Suite de la présentation du journal Terre Libre (1934-1939)
Article mis en ligne le 29 février 2020
dernière modification le 6 juin 2020

par ArchivesAutonomies

Suite de la présentation du journal Terre Libre  :

Du numéro 21 au numéro 64 et dernier [1]

Jusqu’en mai 1939, la plupart des numéros ont quatre pages, parfois huit. Ils coûtent 25, 30, 50, 75 centimes, puis 1 franc en 1939. Des problèmes de financement sont régulièrement signalés du fait de la "cherté de la vie".

Le Gérant est Auguste Boulet, puis Jean Dupoux à partir du numéro 22, puis Armand Baudon [2] à partir du numéro 29.

Le siège de la Rédaction et de l’Administration change souvent  : Marchal, 89, rue d’Angoulême, Paris Xè. Puis F. Planche, 42, rue de Meudon, Billancourt (Seine) à partir du numéro 29. Puis 10, rue Emile-Jamais à Nîmes (Gard) à partir du numéro 35. Puis Henri Béné, BP 63, Nîmes (Gard) à partir du numéro 45  ; et enfin Secrétariat de la F.A.F. Service "Terre Libre" 12, Cité Dupetit-Thouars, Paris (3è), à partir du numéro 60.

Le tirage tourne autour de 5.000 exemplaires — du moins en avril 1936. Le chiffre de 4.500 est avancé pour les numéros 32 et 33 de l’été 1936. Plus rien ensuite. [Après, on ne sait pas].

La cheville ouvrière de Terre libre reste André Prudhommeaux, accompagné de Voline comme co-"rédacteur responsable". Les autres rédacteurs sont J. Dupoux, Guy Michel Rayon, P. V. Berthier, C. Paris, Maurice Imbard, Henri Zisly. D’autres participent plus occasionnellement comme Sanzy, L. Laurent, André Montagne, Yann Braz, L. Barbedette, Fred Durtain, Lacharme, Jean Lhomme, Sébastien Breton, Hem Day, Pierre Besnard, Gabriel Gobron, A. Daillan.

Des articles sont souvent signés d’une lettre, ou de pseudos, ou pas signés du tout.

Dominique Attruia, ancien responsable légal et co-rédacteur du journal Spartacus (1931), écrit aussi régulièrement dans Terre Libre, et surtout dans le cadre de la rubrique "Nos problèmes..." où chacun défend sa position, en toute liberté dans la mesure où s’y expriment des idées qui "ne sont pas en contradiction formelle avec la ligne générale du journal", écrit Voline dans une lettre [inédite] à Attruia du 16 octobre 1937. Il ajoute  : "Je ne m’accroche nullement à l’étiquette formelle de tel ou tel camarade  ; les idées intéressantes, utiles d’un ami sincère, même s’il est en désaccord avec nous sur certains points [...] trouveront toujours hospitalité dans "Terre Libre"."

À partir du numéro 21, daté de janvier 1936, la première page de Terre Libre change radicalement de graphisme.

Dans le numéro 22 de février-mars 1936, changement de graphisme encore pour le titre, et apparition d’un sous-titre  : "Organe libertaire mensuel". L’encadré "À nos lecteurs" explique que suite à des difficultés techniques la parution régulière du journal a "marqué un temps d’arrêt", et que la rédaction collective et l’impression se feront désormais à Paris.

Les deux dernières pages sont dédiées à "Terre Libre Fédéraliste" sous "la responsabilité morale des camarades correspondants de province".

À partir du numéro 23 d’avril 1936, une autre rubrique régulière — "Nos problèmes" — est réservée "à un libre examen, sans distinction de tendances, de toutes les questions [...] qui intéressent les anarchistes". [Chaque] auteur d’article est lui-même — et lui seul — responsable de ses idées et de ses erreurs. [...] nous ne laissons pas ces erreurs sans réponse, car nous supposons que quelqu’un les verra, les relèvera et y répondra. [...] Faute de réponse d’un tiers, la rédaction elle-même peut toujours intervenir pour répondre", précise Voline dans sa lettre à Attruia.

