La Révolution Prolétarienne (1925-)

En guise de présentation. [1]

La naissance de la Révolution prolétarienne

Le 5 décembre 1924 quand la conférence nationale extraordinaire du P.C. exclut Monatte, Rosmer et Delagarde après la publication, le 22 novembre, de leur lettre aux membres du parti communiste [2], une expérience se termine pour tout un groupe de syndicalistes révolutionnaires. Ils sont tous, malgré de notables différences, liés par une expérience commune : proches de Monatte et de Rosmer, entrés au P.C. entre 1920 et 1923, militants actifs dans les syndicats, souvent rédacteurs à l’Humanité. Ils sont exclus ou démissionnaires du P.C. à l’automne et à l’hiver 1924 et fondent ensemble en janvier 1925 la Révolution prolétarienne. Leur expérience du parti, leurs conceptions du syndicalisme, leur lutte oppositionnelle, leurs personnalités mêmes sont aussi originales que peu étudiées. Cette "méprisable petite armée minoritaire" suivant sans faillir la voie étroite d’une lutte contre le stalinisme et contre le réformisme, trouve mal sa place dans une histoire encore trop souvent manichéenne. Le temps n’est plus à l’injure, il est encore à l’oubli.

L’étude de leur action dans le P.C., de leur exclusion, de leur opposition - ··· outre son intérêt propre - permet de mieux saisir le processus de constitution du P.C., son ancrage solide, par la mainmise sur la C.G.T.U., dans la classe ouvrière, bien qu’il se débarrasse en 1924 d’une base authentiquement syndicaliste et ouvrière.

L’adhésion de ces syndicalistes révolutionnaires au P.C. a été parfois immédiate - c’est le cas d’Alfred Rosmer qui dès 1920 est membre du petit bureau de l’I.C. -, parfois lente - c’est le cas de Pierre Monatte qui ne prendra son premier timbre qu’en mai 1923. La brièveté de leur passage a souvent fait douter de la validité de leur engagement. On a pu dire que leur adhésion s’est faite sur un malentendu, qu’ils ignoraient la réalité du bolchevisme, qu’ils ne comprenaient pas le rôle d’un parti, qu’ils n’avaient jamais renié leurs conceptions anarcho-syndicalistes.

Certes le syndicalisme révolutionnaire s’est toujours déclaré hostile au rôle dirigeant d’un parti politique. Il faut bien voir ce qu’il y a de fondamental et de circonstanciel dans cette attitude. Le syndicalisme révolutionnaire refuse les partis - même les partis socialistes - dans la mesure où ils n’ont pas de base ouvrière, où ils se complaisent dans une action parlementaire, où ils- jouent le jeu de la bourgeoisie et de la collaboration de classe, où ils voient dans le syndicalisme non une force autonome mais une sorte de masse de manœuvre qu’ils gouvernent. L’expérience guesdiste, les expériences anarchistes n’ont fait que renforcer les syndicalistes dans cette opinion, bien définie par la Charte d’Amiens. Le parti socialiste S.F.I.O. ne leur paraît pas fondamentalement différent des partis bourgeois, avec ses querelles, son parlementarisme, sa participation au gouvernement. Les critiques sont donc sévères, d’autant plus qu’ils refusent la notion de militants professionnels. Mais les syndicalistes révolutionnaires ne refusent pas ce "parti du travail" auquel pensait Emile Pouget et qui serait l’organisation ouvrière dans toute sa force, dans toute son ampleur, dans toute sa volonté de transformer l’organisation de la société. Le parti communiste — épuré de 1920 à 1923 de ses éléments non ouvriers - leur apparaîtra alors comme un authentique parti ouvrier, totalement débarrassé des scories social-démocrates et pouvant travailler à égalité avec les syndicats. Leur réserve vis-à-vis du parti tombe parce qu’ils espèrent avoir trouvé un parti conforme à leur idéologie.

