La traite des blancs
Le Père Peinard N°6 - Série 1 – 31 Mars 1889
Article mis en ligne le 7 décembre 2019
dernière modification le 14 novembre 2019

par ArchivesAutonomies

Ils ont cinquante mille trucs ces rosses de bourgeois pour nous faire trimer, et déblayer le plancher des vaches quand il est trop encombré de pauvres bougres.

Tantôt, c’est par une bonne guerre qu’ils font tuer le pauvre monde, pour défendre leurs propriétés, pendant qu’ils ont les pieds au chaud.

D’autres fois, nom de dieu, c’est par le manque de turbin, les grèves, la famine, le maquillage des denrées, la prison, etc.

Voici maintenant que tout ça ne suffit pas : y a trop de purotins en Europe ! Ils nous la font à l’émigration.

C’est par milliers qu’on empile les miséreux sur des bateaux, et vogue la galère ! On part pour les pays inconnus.

Allez donc gueuler quad vous êtes en pleine mer. Le capitaine est le maître et il se fout de vous !

Des fois le navire sombre en route, ça s’est vu, nom de dieu, (car on prend pour faire naviguer la carne humaine les plus vieilles carcasses — les neuves c’est pour la camelotte) alors bonsoir les aminches !

Le plus souvent ils vous font crever petit à petit en Jésuites et sans bruit par un boulottage infect.

Si on résiste à tout ça ils vous déposent dans des pays de bêtes fauves, incultes, fiévreux, où l’on claque presto.

* * *

Pour mieux nous faire couper dans leurs battages et nous foutre dans la mélasse, des agents de Compagnies établissent avec la protection des gouvernants, des pièges à prolos dans les villes et les campagnes.

Ils se servent de canards vendus pour faire des boniments et promettent aux pauvres sans turbin des tartines rien qu’avec du beurre, des pays de cocagne — et le tour est joué, nom de dieu !

Le déchard qui ne sait plus où donner de la caboche, tant sa misère est grande, coupe dans le panneau, il s’embarque, et voilà les richards bien tranquilles.

Vaudrait mieux, nom d’un chien, rester dans le patelin qui nous a produits et qui conséquemment doit nous nourrir.

Et puis pas se gêner, dire au richard : Mon vieux, ta part est trop grosse ; ça rend la mienne trop petite, nous allons arranger ça !

* * *

Quelquefois les esclaves se révoltent. C’est ce qui est arrivé à une floppée de belges empilés sur le paquebot allemand Graf-Bismarck, allant à Buenos-Ayres.

En entrant au port ils se sont foutus en révolte. Ils avaient vu qu’ils étaient floués, les pauvres aminches !

Leurs dents s’étaient bougrement allongées par la famine, aussi ils se sont jetés hardiment sur les dépôts de victuailles et les ont pillés.

Ils ont voulu couper les cables pour gagner le large, mais ils ont râté leur coup.

Nom de dieu, y a de la chance que pour les coquins !

C’est foutant, ils vont être saccagés par les garde-chiourmes, et c’est pas drôle sur les vaisseaux, nom d’une bombe. Et les femmes, les enfants, car y en a des tas ; ça vous crêve le cœur de penser à tous les malheurs qui les attendent.

Le pays de Cocagne, nom de dieu, pas besoin d’aller le chercher si loin. Il est ici, dans notre patelin ; on y crêve de faim aujourd’hui, c’est de notre faute !

Y a besoin que d’un peu de poigne pour le transformer en paradis terrestre !