La rubrique s’ouvre par une "étude approfondie" sur l’URSS, sous la plume du futur auteur de la "Révolution inconnue". La sous-rubrique : "Actualité et perspectives" est ainsi présentée : "La guerre, le fascisme, le bolchévisme, la “crise”, la résistance désespérée du capitalisme, ses efforts d’adaptation, ses transformations et son agonie. [...] On cherche à saisir le sens profond, le sens caché de cette terrible actualité, à comprendre le vrai enchaînement des événements, à deviner leur dénouement final."

À partir du numéro 24 de mai 1936, avec "URSS Déblayons le terrain", Voline continue la série d’articles "analytiques bien alimentés" sur le "problème de l’URSS", annoncée dans le numéro précédent. Paraît au même moment un numéro des Cahiers de Terre Libre : "De Taylor à Stakhanov. Le travail en URSS."

La publication de ce mensuel (parfois bi-mensuel) n’est pas toujours régulière : il ne paraît pas de novembre 1936 à janvier 1937. Les événements d’Espagne accaparent énormément les rédacteurs qui participent également, pour certains, à L’Espagne Antifasciste CNT-FAI-AIT. Édition française de Solidaridad Obrera qui démarre le 22 août 1936 [3].

Le numéro spécial du27 d’août 1936 comporte huit pages en rapport avec cette actualité. Les numéros suivants en auront désormais autant.

À partir du numéro 28 de septembre-octobre 1936, Terre Libre devient l’"Organe de la Fédération Anarchiste de langue Française (F.A.F.), paraissant le premier du mois", et la constitution de la F.A.F est annoncée dans un encadré. Le titre change de graphisme.

Le journal est "affaibli par des mois de silence, une caisse vide, une organisation embryonnaire, avec un retard de six mois à rattraper" lit-on dans le numéro 29 du 8 février 1937. Terre Libre reparaît en alternance avec L’Espagne Nouvelle, Bulletin Hebdomadaire d’Information "destiné à remédier au manque d’informations directes et véridiques sur l’Espagne nouvelle" [4]. La page 7 est dédiée à la réapparition de La Clameur, autre organe anarchiste, aussi en difficulté.

En page 6, dans une nouvelle rubrique — "Les événements d’Espagne et l’Anarchisme" — la rédaction signale qu’elle ouvre "un nouveau problème, d’une exceptionnelle importance. [...] Une forte partie de nos amis de la CNT-FAI ont opté pour l’activité politique des anarchistes en Espagne". La plupart des numéros suivants (notamment les 40, 43, 44 et 47) rendront compte des dures polémiques entre des rédacteurs de Terre Libre et des représentants de l’UA au sujet de son dernier congrès, et plus largement sur le bien-fondé du maintien de la critique des premiers portée contre les "dirigeants de la CNT et la FAI [5]".

Dans le numéro 34 une page entière est consacrée à "La vie de la FAF", rubrique régulière presque jusqu’à la fin de Terre Libre.

À partir du numéro 35 du 10 septembre 1937, Terre Libre paraît tous les quinze jours [6], avec quatre pages, à 50 centimes. Le titre change de graphisme.

À partir du numéro 52, une nouvelle rubrique s’intitule "Causeries avec nos lecteurs". Dans le 53 il est précisé que Terre Libre n’est pas un journal "mais une revue sous forme de journal".

Terre Libre redevient mensuel à partir dunuméro 60, du 29 septembre 1938, avec une nouvelle équipe de rédaction et d’administration. Une nouvelle rubrique apparaît : "Vers une internationale anarchiste", d’Henri Zisly.

Le numéro 62 ne paraît qu’en mars 1939, après "six mois de silence", quand "jamais le ciel de l’Europe et du monde n’a été plus noir qu’à cette heure où l’Espagne voit périr un à un ses derniers espoirs révolutionnaires. Dans "Les tâches de l’heure", en page 1, la rédaction parisienne affirme "une solidarité sans réserve. [...] Cette solidarité, dont l’expression élémentaire a été trouvée par nos camarades de la F.A.I. dans la constitution, en pleine dictature Rivériste, de leurs groupes d’affinité comme unités autonomes d’action, d’amitié et de mutuel secours — est aujourd’hui la condition indispensable de notre existence. [...] La plus urgente des tâches qui s’imposent à notre organisation de langue française est celle que pose l’exode en masse de nos camarades espagnols".