D’autant plus que la guerre et le succès de la révolution russe ont été pour eux deux grands chocs. La guerre les a soulevés d’horreur, l’Union sacrée les a soulevés de dégoût. C’est à travers leur lutte - celle d’une poignée - qu’ils se rapprochent des bolcheviks. Monatte pouvait écrire (Révolution prolétarienne, du 1er novembre 1927) : "Nous savons ce que nous devons aux révolutionnaires russes. Nous n’oublions rien. C’est aux premiers temps de la guerre que nous nous sommes liés à eux. La lutte contre la guerre, la lutte pour l’internationalisme devaient ultérieurement se changer, se développer en lutte pour la révolution". C’est tout naturellement que le "Comité pour la reprise des relations internationales" se transforme en "Comité pour l’adhésion à la Ille Internationale". A ce moment-là ils pensent que les forces révolutionnaires peuvent et doivent se regrouper pour lutter contre ceux qui ont accepté la guerre, pour rénover les organisations, leur redonner un élan révolutionnaire. La révolution russe victorieuse, mais violemment attaquée, est un exemple - et non un modèle -. Il faut la défendre, c’est la tâche prioritaire, car elle paraît fragile, mal assurée, menacée de toutes parts. Il faut, grâce à elle, ranimer la flamme révolutionnaire. La circulaire de lancement de la Vie ouvrière en mai 1919, l’affirme clairement :

"Partout dans le monde, le socialisme électoral s’efface pour laisser paraître au premier plan le socialisme vraiment révolutionnaire. La révolution russe opère la résurrection du socialisme. Partout, sauf en France. C’est que la guerre a provoqué chez nous la formation d’une pourriture syndicalo-gouvernementale et syndicalo-patronale. Contre elle, nous entendons défendre le mot de syndicalisme et la chose. La renaissance socialiste et syndicaliste qui s’affirme de toutes parts ne nous décevra pas. Le travail de réorganisation, de rajustement des organismes ouvriers, de révision et de redressement des idées, d’assainissement de l’opinion publique empoisonnée nous appelle".

Pendant de courts mois, beaucoup auront l’impression que tout peut basculer. L’adhésion à la Ille Internationale est donc immédiate, enthousiaste. Ce vaste élan a une composante passionnelle évidente. La guerre est le pôle négatif absolu, la Ille Internationale apparaît comme l’espoir. Le nouveau régime qui s’installe en Russie, les partis communistes qui se créent sont en devenir, rien n’est figé, tout est possible. Monatte, Rosmer connaissent les réalités, sont informés. Ils n’hésitent pas à s’engager dans le soutien au communisme, pensant que l’avenir révolutionnaire est là et que leur action sera décisive dans les orientations. Rosmer part en Russie dès le printemps de 1920, engagé totalement dans la vie de l’Internationale et du parti français.

L’action de Pierre Monatte est bien différente. D’abord, le combat syndical est absolument prioritaire. La publication de la Vie ouvrière, désormais hebdomadaire, l’absorbe entièrement. Il s’affirme comme le chef incontesté de la minorité syndicale, surtout après son discours au congrès de la C.G.T. à Lyon en septembre 1919, il lutte pour la conquête des organisations syndicales avec le souci de maintenir l’unité syndicale, ce qui l’oppose aux anarchistes (les "syndicalistes dits - purs") et souvent à L. O. Frossard. Cette action syndicale l’amène aussi à se heurter aux bolcheviks avec qui il a, le premier congrès de l’I.S.R. l’a bien montré, de graves divergences sur les rôles respectifs des partis et des syndicats. En outre, le parti qui se crée à Tours n’est pas le sien. Cette organisation composite où Frossard et Cachin tiennent la vedette, ne lui paraît pas désignée au rôle de guide et d’entraîneur de la classe ouvrière. Il ne faut pas oublier non plus que de mai 1920 à mars 1921, il est incarcéré à la Santé avec Loriot, Souvarine, Monmousseau et d’autres, pour complot et que cela l’éloigne de tout rôle direct.

