CILO (1958-1965)

Présentation

Commission internationale de liaison ouvrière, 1958-1965, bulletin [1]

La Commission internationale de liaison ouvrière a publié pendant sept ans un petit bulletin polycopié qui fournissait articles et informations à une série de publications ouvrières du monde entier. Publié à Paris, Stockholm et Mexico en français, allemand et espagnol, il a duré sept ans et 33 numéros. La CILO, lancée et coordonnée par Louis Mercier, était soutenue par trois petites organisations, l’Union des Syndicalistes française, le Nederlands Syndicalistisch Vakverbond (NSV) des Pays-Bas et une branche de la Confederación nacional del trabajo (CNT) espagnole en exil, et recevait un soutien financier de la centrale anarcho-syndicaliste suédoise (SAC). Les tâches premières de la CILO étaient "d’échanger des informations, d’inventorier les forces agissantes des mouvements ouvriers non étatiques et effectivement indépendantes et de les mettre en contact, d’étudier en commun les problèmes nouveaux que pose le monde moderne" (n° 1, 1958). Il ne s’agissait donc pas d’une organisation syndicaliste de plus.

Deux hommes étaient à l’origine de cette initiative : Louis Mercier à Paris et Helmut Rüdiger à Stockholm. La pratique syndicale des deux hommes était de nature très différente, mais ils partageaient un intérêt passionné pour l’analyse et la compréhension des phénomènes sociaux, un goût pour le journalisme, un non-conformisme certain.

Helmut Rüdiger, né en Allemagne en 1903, a milité très jeune à la FAUD, la fédération anarcho-syndicaliste allemande, puis s’est installé en Espagne en 1932. En 1936 il a été nommé secrétaire de l’Association internationale des travailleurs (AIT). Il s’est réfugié en Suède, à contrecœur, en 1938, et il y est devenu l’un des rédacteurs du quotidien de la SAC Arbetaren, passé hebdomadaire en 1958. Il est mort à Madrid en 1966 [2].

Louis Mercier (1914-1977) pour sa part a fait ses premières armes dans les "cercles syndicalistes" réunissant des membres de diverses organisations, en Belgique d’abord puis en France en 1937-1938, et dans l’après-guerre notamment à l’Union des syndicalistes proche de La Révolution prolétarienne, la revue fondée par Robert Louzon en 1925, dans la lignée de (La Vie Ouvrière de Pierre Monatte et Alfred Rosmer.

Dans (La Révolution prolétarienne, Mercier parlait de luttes et de conflits ouvriers, publiait des interviews de leaders ouvriers dans les pays neufs d’Afrique du Nord et du Levant, des reportages et des réflexions sur l’Amérique latine. Mais il écrivait aussi chaque mois une "Lettre de France", envoyée à travers le monde à une série de journaux anarchistes, qui les traduisaient et les publiaient régulièrement, et il encourageait ses correspondants à rendre la pareille. C’est ainsi qu’il rencontre Helmut Rüdiger au printemps 1954.

À la même période, la SAC lance un bulletin international. Déçue par l’évolution au sein de l’AIT (l’internationale anarcho-syndicaliste) et les critiques acerbes dont elle fait l’objet, elle a décidé d’informer directement le petit monde anarchiste et syndicaliste sur ses activités. C’est Rüdiger qui rédige le bulletin en allemand, français et espagnol, c’est probablement lui-même qui tape les stencils.

Bientôt se forme l’idée d’un centre international de liaison, pour donner une nouvelle dimension aux efforts entrepris en France. Suite à une réunion internationale tenue dans la banlieue parisienne à Pâques 1955, des contacts sont pris avec le NSV hollandais et avec une fraction de la CNT en exil non reconnue par l’AIT, le "SubComité".

Les intérêts du groupe hollandais vont dans le même sens. Le NSV est une survivance : après la Première Guerre mondiale, il a compté jusqu’à 50.000 adhérents. Très actif dans la résistance, il a adhéré après 1945 à l’EVC (Eenheids Vakcentrale), organisation fondée sur les principes de la Charte d’Amiens mais vite tombée aux mains des communistes. Les militants restés fidèles entrent à l’OVB (Onafhankelijke Vakbeweging) et ne sont plus au NSV que "pour gérer leurs biens : une tradition de combats sans compromis et ce qui demeure des fonds de leur centrale, mis à l’abri pendant les années de guerre et récupérés à la libération" [3]. Albert de Jong, secrétaire du NSV, ancien secrétaire de l’AIT, est un vieux compagnon de luttes. Il publie un Service de presse anarcho-syndicaliste à sa façon, et obtiendra de son groupe un soutien financier sans faille à la CILO.

Un réseau de correspondants provisoire est mis sur pied, un comité de rédaction formé à Paris, et le premier numéro du Bulletin CILO paraît au printemps 1958 : Mercier est responsable de la version française, Rüdiger l’adapte en allemand et en espagnol – et tape aussi les stencils –, on essaie de trouver une équipe pour la version anglaise, qui n’aura qu’un ou deux numéros.