Le numéro 64, et dernier, du mois de mai s’ouvre sur ce constat de la rédaction : "Tournant jusqu’ici en vase clos, végétant de formules figées d’expression et de propagande, I’organe de la F.A.F. a perdu contact avec le public."

Le thème de la guerre qui vient est très présent. Dans "Réponses à l’Enquête sur la guerre", page 4, on lit : "Quel est le révolutionnaire digne de ce nom qui n’a profondément senti que la défaite de nos frères d’Espagne, c’était notre propre défaite. Nous sommes sur le point d’en recueillir les fruits amers. Quand la guerre éclatera, il n’y aura qu’une seule ressource : sauver chacun sa propre peau."

Sélection d’articles qui ont retenu notre attention, avec des notes de lecture :

Dans le numéro 21 de janvier 1936, trois articles se détachent :

"Bloc des Gauches et Prolétariat" de D. Attruia, qui souligne que "la lutte contre la guerre et le fascisme [...] est devenue la préoccupation dominante des partis et syndicats qui se réclament de la classe ouvrière. On n’entend plus parler de la révolution prolétarienne. [...] la classe ouvrière continue de suivre [...] sans rien voir ni comprendre, ces imposteurs professionnels de la politique".

"Bloc bourgeois ou Révolution ?", une critique du Front populaire en France : la Fédération Communiste Libertaire propose la création d’un "Front Révolutionnaire Prolétarien", avec un "programme minimum" comprenant "la préparation minutieuse de la grève générale à opposer à un coup d’Etat fasciste, ou à une menace précise de guerre".

Un regard autocritique sur "La presse anarchiste" qui "traîne une existence morne, effacée". Le Libertaire, Le Combat Syndicaliste, La Conquête du Pain, l’En Dehors, La Revue Anarchiste "ont une vie plus ou moins précaire et sont à peine lus en dehors des cadres de leurs fidèles partisans". Cet article (signé "V".) est ainsi commenté par AP  : "Nos organes présentent de graves faiblesses. [...] nous employons une bonne part de nos forces à nous isoler de la réalité, à nous confiner dans le cercle étroit des mots et des formules qui nous sont chères, et à discuter abstraitement, à perte de vue, autour de trois ou quatre problèmes moraux. [...] Nous pourrions transporter notre lutte des cadres de la secte à ceux de la société [...] Et nous remplirions enfin notre rôle qui est de rendre psychologiquement insupportable au plus grand nombre d’individus possible, dans son essence comme dans toutes ses manifestations, le système capitaliste-autoritaire qui nous broie."

Suivent des propositions concrètes pour modifier la forme et le contenu de Terre Libre.

Dans le numéro 24, de mai 1936, dans l’article "La croisade des asticots", on note que Prudhommeaux s’égare dans les ornières de l’antisémitisme de gauche en dénonçant la "Finance juive". Cela s’inscrit dans une certaine continuité au vu d’un autre de ses articles publiés dans Le Semeur n°238 , du 21 octobre 1933 — "Carnet d’un Réfractaire. Le fascisme des antifascistes" [7] — où il fustige "la “financière” Marthe Hanau saisie par le chauvinisme juif", et la "coalition souhaitée du judaïsme et du marxisme de la démocratie sociale et de la finance contre la nation allemande". Il associe la lutte contre "la bastille du capitalisme parlementaire" à la dénonciation de la "forteresse de la financière Hanau" [8]

Le numéro 25 de juin 1936 s’ouvre sur l’article "L’unité en Espagne" rendant compte du IVè congrès de Saragosse de la CNT en mai 1396, clôturé par un meeting auquel ont assisté 200.000 personnes. Il aboutit à "une définition précise du programme révolutionnaire de la CNT  : le communisme libertaire comme réalisation immédiate à l’échelle de toute l’Espagne."

Dans le numéro 26 de juillet 1936, J. Dupoux fustige dans "En attendant la répression" le Front Populaire "qui vient d’instaurer en France le syndicalisme d’Etat", et il rappelle qu’il y a "un Front populaire en Espagne, l’aîné de celui de France. Il a fait ses preuves".

