Tribune Ouvrière (1954-1962)

Présentation de Tribune Ouvrière (1954-1962). Philippe Gottraux. [1]

Les procès-verbaux des réunions de cette période renseignent concrètement sur l’importance prise par cette orientation. Les débats entamés à cette occasion ne sont pour la plupart ni généraux ni abstraits, puisque Mothé anime aux usines Renault avec d’autres travailleurs militants d’extrême-gauche un journal ouvrier. Tribune Ouvrière (TO), dont le premier numéro paraît en mai 1954. Sur la base des informations et des expériences rapportées par Mothé, des discussions plus globales s’engagent sur ce que peut et doit être un tel journal, sur son contenu, son mode d’écriture, de conception et de fabrication, ses différences avec les journaux politiques classiques écrits par les militants d’avant-garde, etc. En même temps, Mothé sollicite son organisation politique afin de l’épauler et de le conseiller lorsqu’il bute sur des difficultés [2]

SouB annonce dans la revue l’existence de ce journal ouvrier, affirme que le groupe va faire son possible "pour appuyer cet effort matériellement et idéologiquement", en le diffusant notamment aux abonnés de la revue. Cette dernière publie des extraits de Tribune Ouvrière et qualifie l’expérience de marquante : elle "représente pour la première fois depuis les Comités de lutte apparus dans quelques usines en 1947, un essai de création, au niveau de l’usine, d’un embryon d’organisation des ouvriers, permanente et indépendante des bureaucraties syndicales et politiques" [3]. La revue parle d’écho favorable du journal auprès des ouvriers, ce qui démontre, si besoin est à ses yeux, la nécessité d’une parole indépendante. Mothé prend une part très active dans le lancement de Tribune Ouvrière. L’origine du journal remonte en fait aux suites de la diffusion d’un tract sur la hiérarchie des salaires par des ouvriers de l’atelier où il travaille. L’écoute rencontrée par ce papier pousse des ouvriers, souvent déjà politisés et provenant d’autres ateliers, à se réunir et à publier un journal destiné à l’ensemble de l’usine. Parmi ceux-ci, Gaspard, qui fréquente parfois les réunions de SouB [4], Pierre Bois [5] et un dénommé Henri, dont les positions politiques sont voisines de celle du PCI [6]. De plus, ce noyau bénéficie aussi d’appuis extérieurs à Renault, de la part de militants politiques essentiellement, et parmi eux, de quelques personnes de SouB.

A lire les procès-verbaux des séances de SouB où la question de Tribune Ouvrière est discutée, il apparaît que l’enthousiasme du début s’est quelque peu terni. Les rapports de cette petite minorité active avec le reste des ouvriers de l’usine n’est pas simple et son isolement transparaît à plusieurs reprises dans les comptes rendus d’activité [7]. De plus les relations au sein de la petite équipe qui édite le journal ouvrier ne sont pas aussi sereines que pourrait le faire croire la revue quand elle présente l’expérience [8]. En effet, le groupe qui s’occupe de cette publication est hétérogène, composé de militants ouvriers révolutionnaires d’un côté, d’ouvriers sans attaches politiques précises de l’autre. Cette diversité favorise les conflits idéologiques entre lignes ou attitudes politiques divergentes, ainsi que des luttes de pouvoir pour s’assurer la confiance et l’appui des ouvriers moins politisés.

Les militants politiques ne s’accordent pas sur la manière de mener l’activité dans l’usine, ni sur le rôle à donner au journal. Le débat est fort complexe et rebondit à plusieurs reprises, mais oppose schématiquement deux conceptions. D’un côté, certains, dont Mothé, conçoivent le journal comme un lieu d’expression ouvrière, un espace qui permet aux ouvriers de parler des conditions de travail, de leurs besoins et de l’exploitation au jour le jour. De l’autre côté, on vise un journal politique d’usine, fait par des révolutionnaires, certes ouvriers et si possible insérés dans celle-ci, mais dont le but est d’adresser un message ouvertement politique aux autres ouvriers. Mothé se retrouve à plusieurs reprises minoritaire, au point qu’il décide à un certain moment de quitter le comité de rédaction du journal [9], sans pourtant arrêter d’y écrire, pour y revenir par la suite, à la faveur du rapport de forces" [10].

