Le mouvement révolutionnaire dans l’Inde - Roy
Bulletin communiste n°43 - 18 novembre 1920
Article mis en ligne le 18 avril 2020
dernière modification le 4 janvier 2020

par ArchivesAutonomies

Pour comprendre les causes économiques, sociales et politiques de la révolution dans l’Inde, il convient d’avoir sous les yeux un tableau général de l’évolution des bases économiques et sociales de l’ancienne société hindoue.

Sous la domination des monarchies hindoues et bouddhistes, l’évolution économique et sociale du pays était en quelque sorte orientée vers le communisme. L’Unité politique et économique du pays était en ce temps le "Paychaiet", base de tout l’édifice social.

L’organisation et le travail de ces communes agricoles requièrent un examen attentif.

On admet généralement que ces organisations, qui furent intentionnellement détruites par le gouvernement, n’étaient pas autre chose que le clan familial de tous les peuples primitifs. Elles n’étaient évidemment pas basées sur une claire notion du communisme scientifique  ; mais elles se créaient pourtant consciemment et méthodiquement en vue d’administrer la vie économique et sociale de la Communauté. L’idée directrice de ces organisations était que les membres de la Commune devaient faire leurs affaires eux-mêmes. — Tous les métiers et toutes les professions y étaient représentés dans la Commune par leurs anciens membres. En plus du paiement de la dîme au monarque régnant, sa fonction principale était de surveiller la répartition des produits appartenant à la Commune selon les besoins de ses membres. Les magasins communaux étaient administrés sous le contrôle du "Paychaiet". Les artisans (coiffeurs, blanchisseurs, potiers, etc.) ne recevaient pas de salaire particulier, mais un terrain suffisant pour nourrir leurs familles. Le village administrait la police et la justice et remplissait toutes les autres fonctions sociales et politiques communales  ; la Commune était autonome.

En un mot, les Hindous n’ont jamais connu l’oppression de l’État avant que les Anglais ne leur eussent apporté la centralisation et la bureaucratie. Dans les Indes, le pouvoir de l’État, n’ayant subi pendant de longs siècles aucune évolution, apparaissait à la masse populaire comme une sorte d’abstraction. Quoique jusqu’à la fin du XIX° siècle la grande industrie n’ait été que très faiblement développée, il serait pourtant erroné de penser que le pays fût exclusivement agricole. La grande partie de la population de l’Inde, depuis l’époque la plus reculée de l’histoire jusqu’au milieu du XVIII° siècle, avait exercé différentes industries et fournissait le monde entier de ses produits  ; - les branches d’industries ne furent jamais centralisées comme dans le système capitaliste et les masses populaires vivaient dans des conditions relativement bonnes. La féodalité ne s’établit jamais solidement malgré l’existence de plusieurs dynasties régnantes. Les castes qui, au début, furent des sortes de syndicats héréditaires ont préservé les masses ouvrières et paysannes des guerres dynastiques. — La caste militaire, qui avait entre ses mains l’administration politique du pays, faisait la guerre par ses propres moyens, le reste de la population pouvait toujours se livrer librement à ses occupations habituelles. La société agricole conservait son autonomie et les masses ne se rendaient pas un compte exact du joug de la monarchie établie. L’indifférence à la forme et à l’esprit du gouvernement central se développa pour ces raisons chez le peuple hindou. Les conflits, dont il existe des exemples, entre les grands propriétaires fonciers ou bien les bourgeois de villages et les masses laborieuses ont toujours été des conflits locaux d’un caractère économique ou social.