Voline poursuit sa chronique sur l’URSS en s’attaquant notamment aux "légendes" sciemment lancées par les bolchéviks "dans le but de justifier leurs actes, leur attitude, leurs reculs"  ; ici la légende du "peuple [russe] arriéré".

Dans le numéro spécial 27 d’août 1936 [9], un article écrit le 23 juillet — "Vive le Front Libertaire d’Espagne !"— avance que "La tempête franchira les frontières espagnoles. Sa répercussion sur d’autres pays sera immense. [...] [En cas de] victoire du peuple en armes [...] nous prévoyons, en Espagne, ceci  : soit la victoire immédiate et totale de l’idée anarchiste, après une courte lutte avec les éléments cherchant à revenir à la vieille base autoritaire [...] ; soit l’instauration d’un gouvernement de gauche (socialiste ou “communiste”) lequel ne saura [...] se maintenir longtemps. [...] il est absolument urgent de créer une union fédérative des anarchistes de toutes les tendances."

Dans le numéro 28 de septembre-octobre 1936, la FAF "déclare que le seul groupement syndical en France, où peut et doit militer un anarchiste, est la C.G.T.S.R. Rompant avec une tradition qui a porté un tort immense au mouvement libertaire de ce pays, la F.A.F. se détermine franchement. [...] Si les militants de la F.A.F. le veulent — et ils le voudront — les initiales C.G.T.S.R. — F.A.F. obtiendront bientôt ici, la même renommée qu’ont, en Espagne, celles de nos glorieuses aînées : la C.N.T. et la F.A.I. " (article intitulé "Espoir  !")

On remarque page 2 un petit encadré "À l’attention de certains journalistes", signé "un de la CNT", ironisant sur un texte paru dans Le Peuple, qui présentait Juan García Oliver comme "ministre de la guerre de la Catalogne". Le premier concluait : "Il n’y a pas dans la C.N.T le plus petit symptôme de maladie ministérielle. Si jamais un cas isolé se présentait, on peut être sûr que ce ne serait pas le commencement d’une épidémie."

Il faut croire que ce rédacteur écrivait avant le 26 septembre 1936, date de l’entrée de consellers de la C.N.T. dans le gouvernement de la Generalitat...

Dans la rubrique "Nos problèmes", Guy Michel Rayon semble plus lucide. Il demande dans "Et après ? Réfléchissons !" : [Nos camarades libertaires espagnols] "accepteront-ils de se mettre à la remorque des marxistes ou socialo-réformistes pour former — ou seulement soutenir — un gouvernement de "Frente popular" ? [...] Et si [...] un tel gouvernement voyait le jour, quelle devrait être leur conduite à cet égard ? Il y aurait — il y aura — deux voies ouvertes : la première mènerait à la collusion avec les éléments marxistes ou réformistes [...]. Il y aura aussi la voie largement ouverte du communisme libertaire. [...] La question est-elle prématurée ? Non !"

Dans le numéro 30 de mars-avril 1937, deux opinions diamétralement opposées s’expriment dans la rubrique "Les événements d’Espagne et l’Anarchisme", sur la participation de la CNT-FAI au gouvernement : d’un côté "abandon des principes" ; de l’autre "modification de tactique".

Dans le numéro 31 de mai 1937, on lit page 4, dans la même rubrique que "le lecteur doit savoir que l’attitude officiellement connue est celle d’une partie seulement de la CNT et de la FAI ; qu’il existe en Espagne [...], et dans les rangs même de la CNT et de la FAI, une forte opposition laquelle [...] est déjà fortement combattue par les “officiels” : on l’empêche d’agir, elle est censurée, menacée, éliminée... [10] ". Voline conclut : "nous avons le devoir de nous ranger “pratiquement” du côté de cette opposition si nous sommes d’accord avec elle."

Un petit article revient sur la question du "Pacifisme devant la révolution", et invite les "pacifistes intégraux" à tirer les leçons des événements d’Espagne.

Le numéro spécial 32 de juin 1937 s’ouvre sur la photo de Camillo Berneri [11], "collaborateur à Terre Libre, assassiné à Barcelone le 5 mai 1937". Dans l’article de pleine page "Pour faire connaître la vérité", il est constaté que "la contre-révolution [...] cherche à s’affirmer définitivement. [...] Le gouvernement “autonome de Catalogne” s’y prête avec ardeur. [...] La véritable révolution est représentée [...] par les masses qui [...] luttent et construisent sur la base du Communisme Libertaire".

