La Politique et les Syndicats - Varine
Bulletin communiste n°29 - 9 septembre 1920
Article mis en ligne le 11 avril 2020
dernière modification le 29 mars 2020

par ArchivesAutonomies

Le Congrès des Syndicats minoritaires de la Seine a voté une intéressante résolution dont un paragraphe sera passionnément commenté dans les milieux syndicaux :

"Il n’existe qu’une Internationale de la Révolution, la Troisième, celle de Moscou ; la C.G.T., redevenue fidèle à l’esprit révolutionnaire, se doit d’y adhérer et de se déclarer prête à collaborer avec l’organisme politique qui agira révolutionnairement."

On voit que nos camarades syndicalistes minoritaires de la Seine ont su tirer profit des leçons de la guerre et de la Révolution russe. L’affirmation essentielle de leur résolution, celle où ils expriment leur volonté de collaborer avec le parti politique dont l’action répond aux aspirations du prolétariat révolutionnaire, prouve qu’ils ont bien compris la véracité de cet axiome de Marx : Toute lutte de classes est une lutte politique.

L’aversion des syndicalistes révolutionnaires pour la "politique" se conçoit aisément, si l’on situe historiquement leur point de vue apolitique, si l’on songe au sens qu’ils donnaient au mot "politique", si l’on sait imputer au millerandisme la part qui lui revient dans la réaction opposée par le syndicalisme révolutionnaire au socialisme électoral, gouvernemental et corrupteur. La Vie Ouvrière le rappelait avec raison récemment. Mais, ainsi que le disait Zinoviev dans l’Appel de l’Internationale Communiste aux I.W.W, combattre certaine politique, repousser certaine conception de la lutte politique, n’implique pas pour les ouvriers communistes renoncer à la lutte politique. La lutte politique est inséparable de la lutte dite "économique", et ce serait aveuglement, à l’heure actuelle, que méconnaître cette vérité. Ce qui n’apparaissait peut-être pas très clairement aux travailleurs il y a quinze ans est aujourd’hui, à la lumière des événements, en pleine clarté.

Tout combattant de la cause prolétarienne fait, qu’il le veuille ou non, de la politique. Quelquefois, il en fait comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Mais le rôle des communistes est précisément de donner conscience au prolétariat du caractère de la lutte permanente qu’il soutient contre le patronat et l’Etat capitaliste, c’est-à-dire contre la classe bourgeoise. La doctrine communiste éclaire la nécessité d’attaquer le système capitaliste dans toutes ses institutions, qu’elles soient économiques ou politiques, en usant de toutes les armes qui permettent à la classe révolutionnaire d’affaiblir la domination de la caste ploutocratique.

La conception d’une transformation sociale accomplie exclusivement par la main-mise des producteurs sur l’appareil national de production est une utopie néfaste. Supposer qu’il suffise de s’emparer du système économique pour substituer le règne du Travail à celui du Capital, c’est méconnaître la résistance opiniâtre qu’opposera la bourgeoisie menacée au prolétariat menaçant ; c’est faire abstraction des forces coercitives de l’Etat bourgeois, qui vaincraient aisément la révolution si la révolution n’était armée ; c’est sous-estimer la capacité de défense de la classe possédante ; c’est, en un mot, envisager une révolution sociale s’accomplissant avec le consentement des privilégiés.

Or, il n’est pas d’exemple historique d’une classe renonçant bénévolement à ses privilèges. Si l’on a vu des particuliers aliéner avec désintéressement les biens qu’ils tiennent de leur situation sociale, et se faire les transfuges de leur classe, on ne saurait citer un précédent de classe immolant ce qu’elle appelle ses droits. La comédie de la nuit du 4 août n’a été que l’enregistrement du fait accompli. La classe révolutionnaire a donc pour but immédiat la prise du pouvoir politique et la formation d’un Etat prolétarien, mesures sans lesquelles l’expropriation des expropriateurs ne peut devenir une réalité. Vouloir réformer l’économie sans s’assurer les moyens de briser l’opposition des dépossédés et de protéger le processus de transformation, serait mettre la charrue avant les bœufs.

Pas de révolution sociale sans la conquête du pouvoir politique, dont la réalisation n’est possible que par le soulèvement général des masses prolétariennes. Pas de lutte économique sans action politique. A ceux qui ne comprennent pas ces vérités, les événements actuels d’Italie offrent une démonstration lumineuse. Nous assistons au renouvellement heureux des tentatives déjà accomplies à Turin pour la prise de possession des usines par les ouvriers. S’emparant avec facilité de l’outillage industriel, que font les travailleurs ? Ils produisent, dans la mesure où ils obtiennent la collaboration des ingénieurs, jusqu’à épuisement des matières premières. Mais ils ne peuvent contraindre au travail les ingénieurs récalcitrants, ils ne peuvent s’approvisionner en matières brutes, ils ne peuvent écouler les produits. D’où apparaît l’impérieuse nécessité pour le prolétariat d’assurer d’abord sa maîtrise politique avant de réaliser le transfert des organes de production de la classe parasitaire à la classe laborieuse.

Les syndicalistes minoritaires de la Seine, qui montrent leur pleine conscience de l’interdépendance de l’économie et de la politique, se doivent et doivent à la cause qu’ils défendent de faire pénétrer cette notion dans la masse des syndiqués. Leur première tâche est de réaliser l’unité doctrinale de la minorité sur la base solide établie par leur résolution. La minorité ne manifestera sa capacité de direction du mouvement ouvrier qu’en tant qu’elle opposera à la politique réformiste de la majorité un programme cohérent et clair de lutte de classe. Il importe qu’elle ne s’égare ni ne s’épuise en accordant aux questions accessoires l’importance qui revient aux questions principales de doctrine et de tactique.

Au Congrès minoritaire de Marseille, d’excellents camarades ont discuté âprement de "scission" et "d’unité", accordant, les uns à celle-ci, les autres à celle-là, une sorte de vertu magique. C’est mal poser la question. La scission "en soi" est aussi vaine que l’unité "en soi". Ce qui est essentiel, c’est d’orienter le mouvement ouvrier dans la voie du communisme international. La question se pose donc de savoir si les syndicalistes révolutionnaires et communistes agiront plus efficacement en dehors qu’en dedans de la C.G.T. A cette question, nous répondons : Sortir de l’organisation syndicale, c’est perdre le contact des masses que nous avons le devoir d’éduquer, c’est abandonner des millions de prolétaires à l’influence des traîtres. Rester au contraire, dans l’organisation, et y travailler inlassablement avec les méthodes communistes, c’est le plus sûr moyen de propager le communisme dans le prolétariat, c’est soustraire à bref délai les masses à l’influence corruptrice. Nos camarades ont donc le devoir de rester dans la C.G.T., tant qu’ils auront la faculté d’y exercer leur action propre, et de ne pas provoquer artificiellement une scission qui ne répond pas aux conditions actuelles du mouvement ouvrier. Ils ne peuvent proclamer leur impuissance à transformer la C.G.T., tant qu’ils n’auront pas accompli l’œuvre systématique d’organisation et de propagande que l’on attend encore d’eux. Nous sommes convaincus de la possibilité de réaliser au sein de la C.G.T. l’œuvre d’épuration et de redressement que nous sommes à la veille d’accomplir dans le Parti socialiste.