La première invasion mongole se rapporte au milieu du XI° siècle, et le pays fut conquis dans la première moitié du XIII° siècle. La caste militaire du nord de l’Inde qui possédait alors tout le pouvoir politique résista à l’invasion. L’empire mahométan fut fondé, mais n’apporta point de modifications importantes dans la structure économique et sociale de la société. Le pays fut conquis par la force des armes  ; un empereur mahométan entouré d’une noblesse hindoue et musulmane monta sur le trône impérial. Les masses continuaient à paisiblement travailler, chacun exerçant sa profession  ; les paysans continuaient à labourer leurs champs sous l’administration autonome des "Paychaiets". En un mot, la victoire musulmane eut pour résultat le remplacement d’une dynastie par une autre  ; elle ajouta quelques noms à ceux de la brillante noblesse qui existait déjà  ; mais elle n’apporta pas un nouveau régime économique. La tyrannie mahométane se manifesta principalement dans la question religieuse et un peu dans les rapports sociaux.

L’animosité entre vainqueurs et vaincus eut pour caractère exclusivement religieux et se fit principalement sentir parmi les classes gouvernantes, - c’est-à-dire parmi le clergé et la caste militaire qui s’étaient mis à la tête du mouvement national antimusulman. L’insurrection contre le joug mahométan fut le premier grand mouvement populaire de l’histoire de l’Inde. Elle éclata à la fin du XVII° siècle quand les chefs militaires de l’Inde méridionale se révoltèrent contre l’empereur et rassemblèrent sous leurs drapeaux les paysans et les montagnards.

Le peuple, mû exclusivement par la haine religieuse et assoiffé de liberté, renversa le pouvoir despotique de la noblesse et de la caste militaire mahométane. Les commerçants européens qui pénétraient déjà dans l’Inde à la fin du XVI° siècle, profitèrent de la guerre civile et de l’interrègne provoqué par la révolution pour saisir le pouvoir politique et instituer l’exploitation économique.

L’occupation anglaise ouvre une ère nouvelle dans l’histoire du peuple hindou. À l’arrivée des Anglais, les masses populaires de l’Inde se trouvèrent pour la première fois sous le joug de l’exploitation économique centralisée. Afin de défendre la grande industrie anglaise, le gouvernement britannique a détruit l’ancienne petite industrie indigène, dont les produits alimentaient principalement l’exportation, jusqu’au commencement du XVIII° siècle. L’introduction de la grande industrie a détruit l’ancienne structure économique de la société hindoue. L’ancienne petite industrie ayant été détruite et le développement de la grande industrie rencontrant des obstacles intentionnels, le résultat en fut que presque toute la population se tourna vers l’agriculture et que l’Inde devint le pays des paysans sans terre.

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Sous les empereurs hindous et mahométans, il y avait deux procédés d’agriculture  :

1° Les terres communales étaient labourées en commun sous le contrôle de la population du village  ;
2° La grande propriété était divisée en petits lots, que l’on louait pour une certaine quantité de produits.

Au premier moment de la domination anglaise, une grande partie des terres de la première et de la seconde catégorie fut occupée par les commerçants anglais pour la production de l’indigo qui fut, dès les origines, l’objet principal de l’exportation de l’Inde. On louait dans ces domaines une grande quantité d’ouvriers qui, grâce à la destruction de la petite industrie et à la confiscation des terres, se trouvaient sans travail. Ainsi fut créé un vaste prolétariat agricole, placé dans la situation des esclaves et qui se souleva bientôt contre ses oppresseurs.

Cette révolution agraire qui prit un caractère menaçant au début du siècle passé aurait, peut-être, été le commencement d’un grand mouvement prolétarien si l’extraction de l’indigo végétal n’avait été brusquement anéantie par la découverte des couleurs d’aniline. L’insurrection des travailleurs agricoles hindous, il y a un siècle, qui se répandit très vite dans tout le pays, fut une véritable lutte de classes.