On lit dans l’article suivant — "Et maintenant  ?" — cette déclaration de la FAF, rédigée le 26 mai : "Nous affirmons que l’attitude des dirigeants de ces organismes [CNT-FAI] a abouti à un renforcement redoutable de la réaction ; [...] que leurs déclarations réitérées de victoire et de satisfaction ne sont que de la phraséologie, du mensonge. [...] Nous affirmons que la déplorable expérience est concluante, qu’elle a assez duré, et que [...] les dirigeants “gouvernementaux” de la CNT-FAI n’ont plus la parole."

Voline ajoute plus loin, page 3 : "Si certains camarades ont adopté une position et une activité contraires à leurs principes, de deux choses l’une : ou bien les principes sont vrais, et alors ces camarades ont commis une erreur, ou bien les camarades ont raison, et alors les principes sont faux".

Dans le numéro 34 d’août 1937 quatre pages sur huit rendent compte du débat interne tendu quant à l’attitude à adopter face à la "fausse route" empruntée par "une partie des anarchistes espagnols et les dirigeants de la CNT-FAI. Pas plus". On note la publication d’un communiqué diffusé clandestinement à Barcelone par "des camarades de la CNT" qui s’indignent de la répression dont ils font l’objet.

Dans le numéro 35 du 10 septembre 1937, trois pages sur quatre sont consacrées au compte-rendu du congrès de la FAF de la mi-août à Clermont-Ferrand. Concernant l’Espagne est adoptée une "Résolution en faveur des camarades emprisonnés et victimes de la répression stalinienne."

Dans le numéro 36 du 25 septembre 1937, la traduction d’un article tout en ironie de Felipe Alaíz [12], commente la constitution, en juillet 1937, de la FAI en parti "qui aspire aux fonctions gouvernementales [...], et les attend de la permission, de l’invitation et de l’initiative de l’autorité." Il conclut : "Camarades ministrables, cessez de vous dire anarchistes et l’horizon s’éclaircira. [...] Laissez l’anarchie vivre libre. Sans vous, elle vivra beaucoup mieux. Vous vivrez aussi beaucoup mieux sans elle" (in "En Espagne. Un nouveau parti  ?").

Dans le numéro 37 du 8 octobre 1937, page 3, le rédacteur de l’article "À travers notre presse" récapitule le chemin parcouru de "L’Espagne Antifasciste à La Nouvelle Espagne Antifasciste". Au sujet du premier organe, "Le mieux est souvent l’ennemi du bien : en voulant élargir la base "trop étroite" du journal, on tomba dans le confusionnisme. En posant la nécessité de ne mécontenter personne, le nombre des choses réelles qu’on "pouvait dire sans mentir" devenait ridiculement petit en une période de crise politique aiguë, comme celle des premiers mois de 1937. [...] Au moment où nous écrivons ces lignes, nous avons sous les yeux le numéro de lancement d’un nouvel organe franco-espagnol à grand tirage : "La Nouvelle Espagne Antifasciste, organe des Espagnols résidant en France et de l’Antifascisme international". Techniquement, ce journal à six pages, à texte copieux en deux langues, est peut-être une réussite. Mais le principe de l’Union Sacrée qui s’inscrit à son fronton, est de ceux auxquels le développement de la situation espagnole et internationale portera les coups les plus rudes. Ce qui pouvait paraître réalisable dans l’atmosphère enthousiaste du 19 juillet — l’union de toutes les forces antifascistes contre l’ennemi commun — appartient de plus en plus au domaine des illusions périmées."

