Bilan (1933-1938)

Présentation [1]

"Jalons d’une défaite, prémisses de victoire"

Dans le dernier numéro du Bulletin d’information de la fraction de gauche italienne (février 1933), Vercesi (Ottorino Perrone) affirmait :

"La victoire du fascisme en Allemagne marque la rupture du cours révolutionnaire qui s’était déclaré en 1917, et qui pouvait se conclure dans la victoire du prolétariat mondial. Cette victoire marque aussi l’autre bifurcation vers l’issue capitaliste aux situations actuelles : vers la guerre."

En novembre 1933, paraissait le premier numéro du Bulletin théorique de la Fraction de gauche du PCI : Bilan. Son directeur de publication était Gaston Davoust (Henri Chazé) de l’Union communiste, qui prêtait son nom pour assurer la sortie de la revue légalement, faute de Français dans la fraction italienne. Elle était imprimée en langue française en Belgique, à Bruxelles. La rédaction en était également à Bruxelles. Sur la couverture, on pouvait lire : "Lénine 1917 — Noske 1919 — Hitler 1933". Publié tous les mois, Bilan eut 46 numéros jusqu’en février 1938, date de sa disparition. Bilan prenait la succession du Bulletin d’information qui portait en exergue : "L’avenir est au communisme !"
C’est à contrecœur, annonce Bilan, que la Fraction a dû prendre en charge seule ce Bulletin international qu’elle aurait voulu éditer conjointement avec l’opposition française et allemande, dans un but de clarification de tout le mouvement révolutionnaire : "Notre fraction aurait préféré qu’une telle œuvre se fît par un organisme international, persuadée comme elle l’est de la nécessité de la confrontation politique entre ces groupes capables de représenter la classe prolétarienne de plusieurs pays. Aussi serions-nous très heureux de pouvoir céder ce Bulletin à une initiative internationale garantie par l’application de méthodes sérieuses de travail et par le souci de déterminer une saine polémique politique."
Mais déjà les voies divergeaient avec l’Opposition trotskyste. Bilan publiera dans ses colonnes des contributions de membres de la Ligue des communistes internationalistes (LCI), comme Mitchell (Jean Melis) et Adhemar Hennaut ; elle les ouvrira aussi à la Gauche communiste des conseils hollandaise. Elle ne publiera plus de textes de Trotsky, comme elle l’avait fait dans Prometeo.
1917-1933, deux dates clefs : l’une qui ouvre un cours révolutionnaire ; l’autre qui le clôt de façon dramatique. Le but recherché était donc de tirer les enseignements de cette période, de 16 années riches en événements mondiaux et sans doute décisifs dans l’histoire de l’humanité. Entreprise démesurément ambitieuse ? Bilan est conscient des énormes difficultés de son entreprise, et c’est très modestement qu’il définit ses tâches :

"Notre fraction, en abordant la publication du présent bulletin, ne croit pas pouvoir présenter des solutions définitives aux problèmes terribles qui se posent aux prolétariats de tous les pays.
"Certes, notre fraction se réclame d’un long passé politique, d’une tradition profonde dans le mouvement italien et international, d’un ensemble de positions politiques fondamentales. Mais elle n’entend pas se prévaloir de ses antécédents politiques pour demander des adhésions aux solutions qu’elle préconise pour la situation actuelle. Bien au contraire, elle convie tous les révolutionnaires à soumettre à la vérification des événements les positions qu’elle défend actuellement aussi bien que les positions politiques contenues dans ses documents de base".