Ces diverses péripéties ne nous intéressent pas ici dans le détail. Elles indiquent cependant les limites objectives d’une orientation privilégiant une intervention au plus près de la "classe", en somme les difficultés inhérentes à une démarche très ouvriéristes [11]. On ne saurait interpréter différemment l’attitude de Castoriadis qui, lors d’un moment critique, suggère les pistes suivantes pour remonter la pente : "Il faut s’accrocher, préciser quels camarades doivent aller aux réunions de TO ; ces camarades doivent décider à l’avance des critiques à faire et fournir des textes à TO." [12] Bref, la politique dans sa dimension de lutte partisane rattrape les militants de SouB, en leur imposant de préparer à l’avance les réunions, sous peine de perdre les "batailles" devant les autres ouvriers. Initialement pourtant, SouB cherchait un autre mode de faire et une autre façon d’entrer en relation avec "la classe" [13]

Ajoutons pour finir que le travail militant aux usines Renault ne se limite pas à la publication de Tribune Ouvrière. Autour de la dynamique du journal et malgré toutes les difficultés, SouB anime un cercle d’études pour des ouvriers [14] "qui se posent des questions" [15]. Mais les résultats obtenus sont modestes eux aussi : peu de personnes semblent être touchées par la démarche [16].


Nous avons découvert dans les archives du Cermtri [17] des numéros de TO Citroën et des TO Paris-Lyon, ainsi que les documents qui suivent.

Documents

  • Extrait de l’entretien avec Daniel Mothé du 8 juin 1976, publié dans la revue Anti-Mythes n° 18.
  • Un numéro de Tribune Ouvrière Mors
  • Un numéro de Tribune Ouvrière Schneider
  • Introduction et programme du Cercle ouvrier Renault (année 1954-1955)
  • Grève d’avertissement et après… (brouillon de tract qui sera diffusé le 26-09-1957)
  • Lettre ouverte aux militants de la CGT et du PCF (13 novembre 1956)
  • Réponse à des calomnies et à des mensonges par J. Gautrat (Daniel Mothé)

[1Extrait de son livre, Socialisme ou barbarie. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Payot Lausanne, 2002, 427 pages. Avec son aimable accord. Les notes sont de l’auteur, sauf indication contraire.

[2En septembre 1954, par exemple, il demande un débat de fond sur Tribune Ouvrière et sur son activité militante à Renault (PV de la séance du 9 septembre 1954).

[3"Un journal ouvrier chez Renault", SouB n° 15-16, octobre-décembre 1954, p. 72.

[4Raymond Hirzel de son vrai nom, cet ancien bordiguiste fait partie des militants de la FFGC qui rallient SouB en 1950. Ses rapports avec le groupe semblent moins bons depuis. Selon Simon, c’est le véritable animateur de Tribune Ouvrière ("De la scission avec Socialisme ou Barbarie à la rupture avec ICO. Entretien avec Henri Simon", L’Anti-Mythes n° 6, décembre 1974, p. 5).

[5Militant dans un groupe trotskiste, ancêtre de l’actuelle Union communiste internationaliste, connue en France par son journal Lutte Ouvrière et surtout par une de ses leaders, Arlette Laguiller. Bois est connu chez Renault pour son rôle important dans le déclenchement de la grève en 1947, contre l’avis des syndicats.

[6Selon un étiquetage de Mothé rapporté dans le PV de la séance du 13 janvier 1955.