Page 2, dans "De surprise en surprise" Pierre Besnard [13] revient sur un article paru dans Terre Libre numéro 36, rubrique "Nos problèmes en général" : "La grosse faute qui a été commise en Espagne est la suivante : on n’a pas supprimé immédiatement le pouvoir politique ; on ne l’a pas remplacé par la véritable administration des choses, qui ne pouvait être l’œuvre que des communes libres et fédérées nées spontanément de la Révolution. [...] Et puis qu’est-ce que cette “découverte” que vous appelez de cette expression, "le droit à la paresse" ? Elle est absolument impropre, croyez-moi. Parlez de droit au repos et aux loisirs, si vous voulez - et j’en suis d’accord - mais de grâce, ne nous resservez plus ce fameux "droit a la paresse", si cher à certains "anarchistes" de museum !"

Le numéro 38 du 22 octobre 1937 dresse en première page dans l’article "Pourriture" la liste les assassinats commis par les "marxistes stalinistes" en Espagne et ailleurs, dont celui de Durruti.

À partir du numéro 40, du 19 novembre 1937, une violente polémique démarre à partir du compte-rendu du congrès de l’UA [14] signé "Jasmin 22-25" : "Regard sur un congrès "anarchiste". Il cite notamment le reproche de "sectarisme" fait par Saïl Mohamed à la FAF et la CGT-SR. Ce dernier répond de manière très énervée dans le numéro 43, du 31 décembre 1937. D’autres articles nourrissent la rubrique "Autour du récent Congrès de l’UA", dont celui des Jeunesses Libertaires qui relèvent ce propos de Daurat : "Il faut créer un comité de coordination réalisant une forme révolutionnaire logique pour la période transitoire, et organisant la dictature du prolétariat sur le plan démocratique par un Gouvernement des Syndicats."

La controverse continue dans les numéros 44, puis 47 du 25 février 1938, où après avoir confirmé "qu’en ce qui concerne la FAF, nous ne croyons pas l’union possible avec elle tant que son attitude de dénigrement systématique persistera", Saïl Mohamed revient longuement sur le front d’Aragon et le groupe international de la colonne Durruti où il officia plusieurs mois en 1936. Il évoque la bataille de Perdiguera où "par la faute de quelques miliciens de parade, qui pris de panique s’enfuirent, soixante copains restèrent sur le carreau." Il tient surtout visiblement à faire un sort à la calomnie qui courut à son encontre à Barcelone de s’être blessé lui-même lors un échange avec l’ennemi à Quinto de Ebro — calomnie qu’il attribue à des "membres de la FAF".

Dans le numéro 45 du 28 janvier 1938, page 2, Marie et François Mayoux de La Ciotat adressent une "Lettre ouverte à P. Besnard" qui commence ainsi : "La lecture des derniers numéros du Combat Syndicaliste nous a causé une pénible surprise par le changement de ligne politique qu’elle nous a révélé [...] sous couleur d’approuver l’attitude de la CNT. [...] La CNT, sans crainte des conséquences, qui seront sûrement désastreuses pour ses adhérents, se bolchévise chaque jour un peu plus (on y dit : “l’organisation a toujours raison”, comme on dit en U.R.S.S.  : “le Parti a toujours raison...”). C’est fâcheux. [...] Dans le Combat Syndicaliste du 7 janvier 1938, on trouve reproduits deux articles de la Nouvelle Espagne Antifasciste sur la victoire de Téruel. [...] Le peu que nous savons de la Nouvelle Espagne Antifasciste nous fait prendre ce journal à allure officielle CNT-FAI (le Bulletin français CNT-FAI de Barcelone disparaît et se fond dans cette Nouvelle Espagne Antifasciste) pour une sérieuse tentative de démoralisation au profit du communisme russe des Espagnols résidant en France."

Numéro 51 du 22 avril 1938, page 2, dans "Le martyre obligatoire ?" A. P. s’insurge contre le docteur Marc Pierrot, membre du comité de patronage de la SIA [15], et principal rédacteur de la revue Plus Loin [16]. A.P. incrimine son article "SOLIDARITÉ INTERNATIONALE ANTIFASCISTE et quelques réflexions sur les bolchévistes, les pacifistes, etc.", paru dans le numéro 156 d’avril 1938, où il estime que Pierrot "exalte le martyre révolutionnaire et déclare que le pacifisme est un prétexte d’un égoïsme féroce. Il cite comme exemple celui des défaitistes qui abandonnent la guerre d’Espagne et se réfugient en France, au lieu de mourir pour la République : “Dans le Boletín du premier janvier [1938] (édition française) on pouvait lire que le Secrétariat des Relations Extérieures de la CNT et de la FAI s’est adressé aux organisations sympathisantes du monde entier et à l’opinion libertaire en général pour le mettre en garde contre une propagande défaitiste effectuée par certains groupements. Et il ajoutait [...] qu’il considère comme indigne de toute aide ceux qui, sans motif, abandonnent leurs poste de lutte en Espagne pour fuir à l’étranger...”".

