Kurdistan : le piège de la "libération nationale"
Le Communiste N° 3 - Septembre 1979
Article mis en ligne le 4 mai 2020
dernière modification le 3 mars 2020

par ArchivesAutonomies

Dans Le Communiste n°2, nous écrivions :

"Un nouveau bond en avant de la lutte de classe ou l’émergence d’un ordre contre- révolutionnaire : tel est l’enjeu actuel des combats en Iran. La classe ouvrière a déstabilisé un des pions majeurs de la chaîne impérialiste mondiale, l’enfonçant un peu plus dans le marasme de la crise. Il lui appartient maintenant d’empêcher que la bourgeoisie ne retrouve les ressources nécessaires pour colmater la brèche ouverte dans son système de domination"

("Les régimes se succèdent, l’oppression demeure", page II).

Aujourd’hui plus encore qu’hier, il est difficile de savoir ce qui se passe réellement en Iran. Mais les événements semblent progresser très rapidement. Tous ceux qui ne proclament pas une fidélité inconditionnelle à Khomeiny et à la droite islamique s’attirent les foudres de la répression. Le clergé chiite paraît décidé à balayer toute opposition, même celle ultra- conciliatrice de la gauche laïque accusée après les grévistes du pétrole et du secteur public d’être "contre-révolutionnaire". De son côté, l’opposition bourgeoise à Khomeiny multiplie ses appels à la démocratie et commence à les doubler de slogans "anti- fascistes".

Les conditions mûrissent dangereusement pour aboutir à une polarisation totale de la bourgeoisie sur un axe "droite- gauche" dont les protagonistes pourraient aller jusqu’à l’affrontement armé. Que cette hypothèse puisse se vérifier, il est trop tôt pour le dire. Au Kurdistan iranien, la situation a déjà commencé à s’orienter dans cette direction. Depuis plusieurs semaines, Khomeiny ne cesse d’appeler à la mobilisation nationale contre les Kurdes. L’armée est intervenue en force, avec tous les moyens de guerre moderne dont elle dispose, et les combats contre les partisans du PDKI (Parti démocratique du Kurdistan iranien) ont fait plusieurs centaines de morts. Cette intervention ne peut que radicaliser les groupements séparatistes qui se déclarent prêts à reprendre la guérilla contre les forces armées de l’Etat central et leurs auxiliaires "khomeinistes".

Le prolétariat est le premier visé par cette évolution, non seulement par chacun des camps en présence qui ne défendent ni l’un ni l’autre ses intérêts, mais par la polarisation bourgeoise elle- même. En dernière instance, seules deux situations peuvent diviser complètement la bourgeoisie. Une crise révolutionnaire où la classe dominante se révèle incapable de gouverner et où le prolétariat tend vers l’insurrection, et une situation où le prolétariat est mortellement hésitant, paralysé dans les filets des diverses fractions bourgeoises et incapable d’agir sur son propre terrain de classe. Dans le deuxième cas, le passage à l’avant- plan des antagonismes inter- impérialistes est le reflet de la faiblesse du prolétariat en même temps qu’un moyen d’approfondir sa désagrégation.

En Iran, après le renversement du Shah, la bourgeoisie s’est retrouvée unie derrière Khomeiny pour empêcher le prolétariat de poursuivre sur sa lancée. Les tortionnaires ou bureaucrates trop ouvertement rattachés à l’ancien régime se sont discrètement éclipsés tandis que les anciens partis d’opposition ont gagné l’avant- scène. La classe ouvrière n’était pas mûre pour les renverser également et ils se sont acharnés à entretenir l’ivresse de la victoire parmi les ouvriers et à multiplier les promesses de réformes sociales. Par ces procédés, ils ont pu obtenir une démobilisation relative du prolétariat qu’ils cherchent aujourd’hui à transformer en débâcle absolue.

Khomeiny ne se livre pas tout seul à ce travail de sape. La répression gouvernementale serait impuissante si elle n’était pas fortement aidée par l’œuvre de sabotage menée "à gauche", tantôt par le "soutien critique", tantôt par la lutte contre Khomeiny, mais sur une base démocratique (c’est-à-dire cherchant à introduire en Iran le système de collaboration de classes propre à la démocratie bourgeoise). Parmi les principales revendications démocratiques jouant un rôle de diversion sociale, figure le "droit à l’autodétermination des peuples kurde, baloutch, turkmène ou arabe".