Il y avait deux méthodes possibles pour réexaminer l’expérience passée : soit s’accrocher aux textes de Lénine comme à une Bible, soit "passer au crible de la critique, et à la lumière des événements les congrès de l’IC et des différents partis". C’est la deuxième méthode que choisit la Fraction italienne. "Tout en se basant sur les fondements de l’I.C., elle cherchera la connaissance profonde des causes des défaites sans aucun interdit non plus qu’aucun ostracisme".
C’est par cet esprit d’ouverture, libre de préjugés dangereux, que Bilan se propose de "parachever l’œuvre que nous a léguée la révolution russe". En effet "tirer le bilan des événements de l’après-guerre, c’est… établir les conditions pour la victoire du prolétariat dans tous les pays".
Quel, est le résultat de cette réflexion politique et théorique ? Les fruits en sont amers. Si le capitalisme est entré en crise, facteur objectif d’une nouvelle période révolutionnaire, le facteur subjectif fait totalement défaut. Une période de contre-révolution s’est ouverte, le prolétariat est irrémédiablement vaincu :

"Ce n’est pas un changement dans la situation historique qui a permis au capitalisme de traverser la tourmente des événements d’après-guerre ; en 1933, d’une façon analogue et bien plus qu’en 1917, le capitalisme se trouve être définitivement condamné comme système d’organisation sociale. Ce qui a changé de 1917 à 1933, c’est le rapport de forces entre les deux classes fondamentales qui agissent dans l’époque actuelle : le capitalisme et le prolétariat."

En dehors de la Russie, le prolétariat n’a pas été capable de forger les cadres de ses partis. Cette situation de retard "a déterminé la série de défaites essuyées par le prolétariat dans l’après-guerre". Mais c’est surtout le poids de l’État russe absorbant l’IC, jusqu’à en faire son propre instrument, qui est la cause décisive de la défaite. Celle-ci s’est déroulée en trois étapes :

a) 1923, en Allemagne, où "les intérêts de l’État prolétarien ne se relient plus avec la lutte du prolétariat mondial".

b) 1927, date clef qui marque la transformation des partis communistes en organismes contre-révolutionnaires, par l’abandon de l’internationalisme ("socialisme dans un seul pays"), l’exclusion de la Gauche communiste, facteur subjectif qui détermine l’écrasement de la vague révolutionnaire en Chine.

c) 1933, point d’aboutissement, n’est que l’ultime conséquence de la trahison de l’IC "morte lors de la victoire du fascisme en Allemagne".

C’est au prix d’une longue discussion dans la fraction italienne qu’il fut constaté, que l’I.C. était morte, et que ses partis avaient trahi en devenant des partis rattachés à leur capital national. Cette idée était condensée dans une formule lapidaire : "Le Parti ne meurt pas, il trahit."
Cette position eut beaucoup de mal à s’imposer. Bien qu’une majorité poussât vers la proclamation de la mort de l’Internationale, la Commission exécutive, par la plume de Vercesi, avait envoyé une longue lettre à la direction du PCI, en exil, à la veille de son congrès (en 1935 !).
Elle expliquait pourquoi elle s’était constituée en fraction et demandait de participer à ce congrès. Cette proposition attira une vive réplique de la Fédération de New York et de la majorité de la Fédération parisienne. Après discussion, la conclusion fut qu’il était impossible d’avoir la moindre action en direction des PC, comme partis, faute de pouvoir en opérer le redressement.
Cependant, la définition des partis de type stalinien — jusqu’à la guerre — demeura assez hésitante. Ils seront toujours considérés comme "centristes". Dans la terminologie du Komintern, à ses débuts, le Centre était la fraction de gauche de la IIe Internationale qui balançait, comme l’USPD allemand et le PS italien, entre celle-ci et l’IC. Plus tard, le "centrisme" caractérisa le centre de Staline qui combattait à la fois l’aile droite de Boukharine et l’aile gauche de Trotsky. Ce concept est donc plus l’héritage d’une période révolue qu’une nouvelle théorie. Il servit à la gauche italienne de définition des partis à la gauche de la social-démocratie, considérés tantôt comme "partis ouvriers centristes" tantôt comme "partis traîtres".
Ce sont donc "les fractions de gauche qui représentent la continuité avec l’ancien mouvement révolutionnaire ; ce sont elles qui assurent aussi la continuité du prolétariat révolutionnaire comme classe. En effet "la fraction est le seul organisme où le prolétariat réalise son organisation en classe, étant l’organisme qui découle d’une phase historique révolue et en prépare une autre".
Compte tenu de la "faiblesse numérique" et de "l’incapacité théorique actuelle des fractions de gauche", qui traduisent "l’incapacité du prolétariat mondial à s’opposer à l’attaque du capitalisme dans les conditions de la crise économique, la fondation de partis n’est pas à l’ordre du jour. La Fraction italienne s’oppose très fermement aux tentatives de Trotsky de créer une IVe Internationale en se liant en 1933 aux gauches socialistes (SAPD allemand, RSP hollandais de Henk Sneevliet, Parti du travail norvégien). Autour elle le parti ne se crée pas, il se prépare par un solide travail de réflexion théorique : "Ce parti se posera les problèmes que les conditions historiques lui permettront de se poser. Ce parti réalisera sa tâche à la seule condition de prévoir les problèmes qui sont en voie de devenir." (Bilan n° 1, "Vers l’Internationale deux et trois quarts ?"). Ce n’est pas un homme comme Trotsky — malgré "les services qu’il a rendus à la cause du prolétariat" qui peut forcer l’histoire. L’individu, tout prestigieux soit-il, n’offre aucune garantie :

