La catastrophe de Verpilleux
Le Père Peinard N°21 - Série 1 – 14 Juillet 1889
Article mis en ligne le 15 décembre 2019
dernière modification le 30 décembre 2019

par ArchivesAutonomies

Foutre, ça ne finira donc jamais ?

Ou plutôt, nom de dieu, quand donc verrons-nous le commencement de la fin ?

Le grand chambardement, qui nous débarrassera de toute la vermine gouvernementale et patronale, qui rendra la richesse à ceux qui l’ont produite — et comme disent les bons bougres de socialistes, donnera l’usine à l’ouvrier, la terre au paysan, la mine au mineur !

C’est de ces derniers, les pauvres bougres de mineurs que je veux jacasser aujourd’hui.

C’en est une sacrée vie que la leur ! Turbiner pendant des 10 et 12 heures d’afilée au fonds d’un puits, à des cinq cents mètres sous terre, avec leurs petites lampes en guise de soleil ; casser une croûte entre deux coups de pioche ; risquer à tout moment de sauter, d’être étouffé, écrabouillé ou noyé. Et tout ça, en définitive, mille bombes, pour faire des rentes à des tas de cochons qui ne foutent rien de leurs pattes, et qui gueulent comme des baleines que le mineur devrait s’estimer trop heureux de gagner ses trois balles par jour !

Tas de Jean-foutres !

L’autre jour, ça a été là-bas au Verpilleux, à St-Étienne, un coup de grisou épatante. Sur environ trois cents mineurs qui étaient descendus, on en a retirés une quinzaine de vivants. Jamais on ne saura le fin mot ; les canards bourgeois font tout pour atténuer la catastrophe, — dam, ils ont peur que le populo ne se foute en colère, — malgré leur envie d’amoindrir le malheur, ils sont obligés de déclarer que le nombre des tués dépasse deux cents.

Sacrés charognes de patrons ! Vous n’êtes pas contents d’exploiter les ouvriers, de vivre sans rien foutre en les faisant turbiner ; il faut encore que vous les assassiniez !

Oui, nom de dieu, cette catastrophe comme toutes celles qui arrivent dans les mines, on peut bien dire que c’est votre œuvre — c’est votre ladrerie qui est cause de tout.

Il y a en effet, mille moyens d’empêcher le grisou d’éclater et de le signaler — afin de mettre le pauvre bougre en sureté.

Mais voila, tout ça coûte de la galette et pour ne pas diminuer leurs dividendes de quelques centimes, les grosses crapules des Compagnies aiment bien mieux laisser crever les ouvriers.

Tandis que si comme le veulent les bons bougres de socialistes, — je ne parle pas des jean-foutres qui font des grimaces à l’Hôtel-de-Ville — les ouvriers s’emparaient des usines où on les fait trimer comme des forçats, et si les mineurs foutant en l’air les salops qui les exploitent, mettaient la main sur les mines, — comme ils turbineraient pour leur propre compte, ils prendraient toutes les précautions nécessaires pour garantir leurs carcasses.

Il n’y aurait plus de ces coups de grisou qui vous foutent par terre toute une population valide.

* * *

Et pendant que deux cents familles se trouvent sans boulot, les jean-foutres qui nous gouvernent organisent des fêtes, préparent des danses, où deux cent petites espagnoles, choisies parmi les plus galbeuses, feront éprouver des sensations agréables à nos honorables cochons — pour les dédommager des fatigues de l’Aquarium.

Ces deux cents Espagnoles, c’est-il pour faire compensation aux deux cents morts de Verpilleux, dites, tas de canailles ?

C’est foutre pas, que le Père Peinard crache sur les grands yeux et les cheveux noirs. Bougre non ! en son jeune temps il était aussi raide lapin que d’autres ; mais pour le quart d’heure, il n’y a plus qu’une corde qui vibre en lui :

La colère, nom de dieu ! La vengeance contre les salops qui nous font une société où le plus grand nombre meurent de faim, et où les prolos sont obligés de crever pour engraisser les richards.

Or, après que le grisou a eu couché par terre deux cents morts... peut-être le double, car, il est quasiment impossible de dégotter la vérité, savez-vous ce qu’ont fait nos gouvernants ?

Oh, ils ont été rudement crânes, ces bougres-là. Qui donc les accusait d’êtres des lâches ? Maintenant que le danger était passé, que le grisou avait assez mangé de chair humaine ; que toute la population était là, faisant galerie, ils ont dévalé dans la mine.

Gantés, cravatés et redingotés, ces jean-foutres suivis de toute une séquelle d’employés, d’ingénieurs et de médecins ont visité les galeries, — se préoccupant d’ailleurs beaucoup moins des cadavres d’ouvriers, que des dégats causés aux galeries.

Ces gas-là ne connaissent qu’une chose : la caisse. Et dire que pas un bon bougre n’a eu l’idée de foutre en l’air le câble retenant la cage ou étaient empillés ces bouffe-galette !

C’est Constans, car il en était, qui aurait fait une sale gueule, en piquant une tête dans le noir !

Après cette petite excursion, ils sont allés croustiller bien tranquillement, avec les légumeux de l’endroit, — pendant que les compagnes et les gosses des victimes se serraient le ventre.

Au cimetière ils ont eu le toupet de dégoiser des discours d’une heure sur la tombe des pauvres bougres : histoire de se faire encore de la réclame pour les prochaines élections.

Et dire que la foule n’a pas eu le poil de leur gueuler, en les prenant par la peau du cul :

"Taisez-vous donc, misérables ! ceux sur qui vous versez vos larmes de jésuites, et la bave de vos discours, c’est vous qui les avez assassinés, — vous les défenseurs d’une société où tout est mensonge, vol et crime !"

C’est pourquoi nom de dieu, faut les mettre dans le même sac que toutes les institutions bourgeoises ; et leur foutre des pommes cuites, en attendant de pouvoir les démolir carrément.

Je fous ces quelques idées à la hâte, sur le papier, et c’est je crois à peu près le sens dans lequel les affiches devraient être torchées. Il va de soi que si des bons bougres ont de chouettes idées à soumettre, je suis prêt. Mais je le répète, ce qu’il faut par-dessus tout, c’est que les copains auxquels l’idée d’affiches pour les élections du 28, tapera dans l’œil, — ce qu’il faut nom de dieu, c’est qu’ils se grouillent et qu’ils disent dans la huitaine combien il leur en faut.

Sans ça, mille tonnerres, y aura rien de fait, faudra se fouiller ! Et foutre ce serait rudement emmerdant de laisser passer une chouette occase, comme celle-là, de dire des vérités au populo — et de le faire à bon marché ; vu qu’on n’a pas à se fendre du prix du timbre.

C’est pourquoi, nom de dieu, les aminches qui en pincez, patinez-vous !