La pauvre marguerite
Le Père Peinard N°5 - Série 1 – 24 Mars 1889
Article mis en ligne le 7 décembre 2019
dernière modification le 12 novembre 2019

par ArchivesAutonomies

Vous avez lu, hein, l’histoire de cette gonzesse assassinée cette semaine dans le quartier du Marais ?

Elle n’était pas "honnête" comme disent les bourgeois. Elle faisait la putain, la pauvre typesse.

Ce n’est pas que ce triste métier la bottât fort ; ah, nom de dieu, non ! Elle ne s’en privait pas de dire aux voisins que ça la dégoutait.

Mais voila, il faut bouffer ! La morale c’est très chouette, quand on a le ventre plein ; si on n’a rien à se fourrer dans le coco, on perd de vue toutes les gnoleries des raseurs.

C’est l’histoire de Margot, elle en avait assez de cette vie dégueulasse qu’elle menait ; elle parlait de se tirer dans son patelin. Mais quoi foutre ?

Dans notre société de malheur une femme ne trouve pas du bricheton comme elle voudrait.

Ça lui est bougrement difficile de dégotter de l’ouvrage ; et si elle en trouve faut-il qu’elle soit payée suffisamment pour pouvoir bouffer. Et, y a pas à dire, la plupart du temps elle ne gagne même pas pour le boulottage.

C’est pourquoi y en a tant qui font la noce. Et, vingt dieux, on bouffe, au moins, en faisant le truc !

Ceux des mœurs sont derrière qui les guettent. Il ne faut pas qu’elles s’esbinent.

Il ne leur est pas permis de se ranger, elles sont en carte, pour toute leur vie.

En voilà une existence, nom de dieu ! Qu’on vienne nous seriner des airs de liberté, quand on assiste à un esclavage aussi infect !

La pauvre Margot, pas plus que ses copins, n’a pu lâcher le métier ; elle était tenue, agrippée par la rousse.

Dans le quartier on la savait à son aise ; on racontait qu’elle avait quelques sous.

Ça a donné envie à quelque marlou de foutre les pattes sur son magot.

Nom de dieu, c’est pas pour dire, triais tout ce qu’il y a de dégueulasse, toutes les saloperies, tous les crimes, c’est la galette qui les fait commettre.

Voilà ce qu’on ne reluque pas assez, ce qu’on ne se fout pas assez dans la caboche

Si on saisissait bien ça on aurait en horreur ce métal. On verrait sa vraie couleur ; on le croit jaune, c’est couleur sang qu’il est !

On le prendrait en dégout, tandis qu’aujourd’hui sans os y a plus personne. Pas moyen de faire un pas ; aussi chacun cherche à en dégotter par tous les moyens.

Y a mille manières d’en trouver ; toutes plus puantes les unes que les autres.

Y a des types qui s’en procurent en faisant crever lentement des pauvres bougres dans des puits de mine, dans les usines, etc.

C’est les patrons ceux-là : ce qu’ils font c’est très honnête, en outre ils ne risquent pas grande chose.

D’autres y vont plus carrément, ils dégringolent un pante.

C’est les assassins ceux-ci. Ils risquent leur peau et commettent un crime.

Eh bien, nom de dieu, mois je me dis qu’il n’y a que la façon d’opérer qui diffère — qu’au fond les patrons et les assassins se valent.

* * *

La Marguerite a été surinée par un marlou.

Mais il l’a pas tuée seul. Tous les aristos, les richauds, les ventrus, qui nous tiennent sous leur coupe, sont ses complices ! Sans cette racaille y aurait pas toutes les saloperies qu’il y a dans la société.

La pauvre Margot aurait pu se procurer de la boustifaille autrement qu’en faisant la retape.

Sans cette racaille y aurait pas d’or, conséquemment y aurait pas de types qui pour en barbottes surinent le premier venu.