Antifascisme, "antiracisme" et abolition
Oiseau-tempête, N°8, Ete 2001, p. 19-20.
Article mis en ligne le 24 décembre 2015
dernière modification le 23 décembre 2015

par ArchivesAutonomies

Texte 3

Il existe désormais aux États-Unis et dans le monde entier un certain nombre de projets, de centres de recherche et de publications qui se nomment "anti­racistes". Presque toute l’attention du mouvement "antiraciste" se concentre sur des groupes comme les nazis ou le Ku-klux-klan qui avouent explicitement leur racisme et sur les mouvements anti-avor­tement ou anti-homosexuels qui sont en grande par­tie dirigés par des individus se situant à l’extrême droite de l’échiquier politique, et ses initiatives pro­grammatiques s’attachent presque exclusivement à combattre ces forces.
Nous pensons que c’est une erreur. De même que le système capitaliste n’est pas un complot des capitalistes, la notion de race n’est pas l’oeuvre des racistes. Au contraire, elle est reproduite par les prin­ cipales institutions de la société, par­mi lesquelles figurent les écoles (qui définissent l’"ex­cellence"), le mar­ché du travail (qui définit l’"emploi"), la loi (qui définit le "cri­me"), le système de protection sociale (qui définit la "misère") et la famille (qui définit la "parenté") - et elle est renfor‑cée par divers programmes de réforme concernant bon nombre des problèmes sociaux dont s’occupe traditionnellement la "gauche".

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Les groupes racistes et d’extrême droite re­présentent dans l’ensemble des caricatures de la réalité qu’offre cette société définie par les races ; au pire, ils illustrent les efforts d’une minorité visant à repousser la barrière raciale plus loin que ce qui est généralement jugé convenable. Quand c’est le cas, le mouvement "antiraciste" se trompe grave­ment sur les racines du problème racial et adopte une stratégie erronée pour s’y attaquer.
Race Traitor estime que l’objectif principal de ceux qui cherchent à éliminer les barrières raciales devrait être les institutions et les comportements qui les entretiennent : écoles, justice pénale et sys­tèmes de protection sociale, employeurs et syndi­cats, famille. En cela, nous sommes à l’unisson des premiers abolitionnistes, qui ne se lassèrent jamais de montrer que le problème, ce n’étaient pas les propriétaires d’esclaves de Caroline mais les bons citoyens du Massachusetts [1].

[Un groupe de nazis organise une manifesta­tion anti-homosexuelle dans une ville de Penn­sylvanie. Un groupe d’opposants appelle à une contre-manifestation. La police est chargée de protéger les nazis. Les organisateurs antifas­cistes revendiquent une victoire.]

[...] Nous n’en sommes pas si sûrs. Nous n’avons aucun doute sur le fait que l’annulation du défilé fut une défaite pour les nazis ; mais il nous semble que ce fut plus une victoire de l’Etat que des organisa­teurs antifascistes, car l’Etat put apparaître comme le défenseur à la fois de la liberté d’expression et de l’ordre, en marginalisant les "extrémistes" des deux bords - ceux qui veulent bâtir des camps de la mort et ceux qui veulent empêcher leur construc­tion [2]. Nous aurions tendance à approuver un autre commentateur, qui jugea la contre-manifestation "inefficace".
Nous sommes pour chasser les nazis des rues par la force chaque fois qu’ils se montrent, et les confrontations militantes avec les "racistes" et autres réactionnaires de droite (ou de gauche). Mais nous posons la question : "À quoi sert cette stratégie ?" S’il s’agit de causer des dommages ma­tériels aux fascistes, il ne faut pas être grand clerc pour voir que ces dommages peuvent être infligés de manière plus efficace n’importe quel jour de l’année où ils n’apparaissent pas en public entourés d’un mur de flics et de caméras de télévision. S’il s’agit de favoriser la désertion de nazis, nous n’avons aucun moyen de savoir dans quelle mesure ces actions sont efficaces. Si le but est de démontrer que l’Etat est le défenseur des nazis, il s’agit d’un vérité très partielle ; l’Etat est défenseur de l’ordre public et a montré qu’il était tout à fait prêt à répri­mer les nazis et autres extrémistes blancs qui mena­cent cet ordre. Et si le but est de rallier des gens à une vision du monde sans barrières de race, nous sommes obligés d’affirmer que toute action qui vise à écraser des nazis physiquement et n’y parvient pas à cause de l’intervention de l’Etat a pour effet de renforcer l’autorité de l’Etat, lequel est, comme nous l’avons dit, la principale force derrière les bar­rières raciales.

Editorial de Race Traitor