Pourquoi et comment la Hongrie ouvrière se bat
La Révolution Prolétarienne n°111 - Décembre 1956
Article mis en ligne le 23 octobre 2016
dernière modification le 18 février 2018

par ArchivesAutonomies

Quand le pouvoir totalitaire éclate, l’appareil d’Etat s’effondre d’un coup. L’illusion de la toute puissance politique se dissipe et les forces populaires réelles se manifestent au grand jour. Le régime que l’on disait soutenu et plébiscité à chaque élection par la quasi unanimité des citoyens se retrouve sans base aucune. Le parti unique, censé représenter l’ensemble des populations laborieuses, s’écroule en quelques heures. La police "du peuple", perdant toute autorité, est immédiatement pourchassée, traquée et massacrée par ceux qu’elle prétendait défendre.

Ce phénomène, inexplicable et incroyable pour ceux qui sont victimes des propagandes dictatoriales, ne fait que refléter l’exacte situation sociale et exprimer le véritable sentiment des travailleurs, intellectuels, ouvriers et paysans.

La presse dirigée disait que le parti communiste hongrois représentait la classe ouvrière. La radio censurée affirmait que le bonheur s’organisait. Les dirigeants gouvernementaux allaient répétant que le pays marchait vers le socialisme. Et les propagandistes de l’appareil de parti ou d’Etat clamaient l’enthousiasme général. Quant aux compères ou aux intoxiqués des partis "frères", parmi lesquels tant d’intellectuels dont le cerveau fonctionne sans liaison avec les yeux, ils chantaient les louanges d’une démocratie populaire qui suivait les traces de l’Union soviétique, en pleine communion d’âme avec ses précurseurs, amis et protecteurs.

L’énorme mensonge a été crevé par un peuple unanime à rejeter, à vomir une dictature imposée par la force et la terreur.

Pendant huit jours, la révolution hongroise s’est librement exprimée. Bien que battus sur le plan militaire, les organismes ouvriers nés au feu du combat poursuivent leur lutte et sont devenus les .seuls "interlocuteurs valables" face au fantôme Kádár et à la réalité de l’Armée rouge. Ce sont eux qui ont droit à la parole.

Naissance des Conseils

Dès le 28 octobre 1956, le président du Conseil, Imre Nagy, reconnait l’existence d’un pouvoir émanant directement du peuple : "...le gouvernement adopte les nouvelles formes démocratiques qui ont surgi de l’initiative du peuple, et s’efforcera de les incorporer dans l’administration d’Etat". (Discours à la radio de Budapest, le 28 octobre 1956, à 17 h. 24.)

Que signifie cette déclaration ? Simplement que le pouvoir central n’a plus d’autorité et que spontanément, les usines, les services, les administrations, les villages, les régions ont créé leurs propres organisations.

De fait, les manifestes et les proclamations émanant de divers points du pays montrent qu’il existe des comités révolutionnaires dans les provinces de Borsod, Baranya, Szatmar, Veszprem, Szabolcs, Szeged ; que des comités dits "nationaux" s’expriment dans les provinces de Vas, Zala, Gyor et Sopron ; que d’autres comités fonctionnent dans les villes de Gyor, Sopron, Szombathely, Komarom, Sarnar, sans compter ceux des divers districts de Budapest. Le plus important de ces comités semble être celui de Gyor dont le contrôle s’étend sur les régions ouest de la Hongrie.

Au soir du 28 octobre, ces divers comités tentent de coordonner leurs efforts en créant un comité national. A l’échelon de la province et du district, la même tendance se manifeste pour l’articulation des organes naturels nés de la carence et de l’impuissance du pouvoir central, comme de la nécessité de répondre aux besoins essentiels de la vie sociale et de la lutte armée, Car partout se forment et agissent des comités ; il y a un comité national pour une jeunesse libre ; un comité révolutionnaire des universités de Budapest ; un comité des jeunes travailleurs de la capitale ; des comités du personnel des ministères, de la magistrature, des artistes de théâtre et du cinéma, des intellectuels. de l’Académie des Sciences.