Quand les Anglais conquirent le pays et implantèrent leur politique de destruction de l’industrie et du commerce locaux, un grand nombre de commerçants et d’industriels de l’Inde s’allia aux étrangers. De grands propriétaires louèrent leurs terres pour la culture de l’indigo et des commerçants hindous exploitèrent avec les Anglais les masses laborieuses. Les paysans se révoltèrent contre la confiscation des terres communales et des lots affermés et contre le travail forcé dans les domaines. Dès le début, l’insurrection fut impitoyablement réprimée. Les masses complètement désarmées ne pouvaient pas faire une révolution et renverser le gouvernement. Leur révolte n’était d’ailleurs dirigée que contre les entrepreneurs, les propriétaires, les fermiers et les surveillants  ; ils n’avaient pas encore l’idée de renverser le gouvernement. Quand la culture de l’indigo fut abandonnée, étant devenue trop peu profitable, le gouvernement n’eut plus besoin du travail forcé des ouvriers. Pour écarter le danger d’une nouvelle insurrection des masses désespérées, les terres autrefois occupées par la culture de l’indigo leur furent distribuées.

Telle fut la fin de la première insurrection prolétarienne de l’Inde.

La seconde eut lieu en 1857-58 et est connue sous le nom de révolte des Cipayes.

Ce fut un vaste mouvement armé qui réussit presque à renverser la domination britannique. Ses chefs furent les princes hindous et les rois musulmans humiliés. Mais la principale cause de la révolution fut le mécontentement de l’armée indigène. Quoique plus puissant au point de vue militaire, le mouvement n’avait pas le caractère économique des révolutions paysannes précédentes. Et si cette tentative avait réussi, l’Inde aurait eu un régime démocratique, d’un grand secours pour les peuples européens dans leur lutte pour l’émancipation sociale et économique. La révolution de 1857 fut la première où les masses populaires combattirent pour l’indépendance politique. Quoique, à proprement parler, la bourgeoisie n’existât pas encore à cette époque, il y avait une classe moyenne qui fut l’inspiratrice de cette révolution. Si le mouvement avait vaincu, elle aurait pris le pouvoir politique et fondé un régime démocratique. La révolution fut si atrocement écrasée que le peuple en demeura pour longtemps moralement anéanti.

Le système économique que l’empire britannique a introduit dans l’Inde exercé son influence sur le caractère de l’administration d’État  ; au lieu de meurtres, de vols, de pots de vin, etc. nous voyons un mécanisme bureaucratique très bien organisé en vue de subordonner toute la productivité du pays et de la population aux intérêts de l’industrie britannique. Sous l’influence de ce système impitoyable, toutes les anciennes traditions de la vie économique ont disparu et nous voyons pour la première fois dans l’histoire tout un peuple exploité économiquement par un pouvoir d’État authentique.

La croissance de la conscience politique — au sens moderne du mot — premier résultat de cette situation, apparut dans les classes moyennes grâce à la formation de toute une armée de fonctionnaires serviles, juristes, clercs, etc. nécessaires à la lourde machine bureaucratique. La nouvelle classe moyenne n’a pas tardé à attirer dans ses rangs les meilleurs cerveaux du pays qui ont de suite compris que l’unique moyen d’échapper à l’oppression anglaise complète serait d’obtenir le pouvoir politique. Comme il y a cependant à la tête de ces fonctionnaires qui s’éveillent à la vie politique des gens grassement rétribués par le pouvoir britannique, la conscience politique s’est orientée vers l’idée d’un gouvernement constitutionnel qui admettrait et l’existence et le bien-être de la bourgeoisie. D’où, l’origine du mouvement nationaliste qui a trouvé son expression au Congrès National Hindou tenu vers 1880. À proprement parler, ce mouvement ne dépasse pas les cadres du parti des réformes Constitutionnelles  : ses chefs évitent de se dire nationalistes, - dans la crainte d’être confondus avec les nationalistes révolutionnaires qui préconisent jusqu’à l’insurrection armée pour se libérer du joug étranger.