Autour de la Vie ouvrière un noyau de militants s’est regroupé, équipe unie et diversifiée à la fois, les fidèles d’avant 1914 - comme Marcel Martinet, Robert Louzon - , les "nés de la guerre" adhérents au P.C. depuis Tours - comme Maurice Chambelland, Ferdinand Charbit, D. Antonini, Lucien Marzet -, Gaston Monmousseau à qui Monatte, ébranlé par la scission syndicale autant que par des ennuis de santé, laissera en janvier 1922 la direction de la Vie ouvrière parce qu’il est partisan de l’indépendance du syndicalisme.

L’année 1922 est une année bizarre, agitée de crises, de conflits dans une C.G.T.U. qui se constitue péniblement, dans un Parti communiste qui connait des crises successives. L’équipe 1a plus proche de Monatte et de Rosmer entre peu à peu à la rédaction de l’Humanité (Monatte y devient rédacteur en mars 1922). Monatte n’a pas adhéré au P.C. mais il en apparaît pourtant comme un des chefs puisqu’en décembre 1922 c’est lui qui rédige le Manifeste de la gauche ouvrière au congrès de Paris.

En 1923, le saut décisif est accompli. Alfred Rosmer apparaît aux yeux de l’Internationale comme un dirigeant du P.C. Tous ces syndicalistes révolutionnaires ont adhéré au Parti et tout en militant dans leurs organisations syndicales, ils écrivent dans l’Humanité. P. Monatte est responsable de la Vie sociale. Leur but : faire de l’Humanité un grand journal ouvrier, éduquer des militants, première condition pour que le P.C. soit un vrai parti révolutionnaire et ouvrier, faire de la C.G.T.U. une puissante organisation syndicale, proche mais indépendante du P.C.

Mais la crise éclate dès le printemps de 1924. Elle est décisive. L’Internationale, le parti russe prennent un nouveau visage. En France les répercussions sont immédiates ; avec Treint, le parti français devance même les décisions de Moscou. Le 18 avril Treint, dans le Bulletin communiste, reproche à Monatte, Rosmer et Souvarine d’être liés avec l’opposition russe et de favoriser les thèses de Trotsky dans le parti français. Le 22 avril, Monatte démissionne et conclut ainsi sa lettre à Sellier : "simple membre du Parti, j’aurai les coudées plus franches pour défendre mon point de vue". Le 23 avril, dans une lettre collective de démission, A. Rosmer, F. Charbit, D. Antonini, V. Godonnèche, M. Chambelland, affirment que "les membres du Parti issus du syndicalisme révolutionnaire sont traités en pestiférés …". Eux aussi rentrent dans le rang :

"Nous y serons plus à l’aise pour défendre notre point de vue : celui d’un Parti communiste où les ouvriers ne seraient pas des figurants mais le vrai moteur de l’organisme tout entier ; d’un Parti communiste qui comprendrait la nature exacte du travail syndical et son importance ; d’un Parti communiste où le centralisme mécanique céderait sa place au centralisme animateur, d’un Parti communiste d’où seraient bannies les crises artificielles de direction qui démoralisent et détournent de leur travail les militants du rang ; d’un Parti communiste qui aurait à cœur d’etre une vraie section de l’Internationale. Nous y serons aussi plus à l’aise pour lutter contre ceux qui sont en train de saboter le Parti et le mouvement ouvrier."

L’été, avec le Ve congrès de l’I.C., sera décisif. Rosmer y participe. Monatte, malgré un télégramme pressant de Zinoviev, ne voit pas la nécessité d’y aller. En France, l’opposition qualifiée "de droite" est attaquée violemment et méthodiquement. L’Humanité exclut des rédacteurs jugés favorables à l’opposition. Les membres du groupe des syndicalistes révolutionnaires quittent peu-à-peu le "prétendu parti communiste", comme l’écrit Maurice Chambelland dans sa lettre de démission du 24 septembre, suivie immédiatement d’une exclusion. Le 5 octobre, Monatte, Rosmer et Delagarde adressent une lettre au Comité directeur ; n’en obtenant pas la publication dans la presse du parti, ils publient le 22 novembre en brochure (reprenant le format des lettres aux abonnés de la Vie ouvrière de la guerre) une lettre aux membres du parti communiste.

