A Notre-Dame de la galette
Le Père Peinard N°47 - Série 2 – 12 Septembre 1897
Article mis en ligne le 19 janvier 2020
dernière modification le 18 janvier 2020

par ArchivesAutonomies

Tout au haut de la Butte Montmartre s’érige la Basilique de Notre-Dame de la Galette.

Cette sacrée bâtisse, une des hontes de notre époque, fait la nique à Paris qu’elle domine — preuve matérielle que les ratichons sont toujours tout puissants.

Et tout est à l’unisson de hideur, dans cette ignoble turne !

Hideux, les mobiles qui ont poussé les jésuites à la construire, n’ayant d’autre but que de coller un glaviot au front libre-penseur de Paris ;

Hideuse, la façon dont ces vermines ont réalisé leur projet.

Notre-Dame de la Galette est une baraque tout ce qu’il y a de plus symbolique : rien qu’à la reluquer on sait de quoi il retourne ; on n’a pas besoin de demander des tuyaux pour se douter que c’est un énorme abrutissoir. Construite en forme de bonnet de coton, elle est un échantillon, tout ce qu’il y a de plus dégueulasse, du "style éteignoir".

Des bons bougres, à qui la vue seule de cet ignoble monument donne envie de dégobiller, se mettent un peu de baume au cœur en ruminant : "La construction en est interminable, jamais les jésuites ne finiront cette garce de turne..."

Erreur, les gas ! Si le grand éteignoir qui doit dominer la Butte s’érige lentement, ce n’est pas faute de pognon. Foutre non ! Ne vous illusionnez pas.

C’est pas les frocards qui manquent de braise !

Seulement, comme l’éteignoir en question est édifié par souscriptions volontaires, les jésuites font durer le plaisir.

Dam, tant que l’église sera en chantier, les vieilles bigotes, les putains retraitées, les sodomites et autres gens malpropres carmeront pour son édification.

Finir la turne serait, pour les ratichons, tuer la poule aux œufs d’or.

Et foutre, ils n’en pincent pas !

Aussi Notre-Dame de la Galette s’élève lentement — très lentement ! le plus lentement possible.

Il y a près d’un quart de siècle qu’elle est en train et, mille tonnerres, j’espère bien que le jour du grand chambard la trouvera encore inachevée.

* * *

Sur la tripotée de millions que les jésuites barbotent aux niguedouilles, les salauds ont le nez assez creux pour prélever quelques pièces de vingt francs, sous prétexte de charité.

Cette mince distribution de picaillons a le double but d’amorcer pour de nouveaux barbotages, de foutre de la poudre aux yeux des jobards et de maintenir les foules vautrées dans le crétinisme.

Ainsi, deux fois par semaine environ, à Notre-Dame de la Galette on fait une distribution de quignons de pain : il s’amène là des bandes de purotins — des vieux et aussi des jeunes ! — qui déprimés par la dèche acceptent tous l’aumône, kif-kif la manne du ciel.

Et, non contents d’avilir les purotins par la charité, les ratichons les abrutissent en leur faisant avaler des messes et des prêches en veux-tu en voilà !

Pas de prêche, pas de pain !

C’est la maxime crétine.

Et fichtre, ils sont rares ceux qui ne trouvent dégueulasses ces pratiques ratichonnesques.

Il s’en est pourtant trouvé un dimanche.

Mince d’exception !

Dans l’intérieur de la boîte à prières, le ratichon Lemius, perché dans l’égrugeoir à paroles, prêchait.

— Qui ça Lemius ? allez-vous dire. C’est un nom à coucher dehors avec un billet de logement.

— Pire que ça, les copains ! Lemius, c’est le ratichon en chef, le colonel des enfroqués. Et son nom est aussi cochon que sa personne : Lemius,... c’est gluant et visqueux ! On dirait le nom de baptême d’un scorpion ou d’une vipère.

Or donc, dimanche, vers les onze heures du matin, du haut de son égrugeoir, il déversait de sa bouche d’égout sur le front de ses purotins auditeurs un déluge de mensonges.

Rien de plus dégueulasse comme apéritif !

A un moment, voilà que le Lemius se fout à baver contre les anarchos, les traitant de suppôts de Satan, de fauteurs de scandales... et autres trouducuteries cafardesques.

Il n’a pas continué longtemps !

De la foultitude des déchards amoncelés émerge un gas hirsute, béquille au poing, et qui clame :

— C’est vous qui faites du scandale et avez des idées malsaines ! Vous avez un sacré toupet !...

Les voûtes en casque-à-mèche de l’usine à prières se seraient effondrées que l’ahurissement n’eût pas été pire.

La bedaille policière, hurlante et furibonde, a sauté sur le béquillard et, avec autant de méchanceté que des flics enragés, a fait subir au pauvre gas un passage à tabac en règle.

A la porte de la turne infecte, le malheureux a passé des griffes de la bedaille aux pattes des sergots.

Et il n’y a pas trouvé de différence !

Conduit chez le quart-d’oeil, le manifestant a déclaré se nommer Albert Libertad, être comptable et a ajouté qu’il en pince pour les idées anarchotes.

On l’a foutu au bloc !

Et, un de ces matins, les copains des ensoutanés, les enjuponnés, vengeront l’affront fait au ratichon Lemius.

Ce coup-ci, ça se passera au Palais d’Injustice et non plus à Notre-Dame de la Galette.

Les acteurs seront changés, mais ce sera toujours même sinistre comédie.

* * *

Pendant que Libertad, expulsé de l’usine à patenôtres, était embarqué pour la prison, le Lemius reprenait son dégueulage.

Ensuite, crevés par la misère, abrutis par le sermon, les purotins allaient recevoir leur quignon de pain et, loques vivantes, dévalaient la Butte en grignotant.

Tout de même, au fond de la prunelle de quelques-uns luisait un brin de satisfaction : ceux-là n’étaient pas fâchés qu’un audacieux ait brandi sa béquille sous le blair du ratichon.

Eux, que le Lemius s’efforce d’humilier, de faire dégringoler aux fins fonds de l’avilissement, rigouillaient de ce qu’il se soit trouvé un gas pour traiter de mensonges la bave visqueuse dégueulée par cet imposteur.

Et le néant de Dieu, du Christ, de son sacré viscère et de sa gourgandine de mère leur apparaissait lumineusement !

La béquille de l’audacieux, dressée menaçante vers le pain à cacheter divin, n’avait pas été pulvérisée par le tonnerre céleste.

Que foutait donc le prêtre des mouches ?

C’eût été l’occase de se fendre d’un miracle : c’eût été plus de saison que l’intervention de la bedaine et des sergots.

— Ah ouat, le ciel est vide et Dieu est une blague !... ronronnaient les purotins marioles en dévalant, cahin caha, les escaliers de la Butte.