait, alors je recommençais. Tous les gars sont dépressifs, ou alors survoltés, parce qu’ils ont toute une énergie et qu’ils ne peuvent pas se défouler. Il y a des moments, tout le monde parle de s’ouvrir les veines, ou alors de démolir les matons.
Les gens ne se rendent pas compte, cette prison, c’est vraiment la pire, c’est le camp de concentration. Tu as des crises de cafard qui te prennent sans que tu t’y attendes, on se sent moisir, les types se branlent jusqu’à quatre, cinq fois par jour, il y en a qui font des trous dans le matelas-mousse et j’en ai connu un qui mettait dedans un jmorceau de viande. Ce qui est sûr, c’est qu’au début, la nuit, tu rêves de ce que tu faisais avant. Et puis ensuite, tu ne rêves plus que de la prison, du maton, de la porte, de la grille, de la cour. Toute ta vie, c’est la prison.
Le matin, quand tu te réveilles, il faut que tu te remettes bien dans-la tête que tu es vraiment en prison. Tout d’un coup, le haut-parleur se met à brailler : "Réveil général, il est 6 h 45 !" Tu te lèves, tu te laves ; à 7 h : les portes s’ouvrent automatiquement, tu sors ta poubelle dans le couloir, tu rentres le pantalon accroché dehors.
À la demie, c’est la distribution de café, un bol de grains d’orge mélangé avec un peu d’eau, lait et sucre, et avec deux morceaux de pain rassis, un pain qu’on ne trouve nulle part ailleurs, du pain de prison. C’est à ce moment que tu remets ton courrier, ton bon de cantine, quand c’est le jour. Le courrier, avec la censure, on ne sait jamais s’il arrivera, tu as toujours peur que ta lettre soit censurée sans que tu le saches, ça t’isole encore plus, et à Fleury ce n’est pas supportable.
Le parloir, c’est ton oxygène ; quand on te le supprime, ça te tue. Et ceux qui apprennent que leur fille les laisse tomber, tu vois ça d’ici... C’est comme ça dans toutes les prisons, mais à Fleury , c’est pire, parce que tu te retrouves tout seul dans ta cellule.
Fleury, il ne faut pas oublier que c’est à 25 km de Paris. Ceux qui viennent te voir, s’ils habitent dans le centre, ça peut leur prendre cinq heures, et ça coûte de l’argent. Alors les avocats, il ne faut pas trop y compter. C’est tout juste s’ils se déplacent au jugement, quelquefois même pas ; ou alors il faut que tu payes. Il y a des types j dont les familles se saignent pour s’offrir un avocat. Tous les types disent : plus on a de fric, plus on a des chances de s’en sortir : ils rêvent de se payer Floriot.
C’est le pire pendant le temps de préventive : tu ne sais pas ce que tu vas devenir et à Fleury, tu ne peux en parler à personne.
Il ne faut pas s’étonner après tout ça qu’à Fleury, autant de types pensent à se suicider. Je me souviens d’un après-midi où les surveillants couraient de cellules en cellules parce que les gars tentaient de se suicider de tous les côtés. Il y a des périodes comme ça. Quand on apprend qu’un type a essayé de se suicider, tu en as souvent, sept, huit, dix, douze, quinze, qui essaient aussi. C’est un affolement indescriptible, chez les matons, comme pour une révolte. Du jour au lendemain, les mesures sont radoucies, on a beaucoup plus d’égards vis-à-vis de tout le monde, et ça se redurcit évidemment petit à petit ensuite.
Pour couper ton pain, ta viande, tu reçois un petit canif. La cuillère, la fourchette, tu ne peux pas les aiguiser, le métal se casse. Mais le canif, c’est possible de l’aiguiser sur le rebord du lavabo, ou sur les barreaux, ça peut te servir à te couper les veines, ça peut aussi servir à sauter sur les matons. En février cette année, il y a un gars qui a tailladé deux matons comme ça. Et, un petit peu après, il y en a un autre qui a fait la même chose, sur un seul maton : il lui a presque enfoncé son canif dans la gorge.
Rends-toi compte : à Fleury, tu n’as même pas le droit de parler ou de chanter dans ta cellule.