Cette lettre est nette, virulente. Au nom de la gauche ouvrière, les trois signataires ne veulent plus "bailler d’admiration devant les cabrioles de Treint". Ce qu’ils refusent c’est la caporalisation du Parti, sous couvert de bolchevisation.

La réorganisation sur la base des cellules est une œuvre capitale pour le Parti. S’il la réussit, c’est-à-dire s’il sait déterminer les tâches pratiques des cellules, éviter qu’elles tournent à vide et se découragent, il disposera réellement d’une base de granit. Mais le granit pourrait bien se changer en sable mouvant si les cellules, au bout de quelques semaines, n’apercevaient pas le travail qui leur incombe, si on leur refusait, en outre, le droit élémentaire de désigner leur secrétaire et leur délégué au rayon, sans crainte d’un veto d’en haut.
Il est beaucoup question d’homogénéité, d’alignement, de discipline. Du haut en bas du Parti, on établit une cascade de mots d’ordre auxquels on doit obéir sans comprendre et surtout sans murmurer autre chose que le sacramentel : Capitaine, vous avez raison ! Une mentalité de chambrée se créée et les mœurs de sous-off s’installent. Il n’est question que d’appareil à faire fonctionner, de permanence à instituer. Bientôt la bureaucratie du Parti fera la pige à celle de l’Etat français.
On dit que le parti doit être une cohorte de fer. En réalité, quiconque fait preuve de caractère doit être brisé.( … ) Il faut s’incliner, non devant des idées ou des décisions prises par l’organisation, mais devant des hommes. Par ce moyen, ce ne sont pas des cadres solides que l’on prépare, ce n’est pas une cohorte de fer que l’on forme, mais un régiment de limaces.

Après la conférence extraordinaire du 5 décembre où Rosmer lit une lettre reprenant les mêmes arguments, l’exclusion est immédiate.

On peut penser, d’après les notes et la correspondance gardées dans les archives de Pierre Monatte, que ce petit groupe de nouveaux exclus se réunit à peu près quotidiennement. Il est important de noter que chacun a repris un travail salarié (et le plus souvent, de petits emplois ordinaires, Monatte reprend la correction d’imprimerie, Chambelland un petit travail de comptable, Charbit un travail de typographe). Mais aucun ne peut envisager de ne plus militer. Que faire ? Très vite il apparaît impossible de rester dans la stricte mouvance du parti communiste. Il faut même lutter violemment contre ses déviations. Tous refusent l’engrenage d’un autre parti. L’action syndicale reste mais tous veulent aller au-delà. Ils ont tous une expérience et un goût du journalisme, ils veulent s’exprimer et ne peuvent plus le faire dans les organes du parti, ils veulent reprendre une tâche d’information et de formation des militants en profondeur ; le souvenir de la Vie ouvrière de 1909 est vif ; tout naturellement ils pensent à fonder une revue. Le 26 décembre 1924 Pierre Monatte dépose aux services des périodiques du tribunal de la Seine, le titre de L’Action ouvrière. Mais les autres membres du "noyau" (le terme est repris de la Vie ouvrière), refusent ce titre trop neutre. Maurice Chambelland propose Octobre. Cela fait l’objet d’âpres discussions et V. Godonnèche rallie le noyau à la Révolution prolétarienne avec le sous-titre "revue syndicaliste-communiste".

Maurice Chambelland reconnaissait en 1950, que c’est lors de cette discussion qu’il avait pris conscience qu’on ne pouvait plus identifier Révolution russe et Révolution prolétarienne et que, dans l’enthousiasme de ses 24 ans, il en avait cruellement souffert.

En janvier 1925, le premier numéro de la Révolution prolétarienne paraît. Ce n’est que dans le numéro de février qu’un "Entre nous" précisera les buts de la revue :

