Lettre du 20 Septembre 1972
{Intolérable}, n°4, 1972, p. 30-31
Article mis en ligne le 11 avril 2014
dernière modification le 10 avril 2014

par ArchivesAutonomies

le 20.9.72

Hello P. !
Alors tu n’es pas parti pour les vendanges mais ça ne t’empêche pas de boire le jus de la treille !
Je ne doute pas un instant que tu deviennes un alcoolo mais fais gaffe car en ce moment tu as tendance à forcer sur le litron. Crois moi à ce petit jeu on a vite fait de chercher l’oublie ou le mirage au fond du litron. Je sais de quoi je parle étant junky, de père alcoolo, de grand’père alcoolo... enfin toute une hérédité d’alcoolique...
Bien entendu F. a lu ta lettre car je lui fais lire toutes mes lettres et lui fait de même. Mais il ne t’en veut pas pour autant : une petite cuite de temps en temps ça évite parfois une crise de cafard qui pourrait avoir de plus sérieuse conséquence...
Tu sais F. avait le moral super-bas et ta visite de lundi lui a fait du bien. Il avait l’impression que toute sa famille l’aban­donnait. Et puis le soir il a eu la lettre de ta mère et maintenant je pense qu’il ne doute plus de la fidélité de sa famille.
Tu sais il m’a fait lire la lettre de ta mère et vraiment j’en avait les larmes aux yeux. J’étais défoncé au Manix et je lui ai dit que s’était un salaud et qu’il était indigne d’avoir une mère pareil. Je n’en pensais plus un mot le lendemain, mais ça m’a fait du mal de savoir ta mère si malheureuse. Tu sais que si j’avais eu une mère comme la vôtre peut-être ne serais-je jamais devenu ce que je suis (enfin on ne sait jamais ce que la vie nous réserve !) Je ne veux pas continuer sur ce thème un peu mélo... Je voulais seulement te dire d’aimer beaucoup ta mère car elle le mérite et qu’elle a besoin que ses fils lui montrent un peu d’affection. Je ne doute pas un instant que tu n’aimes pas ta mère ! Mais vois tu en ce moment elle n’est pas gâtée avec ses fils (F. m’a appris ce qui était arrivé à S. et les problèmes de X.) et la dessus il faut ajouter F. en taule. Bon, j’ai dit pas de mélo !...
F. m’a parlé de ton désire de venir me voir. C’est très sympa de ta part, mais tu as vu que les parloirs c’est pas vraiment marrant. Primo on entend que dalle et puis ça fait chier de voir un pote derrière ce brouillard jaune plastifié. Enfin si c’est toujours ton intention tu peux le faire. Mais pour cela il te faudra une auto­risation parentale, car tu es mineur. Ensuite tu vas voir le juge Roussel pour lui demander un permis.
Tu devais être vraiment défoncé quand tu as écrit ta lettre car tu me demande si je peux avoir un permis pour te voir ? Moi je ne peux vraiment rien faire pour te voir sinon sortir en liberté (ce qui est mon vœux le plus cher !)
J’essaie de ne pas me laisser abattre mais tu sais c’est dur pour moi de me retrouver encore une fois derrière les barreaux et surtout pour rien ; uniquement pour justifier les statistiques d’arrestation des toxicomanes. Et pour en arriver à cette fin les flics employent tous les moyens. C’est à dire qu’ils m’ont fait sortir de l’hôpital et m’ont envoyé un "mouton" qui m’a baratiné pour lui trouver de l’opium. Et moi, comme un con, pour rendre service à une fille qui était malade (enfin c’est ce qu’il m’a fait croire) j’ai marché... et voila... et je suis là...
Tu dis que ça vaut le coup de vivre et de vaincre ! Pour vaincre il faut lutter, et lutter contre la société et sa corruption cé pas un mec tout seul comme moi qui puis le faire. Mais t’en fais pas, je lutterais même si ils doivent me faire payer chère la Vérité, je la leur dirais la Vérité...
J’ai pas d’avocat et je ne sais pas si j’en prendrai un car je ne veux pas un avocat qui vienne pleurer et implorer la clémence de la justice. Je veux un avocat qui vienne gueuler, tempêter, hurler l’injustice... Malheureusement je ne sais pas si cette race existe !

amicalement ton pote

H.