Le gouvernement a accordé des concessions au Congrès National pour complaire aux mécontents de la classe moyenne. Afin d’empêcher le développement politique des grandes masses populaires — ce développement étant le privilège de la classe moyenne instruite, peu nombreuse et composée d’arrivistes — le Congrès se réunissait chaque année et votait invariablement les mêmes résolutions. Certains de ses membres avaient plus d’une fois insisté dans la presse et par voie de propagande sur l’aggravation incessante des conditions d’existence du peuple, écrasé par des impôts élevés, souffrant de l’absence de contrôle sur le ravitaillement et le trafic des matières premières, ainsi que les restrictions auxquelles était soumise l’industrie locale. Or, ces réformateurs populaires, malgré leur éloquence sonore, se tenaient à l’écart du peuple dont ils semblaient défendre le bien-être. De sorte qu’à la fin, l’agitation du Congrès National se restreignit à un milieu de politiciens bourgeois, avocats, médecins, professeurs et représentants des branches rares et florissantes de l’industrie. Les concessions excessives du Congrès finirent néanmoins par provoquer le mécontentement parmi la jeune intelligence bourgeoise, et l’on vit surgir, à la fin du siècle passé parmi les Mahrattes et les Bengalais, de petits groupes de jeunes gens d’un état d’esprit nettement révolutionnaire, qui aspiraient à secouer le joug britannique. Leurs organisations, qui acquirent, en quelques années une influence remarquable, avaient pour chefs des idéalistes convaincus qui voulaient noblement mettre fin aux souffrances cruelles de notre peuple.

La première faute de ces jeunes révolutionnaires, ce fut leur foi dans le terrorisme. Ils croyaient qu’il suffisait pour sauver le pays d’organiser une société clandestine pour la fabrication de matières explosives et que l’affranchissement du peuple pouvait être conquis par une poignée d’intellectuels révolutionnaires dévoués. Leur propagande se basait exclusivement sur le sentiment. Leur unique devise était "la Patrie libre" et ils étaient résolus à la réaliser coûte que coûte. Leur héroïsme, leur vaillance qui allait souvent jusqu’au sacrifice absolu de soi-même, attirèrent des milliers de jeunes intellectuels des classes moyennes dans les rangs d’un parti qui terrorisait en 1908 le gouvernement. L’activité révolutionnaire terroriste de ces jeunes nationalistes libres penseurs ne s’arrêtait devant aucune mesure de rigueur du gouvernement, qui finit par établir l’état de siège dans presque tout le pays. Mais ils ne se rendaient pas suffisamment compte de la nécessité d’élaborer un programme défini, de préparer l’organisation du pays après la libération du joug anglais, de donner au peuple une notion exacte de la liberté en faveur de laquelle ils l’appelaient à combattre. Aussi ne purent-ils pas, malgré le succès relatif de leur propagande révolutionnaire dans certaines catégories de la population, diriger les masses dans la voie d’une révolution véritable.

La tactique terroriste du parti révolutionnaire national pourtant a forcé le gouvernement d’aller au-devant de la politique du Congrès. En 1909 et 1911, quelques réformes constitutionnelles ont été réalisées. Les leaders du mouvement libéral les réclamaient depuis des années. Les révolutionnaires eux-mêmes commençaient d’autre part à se rendre compte de la stérilité de leur travail aussi longtemps qu’ils ne pourraient s’appuyer sur les masses populaires. Ils se sont maintenant persuadés de l’impossibilité d’un dénouement heureux de la révolution sans la participation active des classes laborieuses. Ils ont conçu l’idée de l’éducation politique des masses populaires. Des cours du soir ont été organisés partout, des instituteurs envoyés dans toutes les parties du pays. Mais la police a promptement connu ce travail révolutionnaire et pris des mesures énergiques pour le réprimer. Et les instituteurs ont été arrêtés et condamnés comme des conspirateurs et des agitateurs clandestins.

