Présentation du texte de Marx
Communisme N° 40 – Mai 1994
Article mis en ligne le 11 mai 2020
dernière modification le 15 février 2020

par ArchivesAutonomies

Le fait que Marx n’ait pas réuni en un seul ouvrage sa critique de la politique et de l’Etat, a facilité l’oeuvre des Bernstein, Kautsky et autres révisionnistes qui donnèrent naissance au "marxisme" en tant que théorie de l’Etat ("populaire", "libre", "démocratique"...).

Pourtant dès que commence sa rupture avec l’hégélianisme et la démocratie en 1842-44, Marx pense à écrire un livre contre l’Etat. Mais à la différence de ses contemporains qui font une critique platonique de l’Etat, opposant le "bon peuple" à l’"Etat mauvais", Marx quant à lui, cherche les fondements de l’Etat dans les relations sociales de production, ce qui le conduit inévitablement à considérer la critique de la politique comme une conséquence logique de la critique de l’économie. C’est pour cela qu’en 1845, peu avant de s’exiler en Belgique, Marx signe à Paris, un contrat avec un éditeur allemand, dans lequel il s’engage à livrer une oeuvre en deux volumes qui portera pour titre : "Critique de la politique et de l’économie politique". Il ne se doute pas à ce moment qu’il développera ce projet toute sa vie... et qu’il restera inachevé.

Cette oeuvre devait assurer la continuité de l’ensemble des travaux qu’il avait réalisés durant les années 1843-1844 : nous nous référons ici à la "Critique de la philosophie de l’Etat de Hegel", mais aussi et surtout à "La question juive", à la "Critique de la philosophie du droit de Hégel", aux "Gloses critiques marginales à l’article ’Le Roi de Prusse et la Réforme sociale, par un prussien’", ainsi qu’aux manuscrits intitulés "Manuscrits de Paris". Dans ces différents textes, la rupture de Marx avec la totalité de la société bourgeoise s’est consolidée. La critique de l’Argent et de l’Etat, dans leur relation dialectique, constitue la clé de ces travaux. Le prolétariat en tant que négation vivante de l’argent, de l’économie, de l’Etat, du travail,..., est devenu le sujet actif de cette critique. D’autres affirmations, d’autres ruptures complètent la cassure totale avec la société bourgeoise : le dépassement de la philosophie coïncide avec la négation pratique de l’économie, de la politique..., l’arme de la critique ne peut se substituer à la critique par les armes, la révolution sociale prolétarienne apparaît comme une nécessité historique, l’auto-émancipation du prolétariat constitue la base de l’émancipation totale de l’homme.

Quelques années plus tard, Marx fait un autre plan de son oeuvre dans lequel, après les "chapitres" (qui deviendront "sections" puis "livres" !) sur le "capital", la "propriété foncière" et le "travail salarié", il conçoit un livre sur "l’Etat". Mais l’intense activité militante que mène Marx durant toute sa vie l’empêche d’aborder explicitement ce thème, et de le traiter distinctement des autres sujets, tel qu’il en avait l’intention. C’est ce qui permet à certains d’affirmer de manière imbécile que "Marx n’a pas de théorie de l’Etat » [1] ou que "Marx n’a pas fait de critique de la politique" ou pire encore, de maintenir la légende bakouniniste et kautskyste (puis léniniste, stalinienne) d’un Marx prétendument "adorateur de l’Etat" ! En plus du texte que nous présentons ici, en plus des textes écrits au cours des années 1843-1844 et que nous venons de mentionner, il existe dans l’oeuvre de Marx d’autres documents déterminants sur cette question, qui démontrent explicitement l’inanité de pareilles affirmations. Avec Maximilien Rubel, citons entre autres :

— "Notes en marge du livre de Bakounine ’Etatisme et anarchie’" (1873)
— "Critique du programme de Gotha du Parti ouvrier allemand" (1875)
—  "Commune paysanne et perspectives révolutionnaires en Russie" (réponse à Vera Zassoulitch) (1881)

"Ces trois documents constituent en quelque sorte la quintessence du livre que Marx pensait écrire sur l’Etat", poursuit Rubel [2].