Les Conseils ouvriers 

Le 26 octobre, le premier conseil ouvrier est formé à l’entreprise "Egyesult 12209". Ce. n’est là que l’indice d’un mouvement général qui se manifeste sur tous les lieux de travail. En effet, le même jour, le Comité central du parti ouvrier hongrois (communiste) approuve l’élection de comités d’entreprise en liaison avec les syndicats, reconnaissant que la vague de fond emporte le parti, cette vague de fond lancée par des membres du parti lui-même. La répercussion est manifeste au sein du mouvement syndical dont le présidium propose, dans une résolution adressée aux ouvriers et aux employés, que les entreprises et les mines soient dirigées par les comités ouvriers.

L’allure de la révolution est influencée par les impératifs de la lutte armée, et l’on voit surgir, en même temps que les conseils ouvriers, des comités militaires, les uns émanant d’ex-policiers ralliés, d’autres de soldats ou de détachements entiers de l’armée, d’autres enfin désignés par des ouvriers ou des jeunes en armes.

Les deux pouvoirs 

Le 27 octobre, Radio-Kossuth annonçait, vers midi, qu’une communication de l’Association nationale des syndicats décidait que, dorénavant, les entreprises seraient dirigées par les conseils ouvriers et que, par cette mesure, le contrôle des entreprises par le peuple se trouvait achevé.

Plus tard, ce même jour, Radio-Kossuth annonçait que des informations provenant de toutes les régions du pays signalaient la formation de comités ouvriers d’entreprise. Dans son discours du 28 octobre, à 17 h. 25, Imre Nagy déclarait que le gouvernement approuvait la création de conseils ouvriers.

Il est évident qu’en défendant la création de conseils ouvriers, le gouvernement cherchait à obtenir l’adhésion et le soutien des travailleurs.

Après la deuxième intervention soviétique, les conseils ouvriers n’ont plus donné signe d’activité pendant quelques jours. Le gouvernement Kádár, dans sa déclaration du 4 novembre, avait bien promis que les entreprises seraient dirigées par les travailleurs, mais cette déclaration n’était pas claire en ce qui concernait le sort des conseils ouvriers. Dans sa déclaration du 6 novembre, le Comité central du parti socialiste ouvrier hongrois annonçait l’existence de ces conseils ouvriers, mais ne disait rien de leur activité.

Il semble qu’au cours de sa première semaine d’existence le gouvernement Kádár, incapable de dissoudre les conseils ouvriers, ait tenté de les repousser à l’arrière-plan en ne· leur reconnaissant qu’un rôle consultatif.

Les événements ont montré que les conseils ouvriers ne furent pas satisfaits de ce second rôle et ils démontrèrent par la grève que leur pouvoir s’était considérablement développé.

A partir du 12 novembre, les appels des conseils ouvriers se firent de plus en plus nombreux à la radio. Ils demandaient notamment l’abolition des normes de travail, l’augmentation des salaires et des garanties quant au droit de grève.

Le 12 novembre, l’Association nationale des syndicats hongrois libres publia une proposition concernant l’élection de conseils ouvriers. Cette proposition correspondait à peu près au décret émis le 21 novembre.

Le 13 novembre, le gouvernement Kádár accepta la proposition des syndicats et ordonna que les entreprises élisent, dans les trois semaines qui suivraient la reprise du travail, des conseils ouvriers permanents qui remplaceraient les conseils provisoires. Des éclaircissements apportés par les membres du gouvernement en cette matière demandaient aux travailleurs de ne pas élire des éléments "contre-révolutionnaires" aux conseils.

Mettant à profit l’acceptation gouvernementale, les conseils ouvriers reprirent leurs activités sur l’ensemble du territoire. Le 13 novembre, les conseils ouvriers de Budapest tinrent un meeting à Újpest et désignèrent un comité central des conseils ouvriers de Budapest, lequel, dès ce moment, joua un rôle dirigeant dans la définition de l’opinion des travailleurs.