[7Martine Vidal "signale une faible participation des ouvriers à Tribune Ouvrière, tout au moins au cours des réunions mensuelles auxquelles elle assiste, et note qu’un ouvrier comme Gilles en particulier se plaint du peu d’intérêt que les ouvriers, dans les ateliers, manifestent à ce journal". Elle précise que cela traduit "un certain recul dans l’usine Renault" (PV de la séance du 22 décembre 1955).

[8Voir par exemple le bilan positif de l’expérience, en conclusion d’un article de Mothé, "Le problème du journal ouvrier", SouB n° 17, juillet-septembre 1955, p. 48.

[9Note du collectif : Voici ce que nous pouvons lire dans une lettre de Guy Gely à Henry Chazé, en date du 16 février 1955 : "Après le fiasco de TO il serait stupide de vouloir faire quelque chose d’artificiel (je dis fiasco – voilà la situation : Bois et Hirzel ont mis la main sur le journal et Mothé a donné sa démission du comité de rédaction – et le journal, au lieu d’être écrit par des ouvriers, l’est par Hirzel et Bois".

[10Mothé et Gaspard vont, par exemple, reprendre un moment l’ascendant sur Tribune Ouvrière et être en mesure de faire passer Bois et ses "copains" auprès des ouvriers pour des "noyauteurs" à la recherche de militants pour leur organisation politique, l’Union communiste (PV de la séance du 20 décembre 1956).

[11Comme l’atteste l’anecdote suivante : tout en faisant sienne la conception de SouB sur l’expression ouvrière, Mothé refuse parfois de diffuser Tribune Ouvrière quand son contenu diverge trop de ses propres analyses (information de Martine (Vidal) lors de la discussion sur la mise à l’écart de Mothé, rapportée dans le PV de la séance du 22 mars 1956).

[12PV de la séance du 22·mars 1956.

[13Note du collectif : Henri Simon note dans une lettre datée de décembre 1955 à Henry Chazé le souci pour SouB de contrôler TO, de même le Bulletin Employé : " Chaulieu semble voir cette expérience (H. Simon fait référence à la parution du Bulletin Employé, que nous publierons dans les prochains temps) à la fois d’un bon œil, si cela signifie l’élargissement de SB, et d’un mauvais œil, si l’influence de SB n’y est pas prépondérante ; l’expérience de TO n’est pas pour le rassurer et un certain nombre de gens du groupe ont interprété et interprètent toujours l’influence d’Hirzel et celle de Bois à TO comme une dépossession".

[14Note du collectif : voir le document intitulé : "Introduction et programme du cercle ouvrier Renault (année 1954-1955)".

[15Jean Léger, par exemple, intervient devant cet auditoire sur un thème touchant à l’histoire du mouvement ouvrier (PV de la séance du 14 octobre 1954).

[16Une dizaine de personnes environ, voire moins : au début 1956, Blin parle de "3 ou 4 gars" à qui est destiné le cercle d’étude (PV de la séance du 2 février 1956).

[17Centre d’Etudes et de Recherches sur les Mouvements Trotskystes et Révolutionnaires Internationaux - 28, rue des Petites Ecuries – 75010 Paris. La responsable de ce centre nous a permis de numériser tout un ensemble de documents. Qu’elle en soit remerciée ici.


Brèves

3 avril 2016 - Tribune Ouvrière (1954-1962)

Nous mettons en ligne toute une collection quasi complète des numéros de Tribune Ouvrière, (…)

18 février 2016 - Pouvoir Ouvrier (1958-1969)

Nous mettons en ligne les numéros suivant de Pouvoir Ouvrier qui s’ajoutent à ceux que nous avions (…)

10 décembre 2014 - Ajout à la revue Socialisme ou Barbarie (1949-1967)

Nous ajoutons aux numéros de Socialisme ou Barbarie déjà en ligne une épitaphe : le texte adressé (…)

8 décembre 2014 - Socialisme ou Barbarie (1949-1967)

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15 mai 2014 - Tribune Ouvrière (1954-1957)

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