* * *

Quant aux circonstances qui amenèrent Marx à écrire les "Gloses critiques marginales..." que nous présentons maintenant, nous en retrouvons une description dans la "Note d’introduction" effectuée par "Etcetera" et que nous reproduisons ii [3] :

"A la fin de l’année 1843, Marx quitte l’Allemagne et s’installe à Paris avec d’autres intellectuels allemands, à la suite des ordonnances du gouvernement prussien relatives à la censure, ordonnances qui l’amènent à démissionner du poste de directeur du quotidien démocrate-libéral "La Gazette Rhénane", et lui suscitent ce commentaire évoquant Pline le Jeune : "Oh ! rare fortune, celle des temps où l’on pouvait penser ce qu’on voulait, et dire ce que l’on pensait !", citation par laquelle il concluait son article "Notes sur la récente réglementation de la censure prussienne", écrit en janvier/février 1842 et publié un an plus tard dans les "Anecdotes" que dirigeait A.Ruge en Suisse allemande.

A peine arrivé à Paris, Marx projette avec Ruge la création d’une nouvelle revue visant à "réaliser la critique impitoyable de tout ce qui existe". Il s’agit des "Annales franco-allemandes" dont le premier et unique numéro parait en février 1844, et dans lequel Marx signe deux articles : "La question juive" et "Introduction à la critique de la Philosophie du Droit de Hegel". Marx présentait ce dernier article en guise d’introduction à une étude plus large entamée durant le printemps et l’été 1843. Au cours de cette période, il s’était retiré à Kreuznach (dans la résidence de Jenny, avec laquelle il se marie en juin de cette même année) où il avait abordé la révision critique du paradigme hégélien, le dénonçant sans détour comme une pure mystification, critique dont découle déjà son adhésion à la cause ouvrière. Les Manuscrits de Kreuznach, inachevés, ne furent publiés que bien plus tard (1927), mais dans ceux-ci on découvre déjà ses réflexions à propos de l’Etat et ses relations avec la société civile, à propos des ordres corporatistes et de la bureaucratie, à propos de la propriété privée.

Le court séjour de Marx à Paris (un peu plus d’un an) peut se réaliser grâce à la générosité de ses amis de Cologne qui lui envoient de l’argent pour lui permettre de répondre aux nécessités domestiques de sa nombreuse famille.

La France représentait à ce moment l’avancée de la civilisation bourgeoise et le pays des traditions révolutionnaires. Les lectures de Marx à Paris se centrent sur l’étude de la Révolution française et sur le courant historique qui expliquait le développement de la société française depuis le Moyen-Age comme une série ininterrompue de luttes des classes : des auteurs tels Guizot et Thierry sont cités dans ses cahiers, remplis de notes, comme exemples de ce courant historique. Il s’intéresse également à la philosophie matérialiste qui, partie de Descartes et surtout de Locke, débouche sur une philosophie sociale et constituera, tout au long du 18ème siècle, le substrat théorique des arguments des Encyclopédistes face aux classes gouvernantes.

Le contact avec le mouvement ouvrier est révélateur pour Marx. Avant de partir d’Allemagne déjà, et sans abandonner encore le terrain philosophique, il avait fait remarquer qu’il ne suffisait pas de clamer l’idée pour en faire la réalité, mais qu’il était nécessaire que la réalité elle-même se proclame pour se dresser en idée ; c’est donc avec cette conviction de la nécessité de conjuguer théorie et pratique qu’il découvre précisément cette même théorie en mouvement, le socialisme et le mouvement ouvrier convergent.

A cette époque, il a encore de longs entretiens avec Proudhon, entretiens auxquels se joindra ensuite Bakounine ; c’est de cette époque que date également l’édition de "L’Union Ouvrière" de Flora Tristan, dont le postulat central annonçait l’émancipation des travailleurs comme étant l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes et où apparaissent déjà les termes de "prolétariat" et "classe" que Marx reprit dans l’"Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hégel".