Or, il n’y avait pas que les vexations gouvernementales qui entravaient l’œuvre d’instruction populaire  ; il y avait aussi la misère  : les masses n’avaient pas même le moyen de fréquenter les cours du soir gratuits des nationalistes révolutionnaires. Aux Indes, l’ouvrier moyen (l’ouvrier industriel aussi bien que le travailleur rural) travaille 12 à 14 heures par jour, pour un salaire absolument insuffisant à le nourrir. Surmené, affamé, opprimé, il est hors d’état de suivre des cours sur des sujets scientifiques tels que l’histoire, la géographie, les doctrines politiques, etc. La seule science accessible aux masses laborieuses serait celle qui montrerait le chemin le plus court et le plus sûr vers une amélioration de leur situation économique, qui leur indiquerait une issue de leur situation intolérable. Mais la plupart des nationalistes révolutionnaires, qui avaient l’esprit bourgeois, ne comprenaient ni la mentalité, ni les intérêts des masses. Aussi, n’ont-ils pas su insuffler aux masses leur enthousiasme révolutionnaire  ; celles-ci demeuraient indifférentes vis-à-vis du mouvement de la jeune intelligence aux tendances idéalistes.

Bien que l’appel des jeunes réformateurs révolutionnaires au sentiment d’indépendance nationale du peuple n’ait pas trouvé d’écho dans l’âme de celui-ci, ce même peuple allait bientôt se tourner inconsciemment du côté de la révolution, poussé qu’il y était par les conditions économiques de son existence. Jusqu’à la fin du siècle passé, il n’y avait pas encore aux Indes de prolétariat dans le sens généralement admis de ce mot. Mais depuis la soumission du pays à la domination du capital impérialiste britannique, 80 % de la population se sont transformés en prolétaires. La presque totalité de la propriété foncière du pays a passé aux mains du gouvernement qui afferme les terres aux cultivateurs à des prix exorbitants. Les paysans meurent de faim. Les 80 % de la population vivant du travail agricole, les trois quarts ne possèdent pas la plus petite parcelle du sol qu’ils labourent. La misère de ces millions d’êtres humains est indescriptible. Bien que sa véritable cause réside dans l’impérialisme capitaliste britannique, ils ressentent plus vivement l’oppression des éléments indigènes  : des propriétaires de domaines, des traitants, des fonctionnaires administratifs, de la police et de la nombreuse valetaille de l’impérialisme étranger. Quoi d’étonnant à ce que les masses ne se laissent pas séduire par l’idée de se libérer du gouvernement britannique qu’elles ignorent.

Un mouvement révolutionnaire qui prendrait pour devise  : "La terre aux cultivateurs" gagnerait rapidement les esprits parmi la masse paysanne. En d’autres termes, la révolution aux Indes ne pourra résulter que d’une lutte de classe victorieuse. L’impérialisme britannique, qui concentre les intérêts des classes dominantes, doit être brisé  ; mais avec la domination britannique doit disparaître toute domination de classe.

On remarque d’ores et déjà parmi les masses une certaine effervescence et un grand esprit de révolte  ; il n’y manque qu’une direction consciente pour l’acheminer dans la voie qui convient. Le mouvement nationaliste n’a pas atteint son but par suite de son idéologie bourgeoise. Le mouvement révolutionnaire aux Indes doit prendre une nouvelle direction, il doit s’appuyer sur un principe solide  : l’intérêt de classe.

En comparaison avec la population rurale, le prolétariat industriel n’est pas nombreux aux Indes. Les procédés sans vergogne du gouvernement britannique ont détruit presque totalement l’industrie rurale du pays  ; d’autre part les obstacles qu’il oppose sans cesse à toute tentative d’introduction de l’outillage industriel contemporain, ont fait qu’aux Indes il n’existe presque pas de prolétariat urbain. Certaines branches d’industrie ne s’en sont pas moins développées pendant les vingt dernières années, de sorte que l’on compte dans certains arrondissements près de 5 000 000 ouvriers. Ces ouvriers se répartissent comme suit  :

