La Libre Fédération (1915-1919)

Présentation

Bimensuel (parfois irrégulier) publié à Lausanne (Suisse), 41 numéros du 2 octobre 1915 au 15 février 1919. [1]

Le 8 août 1914 paraît à Paris le dernier numéro des Temps Nouveaux. Une cinquantaine de périodiques libertaires sur 75 cessent de paraître cette année-là en France ; en 1915 il n’en reste qu’une dizaine, tandis qu’en Suisse Le Réveil communiste anarchiste/Il Risveglio comunista anarchico de Louis Bertoni paraît à Genève sans discontinuer. La guerre intensifie la censure, dégarnit les rangs des militants, provoque des débats insurmontables.
Pierre Kropotkine, qui collabore aux Temps Nouveaux et au Réveil, est parmi les anarchistes le plus connu, le plus fervent des interventionnistes et des partisans de l’union sacrée. En décembre 1914, deux rédacteurs du Réveil, Jean Wintsch et Georges Herzig, se solidarisent publiquement avec lui ; Bertoni décide de se séparer d’eux.
Wintsch lance alors La Libre Fédération, avec un petit groupe de collaborateurs en Suisse et en France. Herzig connaît Grave depuis 1883, quand ce dernier l’a remplacé à la rédaction du Révolté à Genève. Ce sont eux trois qui signent les articles politiques et programmatiques. Le ton est moins va-t-en-guerre que celui d’autres publications de l’époque, mais n’épargne pas les critiques aux pacifistes, "romainrollandistes, bertonistes, zimmerwaldiens".
Le nouveau journal accueille des anciens rédacteurs des Temps Nouveaux, Marc Pierrot, Jacques Guérin, Max Clair, d’autres anarchistes français. Plusieurs pseudonymes n’ont pas encore été identifiés : Jacques Bonhomme, le pot-à-colle, Niederbipp…
La structure du journal est classique, avec des informations sur le mouvement, des reproductions de textes anciens, des listes de souscription. Il accueille aussi des contributions de socialistes et de libres penseurs. Des illustrations récurrentes reprennent des clichés d’œuvres de Constantin Meunier et de Théophile-Albert Steinlen, sur lequel Wintsch publie d’ailleurs un feuilleton dans les derniers numéros. Si les premiers numéros tirent à 2500 exemplaires, le succès n’est pas au rendez-vous. les abonnés peu nombreux. En 1916-1917, le rythme de parution baisse pour reprendre régulièrement début 1918, avec notamment beaucoup de nouvelles de Russie (la femme de Wintsch, Nathalie Maléeff, est d’origine russe) et de débats sur la révolution. Le journal fait aussi campagne pour Bertoni, enfermé au secret pendant treize mois sur des accusations absurdes ; au point que Herzig, l’ancien fidèle, va reprendre la rédaction du Réveil à Genève pendant plus d’un an.
On relèvera plusieurs contributions féminines ou féministes, de la même Nathalie Maléeff, de Victorine Brocher, de Lucie Colliard, d’une certaine Vera Michel.
Jean Wintsch est aussi un des fondateurs de l’École Ferrer de Lausanne, dont la vie (1910-1919) n’a pas été exempte de conflits ; La Libre Fédération donne régulièrement des nouvelles de l’école - qui cesse ses activités au même moment que le journal, "pour diverses raisons, personnelles surtout", écrit son rédacteur, qui renvoie ses lecteurs à la nouvelle série des Temps Nouveaux qui devrait reparaître. On retrouvera plusieurs rédacteurs aux sommaires de la revue Plus Loin (Paris, 1925-1939).

Marianne Enckell



Le point de vue du collectif Archives Autonomies

Il y a une certaine réticence de notre part à proposer cette publication, car les articles de ce journal, signés par J. Grave, J. Wintsch, G. Herzig, etc. développent une position nette pour soutenir l’effort de guerre de l’Entente (France, Angleterre, Russie) contre les Puissances centrales (Allemagne, Autriche).
Pourtant, sa lecture en est intéressante puisqu’y sont développés les arguments pour soutenir cet effort de guerre, que ce soit depuis le début et pendant toute la guerre du côté de l’Europe occidentale, ou encore en Russie après la révolution de février 1917 où Kropotkine soutiendra le gouvernement provisoire de Kérenski qui est à l’origine de l’offensive de juin 1917, entraînant la mort de plus de 30.000 soldats russes.
Au-delà des arguments va-t-en guerre de ces anarchistes-tranchéistes, qui si on les considère du point de vue des idées pures sont discutables, la réalité est plus terrible : ces militants ont envoyé allégrement des prolétaires se faire trucider pour défendre les idéaux de la civilisation, alors que ceux-ci crevaient en masse pour la Patrie, Schneider, la République, Krupp, le Tzar, le Kaiser … en bref pour le capitalisme. En ce sens ces militants sont devenus des auxiliaires de la bourgeoisie qui en avait bien besoin pour ramener quelques brebis galeuses - tentées par la désertion - dans le droit chemin.
C’est pourquoi nous avons pensé qu’il serait utile d’une part de rappeler le fond de notre démarche et d’autre part de faire part de notre positionnement sur la question de la guerre et en même temps de lancer des pistes pour approfondir la discussion.