Tu es en train de chantonner gentiment comme dans toutes les prisons, et de rêvasser, et puis tu, es réveillé en sursaut par la voix du haut-parleur : "Ça suffit là-dedans !" Et on peut prendre jusqu’à 8 jours de mitard.

LE "YOYO"

Le yoyo, tu l’apprends vite fait. Deux ceintures de pyjama ou des lacets, un bout de ficelle de ta paillasse, un gant de toilette au bout, et avec ça tu balances ce que tu veux au copain d’à côté, du dessus, du dessous. Tout le monde fait du yoyo à Fleury, la seule question est de ne pas se faire attraper par le maton. La première chose qu’ils cherchent quand ils fouillent ta cellule, c’est ton yoyo. C’est pourquoi il faut le démonter après usage. Ils cherchent aussi les messages qu’on a pu te passer.
Pour les lettres, ils empêchent aussi d’écrire ce qu’on veut. La censure, tu ne sais jamais ce qu’elle va retenir dans ce que tu écris. Ça, ce n’est pas propre à Fleury, mais il y a un règlement spécial à Fleury. ("La correspondance échangée ne doit traiter que d’affaires familiales d’intérêt privé, ne comporter aucune mention d’ordre politique, aucune allégation, aucune menace ou accusation quelconque, et ne rien contenir de contraire à la morale et aux bonnes mœurs.") Quand j’étais en préventive, je pouvais écrire à qui je voulais, encore que soixante lignes, ça à l’air beaucoup, mais quand on est un peu en veine, on les a vite remplies. A Noël, on avait décidé d’envoyer les "vœux au censeur". On s’était donné le mot, et dans toutes nos lettres, on mettait un tas d’injures pour lui. Qu’il retienne les lettres pour ça, on s’en foutait, au contraire. Et puis, à le faire tous ensemble, on risquait moins.
A Fleury, d’être seul, ça te pousse a écrire. Au début, tu n’as pas grand-chose à dire, ensuite tu trouves plein de choses à raconter’et pourtant il ne se passe rien. Il faut dire que pour d’autres, c’est exactement le contraire : ils écrivent de moins en moins, pourtant écrire, ça aide. Quand tu es condamné, tu écris surtout pour toi. ("Les prévenus peuvent écrire tous les jours à toute personne de leur choix, et recevoir des lettres de toute personne, les lettres qu’il est permis de recevoir ou d’envoyer ne doivent pas en principe dépasser soixante lignes écrites lisiblement. Les condamnés peuvent envoyer deux lettres par semaine, le lundi et le jeudi. Ils peuvent correspondre avec leur conjoint, leurs ascendants et descendants, leurs beaux-parents, leurs frères et sœurs, beaux-frères, belles-sœurs, ainsi qu’avec leur tuteur.") Moi, j’ai pu aider une ou deux fois un copain à écrire, il n’y arrivait pas, ça le déprimait, et le maton, qui était assez sympa, s’arrangeait pour que je puisse aller dans sa cellule, mais ça n’a pas duré longtemps, le maton a été sacqué. ("La correspondance avec la concubine ne peut être autorisée que si ni l’un, ni l’autre, ne sont mariés, toute autre correspondance avec d’autres personnes doit être autorisée expressément par le directeur d’établissement.") La fille avec qui je vis avait fait la demande pour m’écrire dès que j’ai été en préventive. L’avocat a dit : "Attendez le procès." Ensuite, j’ai été condamné, et ça a demandé deux mois avant qu’elle ait le droit de m’écrire Je suis donc resté sans nouvelles.
Il y a aussi plus de gars qu’on ne croit qui écrivent leur journal intime, des romans, des poèmes, mais il faut défendre ce qu’on écrit, parce que les matons le piquent pendant les fouilles.