LE CUL- DE- SAC DE LA "LUTTE NATIONALE KURDE"

Plus de la moitié de la population iranienne est composée de minorités ethniques ou religieuses. Cette situation vient greffer sur la lutte de classes des contradictions de toutes natures qui la compliquent et l’obscurcissent. Ainsi en est- il du "problème kurde" qui s’aiguise avec le démembrement de l’Empire ottoman (fin de la première guerre mondiale) et la constitution de nouveaux Etats dans la région. Aujourd’hui les Kurdes sont principalement répartis dans cinq Etats différents : la Turquie, l’Iran, l’Irak, l’URSS et la Syrie [1].

Les Kurdes constituent- ils une nation ?

" Pour des marxistes, il n’existe vraiment aucun critère suffisant pour indiquer où commence et où finit une "nation", un "peuple" et le "droit" des minorités nationales à s’ériger en nations (...). Ni au point de vue de la race, ni à celui de l’histoire, les mixtures qui représentent les Etats bourgeois nationaux ou les groupes nationaux ne se justifient. Deux faits seulement animent les bavardages académiques sur le "nationalisme" : la langue et le territoire commun et ces deux éléments ont varié continuellement au travers des guerres, des conquêtes"

(Bilan n°14, Le problème des minorités nationales, page 473).

En somme, aucun des arguments couramment avancés en faveur d’une "nation kurde indépendante" ne tient debout. Un seul critère pourrait être retenu :

"l’époque des révolutions bourgeoises est l’époque de la "nation" parce que la classe qui accède au pouvoir doit se donner une armature sociale qui corresponde aux bases contradictoires sur lesquelles elle posera ses fondements : la lutte intercapitaliste pour la domination du monde et le mouvements de classe du prolétariat (...). Etat capitaliste et Nation sont deux concepts indissolubles et se subordonnent l’un à l’autre. La "Nation" sans cet Etat est aussi impossible que cet Etat sans "Nation". En effet, cette dernière est le milieu social nécessaire pour mobiliser toutes les classes autour des intérêts de la bourgeoisie luttant pour la conquête du monde, mais comme expression des positions de la classe dominante, elle ne peut avoir pour axe que l’appareil d’oppression de celle ci : l’Etat"

(Bilan n°I4, ibid., page 474).

Existe-t-il au Kurdistan actuel les conditions pour imposer un nouvel Etat capitaliste et le doter d’une armature nationale ? Le prolétariat pourrait-il en bénéficier d’une façon ou d’une autre ? Voyons d’abord les faits.

Le mouvement kurde s’exprime indéniablement par le canal de dirigeants et de partis bourgeois,. Or ceux-ci ont toujours été conduits à collaborer avec les Etats constitués sur le territoire desquels ils trouvaient, ou au contraire avec des Etats qui leur donnaient un appui matériel de l’extérieur. Il serait plus correct de dire qu’ils ont toujours été un jouet dans les mains des ,grands impérialismes rivaux (depuis 1945, les USA et l’URSS) ou d’impérialismes moins puissants (l’Irak et l’Iran, par exemple), qui s’en servaient pour se combattre entre eux. Autrement dit, les fractions bourgeoises du Kurdistan n’ont pas trouvé d’autre moyen pour faire valoir leurs intérêts que de se placer sous la dépendance d’Etats impérialistes opérant dans cette région (particulièrement convoitée pour ses richesses minérales, pétrolières, etc., et sa position stratégique). On peut en déduire qu’elles n’ont pas la force de s’imposer par elles-mêmes dans un monde entièrement partagé et contrôlé par les grandes puissances impérialistes. Mais aussi que les bourgeois du Kurdistan craignent les exploités qu’ils tiennent sous leur joug, et qu’ ils préfèrent dans tous les cas s’associer contre eux avec les bourgeois concurrents (ainsi l’appui passé donné par le FDKI à Khomeiny et ses tentatives répétées de réconciliation avec le régime de Téhéran).