Les revendications ouvrières 

Le 14 novembre, le Comité central des conseils ouvriers de Budapest présenta une liste de revendications au gouvernement en huit points :

1) Nouvelle désignation de Imre Nagy comme premier ministre ;
2) Les anciens membres des services de sécurité d’Etat seront renvoyés et ne pourront plus faire partie des nouvelles équipes de police. En même temps, garantie sera donnée que la nouvelle police ne sera pas utilisée pour les objectifs du parti ;
3) Libération des combattants de la liberté, y inclus Pal Maléter ;
4) Retrait des troupes soviétiques de Hongrie ;
5) Garantie que la radio et la presse n’exprimeront que des faits véridiques ;
6) Fin du système du parti unique et élections libres aussitôt que possible ;
7) Certaines catégories de travailleurs, notamment ceux des magasins et·de l’industrie alimentaire reprendront le travail ;
8) Les travailleurs s’engagent à reprendre le travail si leurs revendications sont acceptées.

Le premier ministre Kádár rencontra la délégation du Comité central des Conseils ouvriers de Budapest le 14 novembre. Suivant un compte rendu de cette conférence publié par le journal Nepszabadzag, le 15 novembre Kádár acceptait ces demandes avec certaines restrictions, mais son communiqué était rédigé de façon ambiguë et pouvait être interprété de diverses manières. La même ambiguïté se retrouvait dans une mise au point faite par différents ministres. Néanmoins, les conseils ouvriers annonçaient qu’ils reprendraient le travail conditionnellement et qu’en même temps, ils poursuivraient les négociations avec le gouvernement.

En fait, 30 % seulement des travailleurs reprirent le travail et la plupart n’effectuèrent que des réparations. La proportion des mineurs qui reprirent le travail était plus réduite encore : au lieu des 60 à 90.000 tonnes quotidiennes, la production tomba à 5 et 10.000 tonnes.

II fut décidé notamment, à l’initiative du Comité central des conseils ouvriers de Budapest, d’organiser un meeting le 21 novembre, auquel tous les conseils ouvriers provinciaux étaient invités à participer. Le but de ce meeting était la formation d’un "parlement ouvrier." Toutefois, les troupes soviétiques empêchèrent ce rassemblement. En réponse, les conseils ouvriers lancèrent un appel à la grève générale de 48 heures dont les travailleurs de l’industrie alimentaire, des transports et de la construction étaient exceptés. Cet appel fut suivi dans tout le pays.

Le même jour, le 21 novembre, après l’interdiction du rassemblement général, les conseils ouvriers envoyèrent une nouvelle délégation au gouvernement pour transmettre à Kádár les cinq revendications des conseils :

1) Le gouvernement reconnait les conseils ouvriers comme le seul corps compétent représentant les intérêts des travailleurs dans les négociations ;
2) Le gouvernement s’engage à reprendre les négociations avec les conseils ouvriers le 24 novembre au plus tard ;
3) Les huit points définis par les conseils ouvriers seront la base des négociations ;
4) Le gouvernement s’engage à informer la presse conformément à la vérité ;
5) Le gouvernement remettra en liberté immédiate tous les prisonniers politiques et fera rentrer les déportés.

Ces revendications furent complétées par l’annonce selon laquelle si le gouvernement n’appliquait pas le premier point, le 22 novembre, la grève reprendrait dans les quarante-huit heures.

On peut supposer qu’un compromis intervint entre le gouvernement et les conseils ouvriers puisque, le matin du 22 novembre, on annonçait que le gouvernement reconnaissait le conseil des ouvriers de Budapest comme l’organe représentatif pour les négociations et acceptait que la radio publie ses communiqués. Dans ces conditions, le conseil appela les travailleurs à reprendre le travail

En dépit de cette annonce, le gouvernement, ou le commandement soviétique, fit tout ce qu’il put pour rendre la situation plus difficile pour les travailleurs. En plus de la "politique de la faim". de nombreux membres dirigeants des conseils ouvriers, tant de Budapest que de province, furent arrêtés, puis relâchés vingt-quatre heures après, dans le but. de freiner l’activité des conseils ouvriers en les intimidant.