Ils vous emmerdent pour les lectures aussi. On a droit à trois livres par semaine, on ne peut pas vraiment les choisir, le bibliothécaire passe avec un chariot, reprend tes bouquins et t’en donne d’autres, il te colle deux romans à l’eau de rose et une connerie de morale. Si tu es bien avec lui, tu peux choisir davantage, mais de toute façon, les livres de la bibliothèque sont tous pareils. Il y a plein de livres qui sont interdits, du Zola par exemple, tu ne peux pas en avoir. Quand tu es classé "étudiant libre", tu peux faire venir des livres de l’extérieur, mais là aussi, il y a une censure terrible. C’est le chef de service qui décide, au petit bonheur, un livre interdit à l’un est autorisé à l’autre, un livre interdit un mois est autorisé le mois suivant. Une fois, au D2, il y a un copain qui a demandé Emmanuelle, un livre un peu porno ; ils l’ont laissé entrer sans savoir. Le copain l’a fait circuler par le bibliothécaire. Lorsqu’ils l’ont finalement trouvé, ça a fait une histoire monstre.
Ils ont toujours peur qu’on fasse entrer des choses. Par exemple, les cartes postales qu’on t’envoie, ils ne te les donnent pas. Ils ont peur qu’il y ait une lime ou une lame de rasoir glissée dedans. Les limes, ils les inspectent trente-six fois.
Tu peux cantiner des journaux. D’abord, tous les jours, tu peux avoir l’Équipe, c’est le seul journal du jour. A part ça, tu as Paris-Match et Jours de France - et encore quelquefois, ils les suppriment, tu as le Pèlerin, Lectures pour tous, Sélection et Constellation et aussi Spirou et Miroir-Sprint qui ont été supprimés. Parfois les matons permettent que tu passes ton journal à un copain qui n’a pas l’argent pour en cantiner. La grande distraction de la semaine, c’est le cinéma. Mais alors, quel chantage ils vous font avec ça ! C’est la grande récompense de la semaine. Toute la semaine, ils vous tiennent avec ça. Il y a aussi la messe pour ceux qui veulent, et ça fait une occasion de voir les autres. Au cinéma ou à la messe, c’est au quatrième étage du bâtiment, c’est d’ailleurs dans la même salle, on est environ 150. Au cinéma, on se défoule, et la preuve que c’est prévu pour ça, c’est que les matons laissent les mecs à peu près tranquilles ; quand le chat dort, les souris dansent. Les matons sont une quinzaine, de chaque côté des bancs ; pendant le film, on change de place, on chahute, on va se retrouver entre copains, on s’excite, ils ne disent rien. L’avantage du ciné, c’est qu’on se retrouve ensemble, et qu’on peut parler avec des copains qu’on ne voit pas à la promenade parce qu’ils ne sont pas de la même aile. Et puis il y a des nanas sur l’écran ; ça ils ne peuvent tout de même pas les enlever. Les gros durs dans le film, les redresseurs de tort, on les applaudit aussi très fort.
Dans la salle, dans le noir, il y a aussi des types qui se, font sucer. C’est assez délicat à dire, mais l’homosexualité se développe tout naturellement. Des types qui n’ont jamais eu de pratiques homosexuelles avant la tôle, et qui n’en auront plus en sortant, ils y viennent pendant leur séjour. Moins à Fleury qu’ailleurs, parce que c’est plus difficile de se voir, mais quand on veut vraiment, on y arrive presque toujours. Le plus commode, c’est le cinéma, il y en a qui arrivent à la messe, et puis il y a aussi les auxiliaires. Ils sont assez tranquilles à deux ou trois dans les cellules qui leur servent d’office, et eh même temps ils circulent beaucoup dans le bâtiment pour leur service. Il y a aussi les cellules d’attente, où on attend à plusieurs l’assistante sociale, le médecin ou d’aller chez le juge. Finalement, ça fait des occasions. Il y a même des histoires avec les matons. Il y en avait un qui se payait un travesti, ça a fait toute une histoire au D2, c’est célèbre.
Tout ça, tu ne peux pas t’en rendre compte si tu n’es pas allé en prison, et il y a beaucoup de ceux qui sont, allés en prison qui ne s’en rendent pas compte.

LA PROMENADE

Le seul bonheur de ta journée de prison, c’est vraiment la promenade. Ils disent : une heure de promenade. En fait, le plus souvent, ça fait quarante minutes, à cause du temps de descendre et de remonter les escaliers, avec toutes les cérémonies que cela suppose.
