Anti-patriotes, bien sûr - La Havane, 10 août 1890
Communisme N° 37 – Décembre 1992
Article mis en ligne le 11 mai 2020
dernière modification le 14 novembre 2020

par ArchivesAutonomies

"Comme un infamant stigmate, on nous jette constamment à la figure, à nous anarchistes [1], l’épithète d’anti-patriotes.

Ceux qui ainsi nous qualifie pensent que les sens de celui qui ne se vante pas d’être patriote ne peuvent être que corrompus, pervertis.

Mensonge ! C’est précisément parce qu’ils ont des sentiments raffinés, parce qu’ils aiment l’humanité plus que quiconque que les anarchistes sont très fiers de se proclamer anti-patriotes.

Depuis les temps les plus reculés, nous avons vu l’humanité se déchirer au cri bestial de la patrie.

D’abord les nations de l’Est de l’Asie, ensuite l’Egypte et la Grèce, puis Rome, et plus tard la France et l’Espagne. Qu’ont-elles fait, en tous lieux où passèrent leurs armées afin de repousser leurs frontières respectives, si ce n’est joncher la terre de crânes et d’os ? Être patriote, c’est être assassin ! Aucun grand patriote ne s’est jamais présenté à nos yeux autrement que les mains couvertes de sang et le cœur plein de rancune à l’égard de ses semblables.

On nous dit que celui qui n’aime pas sa patrie n’aime ni sa famille, ni sa mère.

Mensonge ! C’est précisément parce qu’il n’aime pas sa patrie que l’anarchiste peut s’identifier au Noir, au Chinois, au Français et à tous les habitants de la terre. Ce sont eux qui constituent sa famille, et jamais distinction de foi, de baptême,... ne pourra motiver une boucherie au sein de cette famille.

C’est précisément parce que les anarchistes aiment leur mère, c’est-à-dire la Nature, la seule qui engendre tous les hommes, qu’ils lui vouent un culte fervent, et font très attention à ne pas détruire son œuvre éminente et prodigieuse.

Les patriotes en font-ils autant ? Combien de fois n’a-t’on pas vu deux hommes de camp opposé, deux hommes mis au monde par la même mère, s’entre-dévorer comme des bêtes féroces, uniquement parce qu’ils étaient nés dans des pays différents et que les drapeaux qui firent de l’ombre à leur berceau n’avaient pas la même couleur ?

Et cette Nature vierge, qui toujours d’une main prodigue nous a comblé de dons inappréciables, combien de fois n’a-t-elle pas vu ses créations les plus robustes et les plus capricieuses détruites par la hache du patriote, ou consumées par le feu vorace qu’il avait allumé ?

Ah Patriotes ! Vous osez dire que nous sommes incapables d’amour parce que nous n’aimons pas la patrie ? Et bien sachez, vous qui jugez héroïque le fait que Guzmon Le Bon offre l’arme homicide à ceux qui allaient égorger son fils en sa présence, sachez qu’aucun anarchiste n’est capable de fournir le couteau qui tuera l’un de ses semblables.

Si les nations possédaient des frontières naturelles comme les plages de sables bordées par l’océan ; si tel le poisson hors de l’eau, l’homme ne pouvait survivre hors de son pays, les patriotes auraient raison de penser ce qu’ils pensent et de sentir ce qu’ils ressentent puisqu’alors l’homme ne souffrirait pas de ne pouvoir traverser les frontières. Mais il n’en est rien ! Et étant donné que le patriotisme consiste à tuer des gens pour étendre le domaine de quelques despotes qui se sont partagés la terre selon leurs caprices, est-il raisonnable que ceux qui comprennent cela, continuent à l’encourager ?

Non, mille fois non.

Nous, anarchistes, avant de nous lancer contre nos semblables pour nous entre-dévorer comme des bêtes féroces et affamées, et sachant qu’il n’y a pas d’autre moyen que de détruire des êtres humains pour supprimer les préoccupations funestes, nous prendrons le parti de nous unir, de nous rassembler pour, dès que l’heure viendra, faire immédiatement disparaître cette bande de comédiens qui insufflent dans le peuple le sentiment patriote qui transforme les hommes en véritables monstres.

Vous, les pervers, les profiteurs de la politique, sachez que nous, anarchistes, nous sommes anti-patrio tes et qu’aujourd’hui, la quasi totalité des travailleurs le sont. Cela signifie qu’il est terminé le temps où vous nous envoyiez mourir comme des moutons. Laissez tomber la patrie, elle ne vous remplira plus le ventre !

Déjà l’ouvrier français et l’ouvrier allemand se tendent fraternellement la main par dessus les frontières, à tel point que les aventuriers qui vivent de la chose publique s’époumonent, les poings serrés, dans chacun des pays, sans arriver à liquider la paix européenne, ce qu’ils aimeraient bien faire pour vivre mieux.

Ah, si les temps étaient différents !

Ah, si nous vivions à cette époque où il suffisait qu’un roi se lève de mauvaise humeur pour que le monde s’embrase ! A cette heure, il ne resterait plus une seule pierre en Europe. La soif de combat est telle dans les sphères élevées, que si les anarchistes n’existaient pas, le monde ne serait plus qu’un cimetière.

Si c’est grâce à la diminution du nombre de patriotes que nous ne nous battons pas, nous ne pouvons que confesser le juste orgueil que nous éprouvons d’être taxés d’anti-patriotes."