La "défense élastique" de Kádár 

Sous la pression générale, le présidium publia. un décret, le 21 novembre, sur le fonctionnement des conseils ouvriers. Dans le domaine économique, le décret admet que les conseils ouvriers seront appelés "à diriger toutes les activités de l’entreprise". Ceci correspond à la revendication exprimée depuis plusieurs mois selon laquelle la direction économique centralisée et bureaucratique serait remplacée et que l’indépendance des entreprises serait reconnue. La. planification avait été simplifiée et quelques rares indices avaient été conservés sur les cent indices centraux de planification ancienne (24 juin).

Sur ce plan, le décret va assez loin et seul le programme des investissements demeure hors de portée des conseils ouvriers. C’est à. l’Etat que revient la décision portant sur le pourcentage des profits que l’entreprise peut conserver et du pourcentage que celle-ci doit remettre à l’Etat.

Même si une plus grande indépendance avait été accordée aux entreprises, cela ne signifie nullement que les travailleurs aient obtenu plus de pouvoirs. L’entreprise continuait à être dirigée par le fameux triangle d’usine : directeur, secrétaire du parti, président du comité d’usine. De ces trois représentants, un seul relevait des travailleurs (le président du comité d’usine) et en principe seulement. Les deux autres émanaient des autorités : parti et Etat.

Or, les conseils ouvriers demandent que le directeur soit également élu par eux. Ce qui signifie que la vie intérieure des entreprises se trouverait entièrement contrôlée par les conseils ouvriers.

L’enjeu 

Les conseils ouvriers révolutionnaires semblent représenter, dans·1a plupart des centres industriels et des villes autres que Budapest, la seule administration réelle.

Entre le gouvernement Kádár, réduit au seul contrôle de la capitale et disposant d’un petit appareil dont Ferec Münnich dirige le secteur police et armée, d’une part, et les conseils ouvriers d’autre part, la différence de pouvoir est considérable. Seule la présence de !’Armée rouge permet au gouvernement de ne pas être balayé et d’espérer fortifier sa position en comptant sur la faim et la lassitude. Mais l’Armée rouge (dont les effectifs d’infanterie ne semblaient toujours pas, au 30 novembre, avoir occupé le territoire hongrois pour relever ou doubler les unités de chars) ne peut assurer l’administration du pays. C’est pourquoi, sur le plan des activités qui ne sont pas immédiatement essentielles pour l’U.R.S.S. (contrôle des postes stratégiques, des nœuds ferroviaires, des frontières, des principales administrations d’Etat), les comités ouvriers peuvent négocier, avec quelques chances de succès, avec le gouvernement. Mais Kádár s’ingénie à garantir, même sur le papier, les positions "tabous" dont il doit assurer la défense pour le compte des Russes. Conseils ouvriers partout, mais pas dans les chemins de fer ni sur les aérodromes. Gestion ouvrière des usines, bien sûr, mais pas de droit de regard sur les investissements ! Sacrifier l’apparence pour sauver l’essentiel, telle est la tactique de Kádár. Dans des limites étroites, mais permettant cependant la manœuvre, le gouvernement, l’autorité militaire soviétique, les conseils ouvriers poussent, forcent et tâtent.

En certaines régions (districts de Borsod et de Gamor, la "Ruhr hongroise"), de véritables pouvoirs autonomes se sont constitués, protégés· par des formations armées groupées dans les zones montagneuses de Matra et de Bukk qui couvrent les approches de Miskolc. D’autres districts Industriels et miniers, comme Gyor et Somogy, suivent le même chemin.

Localement, les Russes se font aussi discrets que possible pour laisser à Kadar une chance de renouer avec le pays réel.

Voilà ce que l’on peut savoir et qui n’est certainement pas tout, mais qui est assurément autre chose qu’un "retour à Horthy".

Louis MERCIER

Sources : presse hongroise, bulletins radiophoniques, témoignages de réfugiés, matériel des correspondants de presse en Hongrie.