Les vicissitudes de la résistance kurde en Irak et en Iran sont particulièrement éclairantes à ce sujet. Vers le milieu des années 1960, l’Etat irakien combat le PDK irakien. Comme le parti Baas qui dirige l’Irak se rapproche du PC local et de Moscou, l’Iran et les USA intensifient leur aide militaire à la guérilla kurde de Barzani (qui livrera des militants du PDK iranien à la police du Shah pour bien prouver son attachement à ses fournisseurs). L’accord d’Alger de mars 1975 va modifier cette situation en rapprochant l’ Irak et l’Iran. L’Etat irakien cessera dès lors tout soutien aux kurdes iraniens qui luttent contre le Shah et qui ont leurs arrières à Bagdad et l’Iran arrêtera toute aide financière et militaire aux Kurdes irakiens (qui se feront massacrer).

Ce précédent n’a nullement découragé les mouvements kurdes de se placer sous la dépendance des Etats impérialistes. Si les USA ont repris récemment leurs livraisons d’armes à l’Iran, l’URSS introduit du matériel au Kurdistan iranien mais aussi irakien. Le rapprochement de l’Irak vis-à-vis du bloc occidental bouleverse les cartes dans cette zone et l’URSS soutient maintenant le PDK irakien (alors que les armes russes ont servi auparavant à son extermination). Le "Front uni" kurde n’a d’ailleurs été possible que parce que les deux PDK évoluent sous la houlette d’une même grande puissance capitaliste, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps.

Les faits montrent donc : I) que la bourgeoisie kurde se vend au plus offrant et se divise ou conclut des alliances en son propre sein en fonction de la ligne de partage des camps impérialistes ; 2) que les mouvements kurdes de "libération nationale" ne constituent pas un facteur d’appui aux luttes des travailleurs dans les villes et les campagnes, mais représentent une cause de leur dévoiement dans la guerre intercapitaliste.

A l’époque de l’impérialisme déchaîné, du capitalisme à son stade suprême (mais dans de nombreux cas même avant) la constitution de nouvelles nations ne peut être que de deux sortes :

— soit l’expression d’une bourgeoisie particulière visant non à l’indépendance politique mais au rééquilibrage de son rapport d"’interdépendance inégale" vis-à-vis des grandes puissances impérialistes : ce mouvement ne peut s’épanouir qu’à la faveur de l’écrasement des ouvriers et donc en connexion avec la guerre d’Etats impérialistes opposés (qui, en dernière instance, conservent toujours le dernier mot) ;

— soit l’expression d’une volonté contre- révolutionnaire pure et simple de la bourgeoisie mondiale qui veut égarer le prolétariat puis l’écraser (par exemple, la création des petits Etats estonien, letton, lithuanien, etc.. dans la vague révolutionnaire des années 1920).

Par conséquent :

"au lieu de voir dans ces faits un terrain pour trouver des alliés au prolétariat, il faut y voir une expression des conflits inter- impérialistes, dominée par le sceau des guerres et des révolutions : l’époque impérialiste où la solidarité de toutes les bourgeoisies s’exprimera toujours contre le prolétariat, où les diversions nationales surgiront pour freiner l’élan des masses et se jetteront enfin dans la guerre impérialiste lorsque le prolétariat sera complètement immobilisé".

(Bilan n°I4, ibid., page 475).

Si, fait hautement improbable, un nouvel Etat bourgeois devait surgir au Kurdistan, sa création ne pourrait avoir qu’une signification anti- prolétarienne, comme la possède déjà la guerre actuelle en Iran :

"...la société capitaliste repose sur les contrastes suivants : antagonismes inter- Etats et luttes de classes s’atténuant au moment de l’épanouissement de ces premiers, se développant au moment de leur effondrement. Inévitablement les uns se dirigent vers la guerre impérialiste et les autres vers la révolution prolétarienne. Nous irons même plus loin : toute question nationale se greffe sur des antagonismes capitalistes et dans ce sens son croisement avec le cours révolutionnaire est une impossibilité absolue puisqu’elle se substitue à lui et la guerre où elle aboutit est précisément la variante capitaliste à des situations où objectivement peut se poser le problème révolutionnaire"

(Bilan n"14, ibid., page 474).

En Iran, le problème de la lutte pour la révolution prolétarienne se posait et se pose toujours. Mais la "lutte nationale kurde" est à l’opposé de cette perspective. Pour empêcher que la bourgeoisie ne reprenne complètement la situation en main, le prolétariat doit opposer à la propagande chauvine et à l’embrigadement nationaliste (kurde ou persan), le défaitisme des deux côtés c’est-à-dire, la lutte pour la défaite simultanée des deux camps capitalistes rivaux par la guerre civile révolutionnaire.