Ce que nous comptons faire ? Donner au mouvement révolutionnaire français la revue ouvrière qui lui manque. Le quotidien, l’hebdomadaire ont leur tâche. Une revue a la sienne, qui n’est pas négligeable. Elle consiste à étudier les grandes questions théoriques et pratiques, à dégager les leçons des événements qui se produisent, à ramasser les informations et les documents dont les militants ont besoin. Nous sommes à un moment où ce travail est plus que jamais indispensable.
Nous voulons étudier les problèmes de la Révolution, soulevés par l’expérience russe, et travailler à la reconstitution de l’unité syndicale, nationale et internationale. Nous le ferons en serrant de près les difficultés et non en les fuyant.
Pour les uns, nous sommes trop syndicalistes. Pour d’autres, nous sommes trop communistes. Ceux qui n’ont besoin que d’un catéchisme, quel qu’il soit, ne trouveront probablement pas leur compte ici. Mais tous ceux qui font un effort pour s’informer honnêtement, pour se former une opinion en connaissance de cause ne perdront pas leur temps en nous lisant.
Les premiers numéros sont bien le reflet de cette volonté : grands articles théoriques, études documentées et précises sur des grèves, des industries, des luttes, comptes rendus des congrès syndicaux. L économie, les problèmes internationaux tiennent une grande place. Peu à peu, la revue se structure avec des rubriques : Carnet du Sauvage de Pierre Monatte, Notes d’économie et de politique de Robert Louzon, Renaissance du syndicalisme par Maurice Chambelland, Parmi vos lettres, Entre nous où les lecteurs sont tenus au courant des problèmes internes de la revue.

Les problèmes du communisme tiennent tout naturellement une place privilégiée. Le premier numéro publie la deuxième lettre aux membres du parti communiste de Monatte, Rosmer, Delagarde, qui précise bien que "Derrière nos conceptions divergentes de I ’organisation, celles de gens ayant le sens et le respect de l’organisation et celles de gens regardant l’organisation comme un instrument passif entre leurs mains, il y avait, nous avons dû le reconnaître, à la longue, d’importants, de profonds, d’irréductibles désaccords". Un de ces désaccords, essentiel, porte sur le rôle de la "masse ». La "soi-disant gauche" du P.C. a une tactique qui "consiste non point à développer la conscience de classe du prolétariat, mais à faire le plus possible de béni-oui-oui, de lèche-culs, de limaces". Eux, au contraire, pensent qu’il "faut faire des consciences et non des réciteurs de catéchismes".

Dès ce moment, les positions sont nettes. Si les syndicalistes révolutionnaires ont adhéré au communisme, c’est parce que l’Internationale communiste, Lénine vivant, était assez vaste "pour embrasser Trotsky et le soi-disant trotskysme ainsi que l’opposition russe et de par le monde de nombreux éléments venus du syndicalisme révolutionnaire". Mais des symptômes de malaise et de dissociation se manifestent. Et une des phrases les plus importantes de cette lettre est sans doute celle-ci : "le léninisme sans Lénine nous fait peur". A partir de là toute une remise en cause, longue et douloureuse, se fait. C’est sur cette nouvelle réalité du communisme qu’il faut apporter des lumières. La démystification apparaît la tâche la plus importante. Il faut dire, d’abord, la vérité sur la réalité qui s’élabore sous le nom de communiste.

Une étape très importante est franchie en octobre 1925. En effet, Trotsky demandait à Monatte et à Rosmer - qualifiés de révolutionnaires fidèles et authentiques mais dont l’exclusion était justifiée - "quoique étant formellement en dehors du Parti, d’agir comme des soldats du Parti" et donc de liquider immédiatement la Révolution prolétarienne et de faire appel à l’exécutif de l ’I.C. La réponse du noyau de la R.P. est très nette :

Nous n’avons pas fait appel parce que nous sommes persuadés que c’est dans la politique et les méthodes pratiquées par la direction de l’Internationale communiste elle-même que réside la cause des lourdes fautes commises par ses sections au cours des deux dernières années ; que cette politique et ces méthodes marquent une rupture avec la politique et les méthodes antérieures, remettent en question les principes mêmes sur lesquels l’Internationale communiste a été fondée.

Les membres du noyau refusent aussi nettement la mainmise du parti russe sur l’I.C. :

On le voyait sous son aspect héroïque, guide sûr et capable de la classe ouvrière. La dernière crise, en mettant à nu les combinaisons, les ficelles, les manœuvres, en projetant une lumière crue sur sa structure intérieure jusqu’alors invisible, l’a montré sous son mauvais côté et les caricatures des partis bolcheviks qu’on s’est mis à fabriquer partout dans l’Internationale n’ont fait qu’aggraver l’inquiétude et le trouble.