Plus de 100 000 sont occupés dans les filatures de coton et les fabriques de tissus des rayons méridionaux, travaillant presque exclusivement avec les capitaux locaux. 700 000 travaillent dans les plantations de thé  ; ils cultivent, préparent et empaquettent le thé. De nombreuses plantations emploient de 15 à 20 mille ouvriers. Plus de 5 000 ouvriers sont occupés dans les fabriques de grosse corde du Bengale (environ de Calcutta)  ; 200000 sont employés aux chemins de fer, dans les ateliers, et près de la moitié de ce chiffre sur les voies (les chemins de fer sont tous aux mains des Anglais). Plus de 200 000 personnes travaillent dans les houillères, appartenant soit à des indigènes, soit à des étrangers. Près de 50 000 personnes sont employées au chemin de fer des cinq villes les plus importantes du pays. Plus de 50 000 personnes sont occupées dans les papeteries, imprimeries et ateliers de reliure. 500 000 travaillent dans la métallurgie et 55 000 dans les fabriques d’armes et munitions du gouvernement. Les autres ouvriers sont éparpillés un peu partout dans le pays. Au prolétariat appartiennent également les millions de travailleurs ruraux qui ne possèdent absolument aucune propriété et qui subsistent exclusivement, dans les provinces entières (qu’ils peuplent et qui ont une population de 20 000 000 h. et plus), de leur labeur salarié dans les fermes colossales appartenant au gouvernement. Les masses y labourent la terre et souffrent de la faim, tandis que les richesses produites par leur travail sont exportées  ; de même, une énorme quantité de semences s’en va à l’étranger alors que la famine la plus terrible sévit dans le pays. Comme en témoignent ces données, le chiffre des ouvriers qui pourraient former un parti révolutionnaire est suffisamment important.

L’idée de l’organisation des masses dans le sens contemporain du mot, est relativement peu répandue dans le pays. La première organisation ouvrière a été créée dans le pays il y a trois ans par les ouvriers des tramways de Madras qui se sont organisés en syndicat.

Depuis, les syndicats ont commencé à se répandre rapidement, en dépit de l’attitude malveillante et tracassière du gouvernement et du refus des entrepreneurs de les reconnaître. Ainsi, le type d’organisation ouvrière le plus inoffensif est encore considéré dans l’Inde anglaise comme subversif.

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Le développement du mouvement gréviste aux Indes mérite une étude. La première grève importante eut lieu en 1906  ; les ouvriers et employés du chemin de fer de l’Est demandaient une augmentation du salaire. Le gouvernement prit immédiatement les mesures les plus rigoureuses  ; les meneurs furent arrêtés et la grève échoua lamentablement. Plusieurs centaine d’hommes, appartenant à la caste sacerdotale, qui avaient pris une part active à l’organisation de la grève, furent révoqués — ce qui les fit se joindre aux révolutionnaires. Par la suite, plusieurs autres grèves importantes se produisirent sans effet sur la situation générale. L’existence des sans-travail et des masses affamées rend impossible une grève d’ouvriers qualifiés, d’autant plus que l’industrie nécessitant le travail qualifié sur une vaste échelle est fort peu développée.

La hausse incessante des prix des produits de première nécessité pendant la guerre a provoqué parmi les ouvriers une vive fermentation. Les grèves se poursuivent dans tout le pays. Depuis trois années, le sentiment de solidarité s’est développé parmi le prolétariat des Indes au point que la grève des ouvriers des filatures qui a éclaté à Akhmedabad a pris, dans l’espace de plusieurs journées, des proportions colossales et revêtu un caractère manifestement politique, jusqu’à se transformer à la fin en un soulèvement contre le gouvernement. Les ouvriers des chemins de fer entravaient le déplacement de l’armée. On faisait sauter les voies, on arrêtait les trains militaires, tandis que les stations étaient occupées par les grévistes en révolte. Même les épiciers et les petits commerçants prenaient part à la grève.