Quand tu ne travailles pas, c’est le seul moment où. tu vois enfin les autres, à la promenade et au cinéma le dimanche. Les premiers jours que tu arrives en cellule, tu es un peu perdu, sauf si tu retrouves des copains que tu connaissais avant. Mais on peut se faire facilement des copains, si on veut.
Il y en a qui restent toujours dans leur coin à la promenade, ceux-là ça ne doit pas être drôle. J’en ai connu un, - il a fallu que j’aille le voir, qui était de famille bourgeoise, il avait fait un casse un jour, il nous faisait la tête, il ne voulait plus en entendre parler. Il y en avait un autre qui suçait les mecs, les autres le méprisaient, mais en douce, il y en avait qui lui faisaient des propositions.
A la promenade, on va, on vient, on marche, on court, on se défoule, on s’assied. On cause de ce qu’on a fait avant, du jugement, de quand on va être jugé, ou de ce qu’a dit le juge, l’avocat, de combien on a encore à tirer. La plupart, à les entendre, ils ont déjà fait de gros casses, mais ils sont tombés pour une petite affaire, parce qu’ils n’ont pas eu de chance. Ils ne disent pas qu’ils viennent pour un vol de voiture. L’influence de la bagnole est quelque chose de fantastique. Ils sont tellement fiers et orgueilleux. Combien de fois j’ai vu un garçon arriver en prison, la larme à l’œil : "Ah ! j’en ai pour trois ans." Eh bien, il a volé une voiture. Voilà ! Et conduire une voiture volée, sans le permis, ça vaut 9 mois de tôle. Pour un primaire !
Dans la cour, on porte,tous,les costumes de la prison, ils ne sont jamais à ta taille, tu as des chariots, des clowns, des qui nagent dedans. Quand on s’y habitue, tout le monde est à peu près pareil. Le terrain est assez grand, il est entouré d’un grillage, ce n7est pas impossible de sauter par-dessus. L’autre jour, juste avant que je parte, c’était en avril, un gars a essayé, il y est arrivé. Ça ne mène pas plus loin, mais ça fait chier les matons, et tu as réussi quelque chosè. Lui, tous les mecs l’encourageaient, tout le bâtiment était à la fenêtre. Les matons qui surveillaient sont allés chercher du renfort, ça a pris du temps. Quand ils sont arrivés, le gars ne s’est pas laissé faire, il en a cogné deux ou trois, il était assez baraqué - avant d’être attaqué. Dans des cas comme ça, c’est-à-dire rien du tout, les matons courent de tous les côtés, on croirait qu’il y a le feu.
Il y a souvent aussi des types qui se battent entre eux, des types qui se connaissent et qui règlent de vieux comptes. Nous, on se met autour d’eux pour que les matons ne les voient pas. C’était surtout comme ça chez nous au D4, où on est tous des jeunes, où on se connaît. Il faut dire que toutes les bandes de la région parisienne défilent à Fleury, les bandes de Nanterre, d’Aubervilliers, de Stains. Les types arrivent à se regrouper, s’ils sont au même étagé, et ensemble à la promenade. Ça fait même parfois des bagarres collectives. En février, il y a eu comme ça deux groupes de types qui se bagarraient tout le temps, au cinéma, à la chapelle, à la promenade. Mais ça ne dure jamais très longtemps : quand les matons s’en aperçoivent, ils changent les types de cellule pour les séparer, et puis de toute façon, les bandes se font, se défont, les types partent, d’autres arrivent.