"… la fidélité à l’œuvre de Trotsky se manifeste uniquement par la lutte contre son erreur actuelle, car il est absolument faux qu’une continuité de personne fournisse la garantie pour la lutte ultérieure du prolétariat révolutionnaire. Cette continuité s’établit par contre sur la base de positions politiques. Il s’agit donc de voir si les nouvelles positions du camarade Trotsky répondent ou non aux nécessités de la lutte du prolétariat."

(Bilan n° 1, idem).

La perspective de la révolution s’est éloignée, et seule la victoire des fractions peut empêcher la marche vers la guerre, d’où seule pourrait alors sortir la révolution :

"Au cas où les fractions ne parviendraient pas à conduire — malgré le centrisme — le prolétariat à la victoire, aucune volonté individuelle ne pourrait éviter l’autre issue des situations : la guerre ; et c’est seulement au cours de celle-ci, ou après elle, que la fraction se transformant en parti pourra conduire le prolétariat à la victoire."

L’issue historique de la crise de 1929 est même probablement la guerre. Sur ce point, en 1933, la position de la Fraction italienne est hésitante. Tantôt elle affirme que "l’alternative propre à la phase actuelle du capitaliste est celle de la révolution ou de la guerre", tantôt elle proclame que la guerre, avec la défaite du prolétariat allemand et la mort de l’IC, est inévitable :

"…le prolétariat n’est peut-être plus en mesure d’opposer le triomphe de la révolution au déclenchement d’une nouvelle guerre impérialiste. S’il reste des chances de reprise révolutionnaire immédiate, elles consistent uniquement dans la compréhension des défaites passées."

(Bilan, n° 1, "Introduction").

Quel sera le facteur décisif de la guerre ? C’est idéologiquement, de la position de la Russie, dans l’arène internationale, que dépendra la capacité de mobiliser les ouvriers des pays européens pour la guerre. En février 1933, la Gauche italienne affirmait déjà que la Russie s’intégrerait dans l’un des blocs impérialistes, y compris le bloc allemand :

"… le centrisme a supprimé le rôle fondamental que pouvait jouer l’État russe en cas de guerre ; que l’État soviétique, au lieu d’être le front d’appui du prolétariat mondial n’est devenu qu’un élément à la disposition de l’un ou l’autre groupe des impérialismes. Dès maintenant il faut envisager comme seule issue à la situation celle qui portera le centrisme à trahir les intérêts du prolétariat révolutionnaire et, en cas de guerre, à justifier la position que prendra la Russie."

(Bulletin d’information, n° 6, 1933, "Le fascisme au pouvoir en Allemagne").