Si le but de Archives Autonomies est de mettre en ligne le plus de documents possibles ayant trait à la mémoire des luttes sociales et politiques, son objectif est aussi de redonner vie à ces documents en les présentant, les replaçant dans un cadre historique, établir des biographies, transcrire des textes marquants, etc., tout cela en vue de susciter des réactions sous forme de contributions supplémentaires, de remarques. C’est ainsi que nous pouvons enrichir notre connaissance d’un passé de luttes, démontrant que ce passé peut nous nourrir, nous apporter la matière pour éclairer les chemins que nous empruntons dans nos luttes actuelles, bien souvent à tâtons, hormis les prétentieux qui croient posséder la Vérité.
C’est pourquoi nous centralisons des archives numérisées dans le cadre d’une classification ad hoc en constante évolution. Que ces archives aient été numérisées par nos soins ou que nous les ayons trouvés sur des sites comme Gallica, Archive.org, etc., ou que cela soit le fruit des échanges qui sont nés au cours de nos rencontres, peu importe.
Dans ces rubriques, on peut constater qu’il y a diverses publications de toutes époques, certaines ayant une durée de vie brève, d’autres non. De plus on peut remarquer que leur contenu est parfois antagonique.
La rubrique "anarchisme" en est un bon exemple. Ce n’est pas le seul. Toutefois, si cette rubrique est mise en avant présentement c’est parce que nous avons été confrontés à un choix délicat : mettre en ligne le journal La Libre Fédération (1915-1919). Cette démarche s’inscrit dans la volonté d’offrir la possibilité pour des milliers de lecteurs de le lire pour la première fois ce journal mais d’un autre côté son contenu heurte profondément notre collectif, car son positionnement pendant la première guerre mondiale est interventionniste. Autrement dit, il soutient un camp impérialiste (France, Royaume-Uni, Russie) contre un autre (Allemagne, Autriche-Hongrie puis l’Empire Ottoman, etc.) ou pour reprendre leurs termes : soutenir la civilisation contre la barbarie teutonne [2]. A l’inverse, dans cette même rubrique, l’on peut trouver la revue mensuelle Le mouvement anarchiste (1912-1913) qui développe des positions antimilitaristes, antipatriotiques et donnent des conseils pour saboter l’appareil militaire.
Cet éclectisme peut sembler problématique pour beaucoup. Nous tenons à apporter sur cette question quelques commentaires, à défaut de nous livrer à une clarification "idéologique". En tant que collectif, notre point de vue est engagé. Le choix de mettre à disposition ces archives ne signifient pas que nous serions neutres et que chaque lecteur puisse consulter et télécharger ce qui lui convient, sans que nous ayons à dire notre mot pour contester ses certitudes. Au contraire notre intention est de pousser à la discussion, à mettre tous les arguments sur la table, y compris ceux qui apportent une lumière différente aux événements, aux trajectoires politiques de ceux qui nous ont précédés. Cela permet aujourd’hui d’approfondir plus conséquemment que lorsque nous étions amenés à n’avoir en main que des livres et des thèses écrits par des historiens, des militants qui avaient déjà opéré un choix, mis en valeur ce qui leur convenaient et écarté ce qui ne cadraient pas avec leurs conceptions.

Pour la suite de cette mise au point avec notre article : Deux attitudes : Internationalisme ou patriotisme ?


[1Voir la fiche de René Bianco sur La Libre Fédération qui donne la liste des collaborateurs ainsi que des auteurs de textes cités.

[2En Italie aussi il y eut des anarchistes interventionnistes comme Maria Rygier, Libero Tancredi, Mario Gioda, qui écrivaient dans le journal La Guerra sociale. Settimanale anarchico interventista. Voir pour le texte fascio rivoluzionario d’azione internazionalista


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