Le soulèvement a été étouffé, mais le prolétariat a compris pour la première fois la signification d’une organisation de masses.

Des nationalistes révolutionnaires vivant soit aux Indes, soit à l’étranger, et qui avaient aspiré de la façon la plus sincère à la liberté et au bien-être du peuple, se sont aujourd’hui persuadés que la révolution prolétarienne est la seule voie conduisant à leur but sacré. Un certain nombre des vieux leaders nationalistes participent activement au mouvement ouvrier et luttent pour l’affranchissement économique des masses laborieuses  ; ils consacrent notamment leurs efforts à l’organisation syndicale.

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Les méthodes de réalisation d’une révolution prolétarienne aux Indes ne sont pas encore bien définies. La plupart des révolutionnaires de ce pays ne sont pas encore prêts à devenir les organisateurs et les directeurs d’une révolution socialiste. Les connaissances théoriques leur manquent encore aussi bien que l’expérience organisatrice. Mais les masses se réveillent  : les conditions économiques les ont forcées à s’insurger contre le pouvoir. En tout premier lieu, il y a à créer un parti discipliné, centralisé et véritablement révolutionnaire qui mobilisera toutes les forces du prolétariat et de la masse paysanne non propriétaire et qui entretiendra un contact étroit et systématique avec elles.

Il existe aux Indes de nombreux éléments capables de se grouper autour du drapeau d’un semblable parti. De nombreux nationalistes révolutionnaires qui désirent sincèrement l’affranchissement du peuple, adhéreront volontiers au Parti Communiste révolutionnaire prolétarien et paysan. Mais ils ont besoin de chefs, et il leur faut un appui moral et financier.

Le prolétariat hindou vit très pauvrement. Les conditions de son travail sont des plus pénibles. La journée de travail dans les fabriques et les usines est de 10 à 11 heures en moyenne, les salaires sont très bas. Les ouvriers vivent souvent à une distance de 6 à 8 mille de leurs entreprises, distance qu’ils sont obligés de faire à pied deux fois par jour, les chemins de fer et tramways n’existant presque pas. Les ouvriers habitant les villes, logent par groupes de 15 à 20 personnes dans de petites pièces sales, sans lumière et sans air. La situation des journaliers agricoles est peut-être plus mauvaises encore. Leur salaire est inférieur à celui des ouvriers industriels. Ils travaillent au moins 12 heures par jour dans des conditions climatériques et sanitaires terribles, et ne peuvent même pas manger à leur faim. Tout comme le bétail, ils sont vendus par centaines et par milliers, en vertu d’un contrat imposé, aux plantations de thé et aux exploitations de caoutchouc de la presqu’île de Malacca ou des colonies anglaises. Ces levées d’esclaves donnent parfois lieu à des soulèvements. La traite légalisée est le monopole du gouvernement qui maintient cet état de choses par la force des armes. Les soldats de l’armée indigène se recrutent parmi les misérables, acculés par la faim à cet odieux mercenariat. Les soldats indigènes adhéreront certainement au parti qui aura pour devise  : "Toute la terre aux travailleurs".

Le Pendjab, où est concentrée à l’heure actuelle la majeure partie des troupes indigènes sera très propice au développement des idées révolutionnaires du nouveau parti. Il en sera de même, à plus forte raison, grâce à un contact plus grand avec le monde extérieur de la population, de cette province qui est politiquement plus développée et se distingue par son esprit révolutionnaire. Quand ces masses auront pris conscience de leurs intérêts de classe, elles formeront un noyau solide de l’armée prolétarienne et des forces révolutionnaires des Indes.

Le Parti Communiste prolétarien, qui entreprendra une lutte systématique contre la politique du nationalisme bourgeois et qui conduira les masses populaires vers l’affranchissement social et économique, groupera autour de son drapeau toutes les classes opprimées du malheureux pays.