Et elle ajoutait qu’il "est fort probable qu’à la longue, ce sera le bloc des États fascistes qui pourra se prévaloir d’une alliance avec la Russie". Elle n’excluait pas, cependant, que ce soit la mobilisation idéologique pour la défense de la "démocratie en danger" qui soit le facteur décisif ; en effet "la bourgeoisie qui, par ses conditions économiques, peut encore laisser debout des vestiges de liberté démocratique, pourra appeler le prolétariat à la guerre au nom de la "démocratie" et pour la lutte contre les États fascistes". Ces deux hypothèses allaient peu à peu se vérifier.
La Gauche italienne constatait donc l’intégration de la Russie dans le jeu des grandes puissances antagonistes. Ce fait entraînait que "…l’État ouvrier se trouve incorporé dans le système du capitalisme mondial, en subit ses lois, son évolution".
Il y avait une contradiction dans cette analyse. D’un côté, l’État russe, qualifié de "prolétarien" était capitaliste sur le plan international, de l’autre côté il était affirmé que sur le plan intérieur cet État n’était pas capitaliste, mais socialiste, sur la base de la socialisation de la production". La force de la Gauche italienne fut de saisir tout phénomène politique et social toujours dans un cadre international ; mais son attachement à l’URSS, jadis terre d’accueil (puis prison) de l’IC révolutionnaire, l’empêcha longtemps de se livrer à une étude plus rigoureuse de la nature de l’économie russe et de sa superstructure étatique. Il fallut la deuxième guerre mondiale pour qu’une partie de la Gauche italienne abandonne définitivement le concept d’"État prolétarien".
Pour combler ses incertitudes et ses manques théoriques, la Gauche italienne de 1934 jusqu’à la guerre, et même pendant celle-ci, mettra à l’ordre du jour la question de l’État dans la période de transition, et celle de l’attitude du prolétariat et du parti communiste face à l’État.
De façon générale, toutes les questions théoriques fondamentales furent passées au fil de la critique. Au contact de la LCI de Belgique, et en particulier de Mitchell (Jéhan), la Fraction italienne redécouvrit les textes de Rosa Luxemburg consacrés à la décadence du capitalisme. Peu attirée par les questions économiques, la Fraction commença à s’y intéresser. De cet intérêt naquit une analyse théorique plus poussée des phénomènes de la crise, et aussi des problèmes économiques dans une société de transition vers le socialisme.
De Rosa Luxembourg, la Gauche italienne reprit aussi le refus de soutenir les luttes de libération nationale, définies comme champs de manœuvres des différents impérialismes, et sur le plan théorique l’affirmation de l’impossibilité de toute révolution bourgeoise, en période de décadence capitaliste.
C’est guidé par ses principes, par un énorme travail de réflexion théorique, que Bilan allait affronter des événements aussi cruciaux que les Fronts Populaires, les guerres, et les événements de la guerre civile espagnole. Comme la Fraction italienne travaillait à contre le courant, son isolement devait être directement proportionnel à la marche vers la guerre.
Deux périodes se distinguent clairement dans l’histoire de la fraction : l’une de consolidation de ses positions de 1933 à 1935 ; l’autre de 1936 à 1939 qui voit un isolement total de la Gauche italienne, par rupture des contacts avec le petit milieu révolutionnaire internationaliste et des scissions en son sein.

Philippe Bourrinet [2]



[1Nous précisons à propos de cette présentation – comme de toute autre présentation - que nous la considérons comme partielle. Il n’y a pas pour nous de Vérité unique, il n’y a pas le texte achevé qui a tout dit, tout "révélé", tout expliqué, tout compris. Ce qui nous importe dans un premier temps c’est tout simplement de s’y retrouver : un ensemble de faits, de dates… en somme de repères dans le temps et l’espace. C’est pourquoi nous proposons d’autres articles qui reviennent sur l’existence de cette Fraction de gauche ; Tout d’abord un article de Marc Chirik paru en 1976 : "Présentation de textes de Bilan", puis 2 articles sur la Fraction publiés par le Parti Communiste International. Voir à la fin de cette présentation pour y accéder.

[2Ce paragraphe est extrait de son texte : Le courant "bordiguiste" (1919-1999) - Italie, France, Belgique.


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