Qui sont les collaborateurs du (Bulletin ? Ils sont avant tout recrutés grâce aux contacts personnels et militants de Mercier et de Rüdiger. Certains sont des figures historiques du mouvement anarchiste : le Hollandais Albert de Jong, l’Allemand Augustin Souchy, le Belgo-Russe Nicolas Lazarévitch, tous trois vétérans de l’anarcho-syndicalisme, les Italo-Américains Dando Dandi et Hugo Rolland ont largement atteint l’âge de la retraite, mais sont loin de se retirer du militantisme. Rüdiger et Evert Arvidsson, alors rédacteur en chef d’(Arbetaren, ont 55 ans en 1958, tout comme en Argentine Jacob Prince, vétéran des luttes ouvrières d’origine juive russe, et Manuel Villar, un Espagnol qui vient de sortir des prisons franquistes. Un groupe plus jeune est composé d’hommes formés sous les Fronts populaires, l’antifascisme et la révolution espagnole : Mercier a 44 ans ; Gustave Stern, un socialiste de gauche allemand exilé en France où il travaille comme journaliste, Carl-Heinrich Petersen, un Danois largement autodidacte et à l’itinéraire original, Victor Alba, ancien membre du POUM exilé au Venezuela, Fernando Gómez Peláez, anarchiste espagnol correcteur d’imprimerie à Paris, sont de la même génération. Quelques rares jeunes gens rejoindront le groupe, et il s’agit avant tout des fils étudiants d’Albert de Jong et de Gustave Stern.

Les difficultés matérielles de la CILO sont récurrentes. Si la SAC la soutient matériellement depuis le début, elle n’a pas avec elle de liens organiques : en effet, elle adhère encore à l’AIT, qu’elle quittera en 1961, hésitant longtemps à demander sa réaffiliation. L’AIT de ces années-là n’est pas l’organisation conquérante fondée à Berlin en 1922, ni l’organisatrice de la solidarité dans l’Espagne de 1936-1939. Dominée par des groupes exilés, elle sert surtout à soutenir le Mouvement libertaire espagnol qui en a le contrôle, direct ou par personnes interposées. La SAC a demandé que les statuts conservent une clause autorisant l’autonomie pratique des sections, pour correspondre à la réalité de son travail en Suède (caisse de chômage, cours de formation ouvrière, etc.), et c’est après bien des heurts que la division s’est opérée. Le NSV hollandais a quitté l’Internationale par solidarité, avant même la SAC.

Outre les informations précises et attentives sur les mouvements de lutte et d’action directe, les progrès de la gestion des entreprises par les travailleurs, les syndicats émergeant dans les pays neufs, Mercier et Rüdiger rêvent de refaire naître une culture ouvrière globale et de donner des outils à leurs lecteurs.

Une autre ambition serait de renouer avec la tradition de la liaison entre écrivains sociaux et mouvement ouvrier. En 1957, Albert Camus a obtenu le Prix Nobel de littérature ; Mercier, qui le connaît et l’apprécie pour sa solidarité et ses prises de position courageuses, le met en contact avec Rüdiger, qui l’interviewe lors de son séjour à Stockholm. À la mort de Camus, en janvier 1960, le Bulletin CILO publie un beau texte d’hommage de Roger Hagnauer [4]. Auparavant, il y aura eu une contribution d’Ignazio Silone, une de Ramón Sender ; celle de l’écrivain Folke Fridell sera jugée inadéquate et glissée discrètement dans la seule version espagnole du Bulletin.

Bon an mal an, le Bulletin sort quatre à cinq numéros et tire entre 150 et 300 exemplaires en français, peut-être autant en espagnol ; le bulletin allemand a peu d’importance, selon Rüdiger, mais il atteint des camarades à Munich et à Berlin. Lorsque Mercier est envoyé en Amérique latine par son employeur, il cherche sans succès à obtenir que Rüdiger s’installe à Paris, puis trouve un petit groupe (Raymond Guilloré, Gustave Stern, Georges Yvernel notamment) pour assurer rédaction et administration.

De nouvelles alliances et de nouvelles scissions parmi les anarchistes espagnols, à l’intérieur du pays et en exil, vont susciter désaccords et désaffections et affaiblir la rédaction. En septembre 1965, Mercier présente "le tableau actuel des activités de la CILO, que j’estime en nette régression sur celle de la période 1958-1961, et qui ne sont plus au niveau du programme initial défini lors de la constitution de l’organisme international. (…) Devant cette situation, et par simple raison d’honnêteté militante, j’ai proposé que le secrétariat de Paris reconnaisse sa carence et en informe les organisations participantes, SAC et NSV" [5]. Mais il n’y aura pas de nouveau bulletin, malgré une ultime réunion à Paris.

Marianne Enckell


Sommaires de la CILO


[1Ce texte reprend en partie l’article publié dans Présence de Louis Mercier, Lyon, ACL 1999.

[2NDE : On peut trouver sur Wikipédia un article sur lui, ainsi que sur le site L’Ephéméride anarchiste. Nous signalons par ailleurs la parution aux éditions Ni Patrie ni Frontières le livre "L’anarchisme d’Etat et la Commune de Barcelone : rapport d’Helmut Rüdiger, décembre 1937".

[3Louis Mercier, "La relève en Hollande" (non signé), La Révolution prolétarienne, n° 447, février 1960.

[4"Albert Camus et nous", Bulletin CILO, n° 10, février 1960.

[5Circulaire de la CILO, 16.9.65.


Brèves

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2 octobre 2016 - La Révolution Prolétarienne (1947 - )

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28 août 2016 - CILO - Commission internationale de liaison ouvrière - (1958-1965)

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