Le noyau insiste sur le fait que l’I.C. ne peut plus prétendre à être un regroupement et que :

La conséquence normale c’est qu’aujourd’hui il y a place pour un révolutionnaire hors de l’Internationale communiste. Et une autre conséquence, c’est qu’une revue comme la Révolution prolétarienne est un organe nécessaire. Puisqu’on ne peut parler ni dans le Parti, ni dans l’Internationale, il faut pouvoir parler au-dehors, car il est des choses qu’il faut dire, non par désir de vaine polémique mais dans l’intérêt même de la classe ouvrière. La Révolution prolétarienne est un refuge pour les révolutionnaires sincères qui ne peuvent plus supporter l’atmosphère étouffante du Parti, une défense contre le sabotage du mouvement.

C’est contre ce "sabotage" que la Révolution prolétarienne va lutter jusqu’en 1939 (elle se sabordera à la déclaration de la guerre). Le sabotage, pour eux, c’est d’abord, très clairement, celui des prétendus communistes qui veulent assurer la mainmise du parti sur les syndicats, imposer à la classe ouvrière une gesticulation révolutionnaire qui la tienne en état d’alerte, suivant des mots d’ordre imposés par les voltefaces du P.C. et non par les intérêts propres des syndiqués. Le syndicalisme ne doit pas voir à travers "les lunettes du parti", selon l’expression de Monatte. La Révolution prolétarienne devient donc et, plus encore, avec la création de la Ligue Syndicaliste en octobre 1925 sous l’impulsion de Maurice Chambelland, l’organe des minorités qui s’organisent au sein de la C.G.T.U. et de la C.G.T. C’est par la C.G.T.U., dont l’étude reste à faire, que le parti s’est ancré dans la classe ouvrière. La connaissance et la compréhension de la réalité communiste en seraient enrichies et ce que l’on peut deviner des archives de l ’I.S. montrerait peut-être comment on dirige un mouvement.

Cette volonté de reconstruire le syndicalisme, sur les bases du syndicalisme révolutionnaire, de reconstituer l’unité syndicale est permanente et c’est sans doute l’aspect le plus important de la lutte menée par les militants de la Révolution prolétarienne. Cela s’accompagne, tout naturellement, d’une analyse continue et approfondie des mouvements, des organisations et aussi des études sérieuses et documentées sur les industries, sur la situation économique. A ce titre, c’est véritablement une revue d’action syndicale. En 1930, elle change son sous-titre : "Revue syndicaliste communiste" devient "revue syndicaliste révolutionnaire", marquant qu’une étape est franchie.

Une tâche considérée comme prioritaire est aussi de témoigner sur ce que deviennent le Parti communiste, l’Internationale communiste et l’U .R.S.S. Informer, clarifier, démystifier est Je moyen essentiel d’une lutte qui veut affirmer haut et clair que le P.C., l’I.C. et l’U.R.S.S. ne sont plus révolutionnaires, ne sont plus communistes mais deviennent des oppresseurs. L’antistalinisme, c’est d’abord pour eux la fidélité à l’idéal communiste trahi. Les informations seront nombreuses sur la réalité soviétique. Dès 1928 une rubrique régulière est ouverte : Emprisonnés, déportés, exilés. On y voit les informations sur les camps, les prisons soviétiques. Mais cette rubrique est caractéristique de la volonté de lutter sur tous les fronts car on y relate aussi l’oppression aux Etats-Unis, l’oppression dans les pays coloniaux.

En effet, la Révolution prolétarienne ne veut pas se ranger dans le camp des réformistes, des admirateurs de la droite. Elle est l’expression et le reflet de toutes les luttes révolutionnaires, en particulier de l’anticolonialisme pour le soutien qu’elle apporte aux militants nationalistes. Ce n’est pas un hasard si, par exemple, Bourguiba y publie un article, si la campagne contre la répression en Indochine (le mot Viet Nam apparaît très vite) est aussi vive, si le soutien aux syndicalistes tunisiens, marocains, algériens est aussi affirmé.

