Mauvais endroit, mauvais moment
Oiseau-tempête, N°13, Printemps 2006, p. 24.
Article mis en ligne le 7 mars 2017
dernière modification le 21 février 2017

par ArchivesAutonomies

Beaucoup d’entre nous considérons notre vie comme quelque chose qu’il faut prévoir tout le temps. Mais suivez les conseils de Darkman : tous ces plans et ces réflexions finissent par un grand "peut-être" au bout du compte. MAINTENANT VOUS SAVEZ TOUT SUR LA VIE.

REGARDEZ CES GENS là-bas à La Nouvelle-Orléans. Après l’eau qui a envahi la ville comme ça ? Pour que ce soit bien clair, écoutez ça.
Un jour je traînais du côté du marché, je marchais simplement en faisant du lèche-vitrines, vous voyez, comme on le fait tous de temps en temps. Vous savez comment c’est, quand vous voyez quelqu’un que vous connaissez et tous les deux vous vous mettez à parler du passé.
Le bon et le mauvais côté de cette histoire, c’est qu’il y a toujours un moment où il ne faut pas se trouver quelque part. Je dis tout ça pour dire ceci : tout à coup ce flic en uniforme a arrêté sa voiture juste devant nous. Il est sorti et s’est approché. À partir de ce moment, ma vie est devenue un grand "peut-être".
Il m’a demandé ce que j’avais dans la main et je lui ai répondu que c’était des bonbons, ce qui était vrai : j’avais mangé quelques M. & Ms. Là il a vu ce que j’avais dans la main et il a dit à la personne avec qui je parlais d’aller plus loin en bas de la rue. Il m’a demandé ma carte d’identité. Je l’ai donné au gars ; j’ai rien à cacher quoi. Et là il a donné mon nom et mon identité dans sa radio.
Le hasard a fait qu’ils lui ont dit qu’il y avait un vieux mandat contre moi pour un trafic de tickets remontant au début des années 1990.Il y en avait pour 300 $. Là encore, ma vie est soudain devenue un grand "peut-être".
Et me voilà donc à Central Booking [1]. Pour les quelques fois où je me suis retrouvé à Central Booking je sais très bien qu’il ne faut pas le prendre à la légère. Toutes les histoires que vous avez entendues sur cet endroit sont pour la plupart vraies. J’ai dû carrément dormir sur le sol pendant deux semaines avant d’avoir un lit. J’étais censé passer devant la cour trois jours plus tard, mais pendant trois semaines supplémentaires, ça a été l’enfer.
Il y avait des gens qui marchaient autour de moi 24/24, 7/7. D’autres détenus faisaient le tour du dortoir chaque nuit. Ils se mettaient par deux et faisaient leurs récits de guerre l’un après l’autre en se baladant autour de moi. Dès qu’ils s’approchaient de toi, tu devais soit les regarder droit dans les yeux ou soit faire semblant que tu avais les yeux fermés. Il y en avait qui te dévisageaient nuit après nuit juste pour voir si tu avais peur ou pas. Si tu avais ce regard, de plus en plus près ils te tournaient autour, à chercher chez toi un signe de faiblesse.
Après deux nuits à les regarder, je me suis donné un air de fou chaque nuit. Et vous savez quoi ? Ça les a empêchés de s’approcher toutes les nuits quand ils marchaient autour de moi.
Au bout de trois semaines, je suis passé devant la cour. Le juge m’a ordonné de payer une amende de 50 $. Alors vous voyez, voilà comment la vie peut parfois devenir tout à coup un grand "peut-être" pour vous, si vous vous retrouvez coincé au mauvais endroit au mauvais moment.

DARKMAN [2]


La réflexion de Darkman ne semble pas concerner que ses potes de Baltimore et zones semblables des États Désunis d’Amérique. À quelques milliers de kilomètres de là, plusieurs mois plus tard, d’autres vont découvrir que la règle s’applique invariablement à tous les pauvres soumis à l’autorité du système démocratique. Le 7 novembre 2006, des dizaines de jeunes arrêtés par la police lors des émeutes dans la région parisienne, furent jugés en comparution immédiate. À la va-vite, les dossiers étaient bâclés, les peines lourdes. Alexandre, cuisinier de son état, était du lot. Sans connaître Darkman, lui aussi, il sait que "la vie est un grand peut-être" !

"(...) Alexandre, arrêté lors de l’incendie du local à poubelles dans une barre HLM, à une heure du matin à Pantin. Seul arrêté de la bande. Sa défense est laconique : "Mauvais endroit, mauvais moment, mais j’ai pas foutu le feu, je venais juste acheter du shit." Quatre mois. (...)"(Libération, 8 novembre 2005.)