Manifeste n° 3 (1961)
Article mis en ligne le 4 décembre 2015
dernière modification le 23 septembre 2015

par ArchivesAutonomies

"Arguments entre dans sa cinquième année. Dès l’origine, nous voulions :

I. Réviser, sans limite aucune, les idées reçues et les idéologies courantes ; exercer une critique radicale, sans dogmes ni interdits, à l’égard de la réalité et de la pensée dominantes ou prétendument révolutionnaires ; mettre en question tous les aspects du monde contemporain — sociaux, politiques, humains, littéraires et artistiques, scientifiques et philosophiques — pour que surgissent leurs problèmes et leur crise.

2. Faire connaître des textes importants, inconnus ou méconnus, tenus volontairement en marge par les représentants de la culture officielle et par les avant-gardes closes pour des raisons différentes mais non dépourvues d’une base commune : le maintien du confort intellectuel. Ainsi avons-nous traduit et discuté des textes de Th.-W. Adorno, L. Bolk, M. Heidegger. K. Korsch, G. Lukacs, H. Marcuse.

3. Ouvrir des débats et organiser des confrontations sur les grands problèmes de l’heure : l’évolution du "communisme" post-stalinien, la crise française, la décolonisation, le tiers-monde, le problème mondial, la crise de la civilisation et de la culture, la classe ouvrière actuelle, la bureaucratie. Ces problèmes se trouvent situés et éclairés d’une manière qui n’exclut pas les divergences et les désaccords. Arguments s’efforce, au contraire, de poser les problèmes sur le mode de la confrontation, les rédacteurs acceptant leurs différences comme ferments du dialogue.
Les buts que nous nous sommes donnés ont été effectivement poursuivis — non sans essais et erreurs — et continueront à être nos buts premiers. Nos recherches et nos discussions ont apporté déjà certains fruits. Ils nous reste cependant à amplifier et à approfondir davantage cet effet, à le rendre encore plus questionnant et productif.
A travers nos confrontations doit se dessiner une orientation propre : au sein et par-delà la crise de notre époque, nous avons à comprendre la mondialisation des problèmes, l’ère planétaire de la technique, le sort et les expériences de notre vie réelle et imaginaire, privée et publique. Ainsi peut et doit se dégager un nouvel esprit de recherche et de discussion, à la fois attentif au présent et anticipateur, lucide et prospecteur. Seule une interrogation globale et multidimensionnelle, seule une pensée questionnante peuvent saisir ce qui est et se fait, en ouvrant en même temps l’avenir.
Plus nettement encore qu’à nos débuts, nous avons conscience de nous opposer au conservatisme intellectuel, nous rendant compte que ce conservatisme englobe le pseudo-progressisme et la vulgate marxiste. Plus nettement encore, nous pensons que notre rôle n’est pas de fonder une chapelle ou une école, mais de réamorcer partout la critique et la pensée non scolastique. Plus nettement encore, nous ressentons une insatisfaction profonde devant toute observation qui n’est pas en mouvement et qui ne s’observe pas elle-même, toute pensée qui n’affronte pas ses propres contradictions et masque les contradictions du réel, toute philosophie qui se réduit en maître-mots et qui ne se met pas elle-même en question, toute parole particulière qui s’isole du devenir mondial".