C’est la seule revue d’opposition purement syndicale ; la lutte doit rester sur le terrain syndical. Le noyau tient à des idées forces qui sont celles du syndicalisme d’action directe, modifiées par l’expérience communiste qui bouleverse les données du problème. Il tient à le faire en toute indépendance et la transparence des finances de la revue est totale. Tous, rédacteurs ou administrateurs, sont bénévoles et travaillent ; la revue ne vit que des seules participations de ses abonnés. Les comptes sont publiés régulièrement. Ce souci d’avoir des finances claires est important pour des militants qui ont commencé à voir, dans leur brève expérience du Parti communiste, un certain "pourrissement" par l’argent et la professionnalisation du militantisme.

Ainsi l’évolution du groupe qui fonde et anime la Révolution prolétarienne témoigne d’une expérience très particulière dans le domaine communiste. Des militants de tempérament divers se sont unis dans la volonté commune, d’abord, de retremper le syndicalisme révolutionnaire dans la flamme de la révolution russe et du communisme puis de témoigner de leur faillite et de leurs déviations en luttant pour maintenir la vigueur révolutionnaire de la classe ouvrière. Pour eux, comme le dira Pierre Monatte en 1956, le drame de toute leur vie a été "le tournant de la Révolution russe, la faillite de la Révolution russe, le changement en quelques années de la Révolution russe en contre révolution". Ce drame, ils ont voulu l’assumer lucidement, en révolutionnaires. Etant conscients de leurs faiblesses, de leurs difficultés à sortir d’une audience étroite, ils ont voulu constituer un refuge d’hommes libres, refusant tout dévouement aveugle, maintenant des idées essentielles qu’ils ont espéré toute leur vie voir revivre, tels les grains sous la neige de Silone.

Colette Chambelland



Quelques livres, un site et un article pour approfondir la recherche :

  • Edward Sarboni : Une revue entre les deux guerres. Le syndicalisme de La Révolution Prolétarienne entre 1925 et 1939. Edition Acratie, juin 2016.
  • Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les Archives de Pierre Monatte 1914-1924, présentation de Colette Chambelland et Jean Maitron, F. Maspero, 1968.
  • Christian Gras, Alfred Rosmer et le mouvement révolutionnaire international, F. Maspero, 1971.
  • Le site de la Révolution Prolétarienne
  • Un article de Jean-Louis Panné paru dans la revue Gavroche n°84 pour le 70ème anniversaire de la Révolution Prolétarienne.

Brochures de la Révolution Prolétarienne

  • Lettres aux membres du PC, 1924.
  • Vers un nouveau congrès d’Amiens, 1929.
  • Deux ans d’Indochine : un fleuve de sang, 1934.
  • Ce qu’est devenue la Révolution Russe
  • Les deux grandes duperies du "Statut moderne du travail", 1938.

[1Texte de Colette Chambelland, "La naissance de la Révolution Prolétarienne", Communisme n°5, 1984.

[2Voir la brochure à la fin de cette présentation.


Brèves

31 décembre 2016 - La Révolution Prolétarienne (1925-1939)

Nous mettons en ligne les 9 premières années de la revue syndicaliste communiste La Révolution (…)

2 octobre 2016 - La Révolution Prolétarienne (1947 - )

Nous mettons en ligne une nouvelle fournée de la revue la Révolution Prolétarienne, revue (…)

28 août 2016 - CILO - Commission internationale de liaison ouvrière - (1958-1965)

Nous mettons en ligne le bulletin de la CILO - Commission internationale de liaison ouvrière - (…)

19 décembre 2015 - La Révolution Prolétarienne, revue syndicaliste révolutionnaire (1947 - ?)

Nous mettons en ligne 3 nouvelles années de la Révolution Prolétarienne. Cela a été rendu possible (…)

12 juillet 2015 - La Révolution Prolétarienne (1947- )

Nous mettons en ligne une nouvelle série de numéros de La Révolution Prolétarienne, la série après (…)