Ce dernier écrit est important parce que Marx y fait apparaître le prolétariat comme classe émancipatrice de l’ensemble de l’humanité ; mais l’article publié quelques mois plus tard dans le "Vorwärts" intitulé "Gloses critiques marginales à l’article ’Le Roi de Prusse et la Réforme sociale, par un Prussien’" est encore plus déterminant comme apport à sa théorie de la révolution.

Le "Vorwärts" était un périodique allemand fondé à Paris au début de 1844. A partir du mois de mai, Bernays, le nouveau directeur, y impulse une tendance plus nettement antiprussienne et fait appel à des collaborateurs tels Ruge, Heine, Herwegh, Bakounine, Weerth, Engels et Marx. Ruge, qui avait écrit à de nombreuses reprises dans ce périodique signe un de ces articles sous le pseudonyme d’"Un prussien", afin d’en imputer la paternité à Marx, d’après Mehring. Dans cet article, Ruge critiquait une ordonnance de Frédéric-Guillaume IV exigeant des autorités chargées d’assister les pauvres, qu’elles en appellent à la charité chrétienne de l’ensemble des allemands. Dans sa réponse, le périodique parisien "La Réforme" présentait cette ordonnance comme une mesure prise sous l’emprise de la peur et du sentiment religieux, suite à la révolte des tisserands de Silésie, et affirmait également que l’ordonnance prussienne était le signe annonciateur d’une révolution que l’Europe ne pouvait éviter.

Le fait historique concret qui servit de prétexte à la polémique fut la révolte des tisserands de Silésie. Cette région d’Allemagne concentrait des masses d’ouvriers qui travaillaient dans des usines de textiles, et voyaient leurs journées rallongées par du travail pris à domicile ; l’exploitation sans limites de cette main d’oeuvre constituait un véritable filon pour l’accumulation rapide de capital. Les tisserands exprimaient à l’aide d’un chant d’une lucidité sombre non seulement leur propre situation mais aussi celle des propriétaires de ces fabriques :

"Vous êtes la source de la misère
Qui opprime ici le pauvre
Vous êtes ceux qui arrachez
Le pain sec de sa bouche
(...)
Mais votre argent et vos biens
Disparaîtront un beau jour
Comme le beurre au soleil.
Que restera-t-il alors de vous ?"

Le 4 juin, la police arrête un tisserand qui chantait cette chanson sous les fenêtres d’un fabricant. La réponse fut immédiate. L’après-midi même, une foule en colère pille les maisons des industriels et détruit les livres de comptabilité. Le jour suivant, 3000 tisserands se dirigent vers un village voisin et y prolongent le mouvement de révolte en s’affrontant à l’armée. Malgré les coups de feu contre la foule, malgré les morts qu’ils causèrent, l’armée ne peut contenir la furie des tisserands qui parviennent à chasser les soldats du village à coups de pierres et de bâton. Le 6 juin, le gouvernement envoie trois compagnies d’infanterie et une batterie d’artillerie qui finit par écraser la rébellion. Les survivants cherchèrent refuge dans les montagnes et les bois avoisinants.

Marx répondit à Ruge dans l’article qui est présenté ici. Il franchit un pas supplémentaire dans la mise en valeur du mouvement ouvrier, et dans sa rupture avec le néo-hégélianisme. Par le biais du concept de "conscience", Marx se détache de la séparation philosophie active/prolétariat passif, unifiant philosophie et prolétariat et convertissant celui-ci en un élément actif de la révolution."

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En ce qui concerne les problèmes conceptuels et les problèmes de traduction, nous renvoyons le lecteur aux "éclaircissements finaux" qui font suite au texte de Marx. Précisons encore que les italiques mis en gras qui se trouvent dans le texte de Marx, sont le fait de notre rédaction. Nous avons repris la traduction qu’Invariance en a donné dans son No.5, agrémenté des quelques corrections opérées par les Editions Spartacus qui la republièrent en 1970.

(Suite avec le texte de K. Marx : Gloses critiques marginales à l’article "Le Roi de Prusse et la réforme sociale par un prussien")