A.P ajoute ses commentaires  : "Pierrot “entend exclusivement venir en aide aux camarades espagnols”, à l’exclusion, bien entendu, des déserteurs et d’autres défaitistes. [...] Les anarchistes internationaux ont donné plus que leur part de sang dans la guerre civile espagnole, et nul ne pourra leur reprocher de n’avoir pas poussé assez loin l’esprit de sacrifice. [...] La grande Patrie espagnole et la République, mais également la petite patrie de la CNT-FAI et de ses milices ont depuis longtemps fait comprendre qu’ils ne reconnaissaient aux camarades et aux volontaires étrangers d’autre droit que celui d’obéir militairement aux consignes données, et de se faire casser la gueule."

Et à propos des présumés "déserteurs", il précise : "Les camarades Armanetti, Cocciarelli et Crespi, [...] montés en ligne avec la première centurie italienne, plusieurs fois blessés, etc. [...] sont en danger de mort pour avoir voulu quitter l’Espagne républicaine, ses geôles. [...] Peut-être avant que cette page soit sèche, verrons-nous se produire l’exode en masse des “dirigeants”, des “responsables”, des “grands militants”, etc. Les sans-visas, les sans-papiers, les sans-grades se débrouilleront comme ils pourront."

Il appelle au "sauvetage organisé de tout ce qu’il est possible de sauver de la révolution espagnole, et cela pendant qu’il en est temps encore. [...] Il faut sauver les biens matériels [...] et dans la mesure du possible, les archives d’abord, la documentation que nous aurons à étudier pour tirer les leçons de cette formidable expérience".

Numéro 52 du 6 mai 1938, page 1, dans "la répression en Espagne" on apprend que "Ceux de nos camarades qui se trouvaient en prison sous Negrin-Prieto subissent le même traitement de la part du gouvernement Negrin-del Vayo. Condamnés ou acquittés, ils restent en prison. La preuve de ce que nous affirmons est fournie par les noms suivants, bien connus des lecteurs de la presse anarchiste et anarcho-syndicaliste, et que nous communique le Comité National de l’Union Anarchiste Italienne. À Barcelone, les camarades Armanetti, Crespi et Cocciarelli, acquittés par le tribunal militaire, sont toujours en prison. À Segorbe (Province de Castellón), les camarades Fusari, Morisi, Pisanchi, Pisani, Vezzulli, Masi, Mariotti et tant d’autres, acquittés eux aussi par les tribunaux, se trouvent toujours enfermés dans les prisons républicaines."

Page 2, dans la rubrique "Les événements d’Espagne et l’anarchisme", René Moisson jette un "Coup d’œil d’ensemble" avant le prochain Congrès de la FAF qui "portera sûrement à son “ordre du jour” — c’est le cas de le dire — la question d’Espagne. Il aura à se prononcer de manière précise sur cette question, si grosse de conséquences redoutables pour l’avenir de l’anarchisme à travers le monde, en général ; pour la santé de l’anarchisme français, en particulier. [...] Le fait de régression de l’anarchisme ibérique a provoqué chez nous des attitudes contradictoires de réticence, d’option réservée ou totale, enfin de net désaveu, selon le pôle de considérations nécessairement subjectives, tendancieuses, où l’on se place. [...]. Entre mille autres faits significatifs, rappelons que Le Libertaire a opposé un “démenti formel” à la version qui courait de l’assassinat de Durruti par les adversaires social-communistes de la FAI ; version aujourd’hui créditée par le témoignage même des persécutions ultérieures à Barcelone, et celui des camarades revenus de là-bas. Ou bien l’organe de l’UA. manquait de sûreté d’informations — ce qui est bien improbable et confondrait son démenti — ou bien il savait à quoi s’en tenir et il aurait agi par complaisance."