Dans l’ensemble, on est quand même très isolés. On a beau être une cinquantaine, et il n’y a que deux ou trois matons qui surveillent, on ne peut pas faire ce qu’on veut. Par exemple, on ne peut pas se coucher sur la pelouse. Au D3, où j’ai passé 8 jours comme puni, j’avais quand même droit à la promenade collective, j’ai constaté que les majeurs se laissaient moins faire que nous ; il y en avait qui se bronzaient sur la pelouse, torse nu. Et les matons, ils n’auraient rien pu leur dire. J’ai quand même eu l’impression qu’ils étaient plus typés que chez les jeunes, tu avais le casseur, le petit chef, le Guérini, le genre un peu mac... il y avait aussi des vieux, soixante ans. Ils ont l’air pépère, il ne faut pas les embêter, et ils sont drôlement moins révoltés que les jeunes. Chez nous aussi, en D4, il y avait des petits Guérini, il n’y avait rien à faire avec eux. Avec les autres, tu peux discuter, leur filer des papiers, et même préparer des trucs contre la prison. Un copain qui était au D2 m’a raconté qu’à 25, à la promenade, ils avaient décidé de faire la grève de la faim. C’était en février ou en mars de cette année. Mais elle n’a pas tenu très longtemps, parce que les types ne se voyaient plus, ils ont perdu confiance. Parfois, on apprend qu’il y en a un qui se met à lé faire tout seul, pour une raison ou pour une autre, alors d’autres font comme lui par solidarité.
C’est drôle, mais la solidarité, elle est plus forte ici en un sens que dans les autres prisons, parce qu’on se ressemble tous et parce qu’on est plus seuls. Parmi les prisonniers, ÎI y en a qui sont plus connus des autres, plus aimés, des personnalités en sômme, ce sont eux qui, quand il y a un nouveau, vont le chercher et lui expliquent, et quand il y a des histoires on va les trouver. Finalement, il pourrait se passer pas mal de choses à la promenade si on pouvait s’organiser. Parce qu’après tout, chez les jeunes, on est tous pareils.

Pour l’administration pénitentiaire, une prison sans promenade serait la plus sûre car la promenade est le lieu et le moment où les prisonniers risquent le mieux de s’organiser. Mais elle ne le peut pas, le Code de Procédure pénale la prévoit expressément, et pour tous. Elle arrive cependant à la diminuer, lorsqu’elle fait compter dans le temps de plein air le temps de descendre de sa cellule et d’y remonter. Elle arrive à en supprimer le bénéfice lorsqu’elle contraint à une promenade solitaire, dans les petites courettes perchées sur les toits des tripales, les punis. Enfin elle en altère profondément le droit lorsqu’elle pratique l’habituel chantage : "La promenade ou le sport." Il est vrai qu’elle s’appuie pour cela sur l’article D 362 du Code de Procédure pénale, qui suit en cela l’une des règles de YO.N. U. sur le traitement des détenus : "Le temps réservé à l’éducation physique et au sport s’impute sur la promenade." Il n’y a pas de petites économies.

LA SORTIE ?

On a presque tous fait quelques années d’apprentissage chez un patron, rarement plus, on a presque tous des familles pauvres. Il y en a beaucoup qui sont passés par l’éducation surveillée, qui n’ont jamais vécu avec leur père.
Et puis, quand on sort, on se retrouve dans les mêmes conditions qu’avant, pires encore. Même si on essaie de travailler, on a tous les emmerdements possibles et imaginables. Il y a les problèmes de papiers, il y a le casier judiciaire. On ne peut prétendre qu’à des boulots dégueulasses. Alors, on recommence.
Il y a une espèce de foyer à Alésia qui accueille les types sortant de prison. Les gars y sont pas mal, mais ils doivent se tailler avant trois mois. Ils ont donc trois mois pour trouver du boulot et une piaule. Or, trouver du boulot avec un casier
judiciaire, c’est presque impossible. Si la famille est derrière, elle arrive à se démerder pour trouver un employeur qui veut bien. Si le type est seul, c’est pratiquement impossible.
Alors il va retrouver les petits copains. Il se fait héberger à droite, à gauche. Il vivote sur des petits trucs. Dès que quelqu’un lui fera miroiter quelque chose, il foncera dessus tête baissée.
Si le type se met à travailler, ça ne duré pas deux mois, le temps qu’on fasse parvenir son casier judiciaire. Il essaie de faire traîner un peu, et quand le casier arrive, il est foutu à la porte. Ce qui fait qu’il bosse comme ça à gauche ou à droite, un mois ou deux. Pour se remettre à travailler comme les autres, il faut s’accrocher. Et ça n’est pas une vie. Parfois, c’est à se demander si on sort de prison.


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