Cinquième Lettre
{Intolérable}, n°4, 1972, p. 22-23.
Article mis en ligne le 11 avril 2014
dernière modification le 10 avril 2014

par ArchivesAutonomies

Lundi

Cher S.,
Je viens de lire ta lettre avec beaucoup de plaisir. J’ai écris à Maman, D. et toi et j’étais sûr que ce serait toi qui réponderait le premier (tu resteras d’ailleurs peut être le seul !) Tu sais j’écris comme un dégueulasse car j’ai un tendon de cassé à la main droite. J’avais été opéré il y a un ou deux mois mais la police m’a cassé mon plâtre lors de mon arrestation et depuis j’ai toujours une "broche" dans le doigt.
Tu sais que j’ai été diner la semaine suivante chez T. Il a été très sympa avec moi, mais, comme tu le dis, je me sentais toujours comme un paria, un étranger. Ce n’est pas par hasard que j’avais ton adresse : je l’avais demandé à Maman pour venir te voir. Mais entre temps j’ai retrouvé des amis "junkies" et j’ai essayé ma propre psychothérapie par l’opium, thérapie qui m’a conduit dans ce triste lieu.
Tu savais que ma vie était un piège : interdit de séjour et bloqué en hôpital psychiatrique, il m’était difficile de me refaire ma vie. J’avais décidé de partir, loin, très loin, au Inde. J’avais écrit à une mission Protestante pour partir au Inde pour une croisade d’évangelisation. J’ai par la suite abandonné ce projet quand j’ai décou­vert la secte shivaïste d’HARE KRISNA et j’ai flippé sur ce trip.
J’écris vite fait car j’ai pris mon médicament ; sacrosainte médication qui nous fait oublier toute la misère du Monde ! Bientôt je ne verrais plus les lignes et je mettrais cinq minutes pour écrire un mot. Mais j’en ai besoin : c’est le seul moyen de me défouler et d’avoir le courage des mots. Tu sais la came ça rend veule et lâche envers soi même.
Tu me dis que nous sommes des frangins oui toi je t’ai toujours considéré comme mon frangin car tu es peut-être le seul qui aies ressenti le malaise de mon âme et qui aies su me comprendre.
Ne crois pas que je considère ta vie comme n’étant mon idéale. Moi j’ai raté le coche. Et puis la société à la force de me considérer comme un marginal à fait de moi un marginal. Tu sais mainte­nant dans ma tête c’est le grand trou noir. Je n’ai pas voullu (comme me disait D.) avoir de l’argent pour en mettre plein la vue aux autres. Non, je veux seulement qu’on me laisse vivre sans sentir continuellement une matraque au dessus de ma tête. Sais-tu que pendant que j’étais à l’hôpital des policiers de Nevers sont venus me voir pour me confronter avec une gosse d’une dizaine d’années ? Je n’ai jamais su pourquoi car ils ne m’ont rien dit. Comment ne pouvais-je ne pas être angoissé dans ce monde où sur la parole d’une gamine il pouvait m’arriver un tas d’ennuie (car si j’en jugeais par l’allure des flics, ils étaient prêt à me faire ma fête au moindre signe !) Tu ne peux savoir l’effet que ça fait de vivre en asile psychiatrique et ne se sentir en sécu­rité que dans cet endroit. Dès que je mettais un pied dehors l’angoisse commençait à me nouer les trippes.
J’ai des nouvelles de mon psychiatre. Il m’a écrit et il me dit qu’il viendra me voir le plus tôt possible. Tu sais c’est pas le psychiatre tel qu’on se l’imagine : blouse blanche et l’air un peu dans le cirage ! Non c’est un type d’une trentaine d’années, cheveux longs et fringué à la zonard. Très sympa et nous avons de bonne vibration. Bon j’en ai un coup dans les carreaux. Tu dois trouver ma lettre un peu flippante et mon langage un peu sybillin. C’est l’argot des « junkies » c’est à dire les défoncés. Merde j’avais un tas de truc à te dire mais je n’y vois plus grand chose aussi je vais essayer de rejoindre mon lit.
J’espère te lire bientôt.
Ton frère qui pense beaucoup à toi. Je t’embrasse.

H.

Toutes mes amitié à M. Le soleil descend il fait presque nuit et j’ai peur de demain !...
Freedom dear freedom

HARE KRISNA

P.S. Si tu pouvais m’envoyer un peu d’argent car je suis dému­ni de tout surtout de tabac et ça c’est dur [1]...